Sire, suivant ce que, le Xe du présent, j'ay escript à Vostre Majesté
de certain adviz qu'on m'avoit donné que la Royne d'Angleterre
vouloit rentrer en demandes sur le faict de Callais, et en atacher
bien ferme une pratique, jusques à déclaration de guerre, par l'apuy
des princes protestans, lesquelz on me disoit luy avoir promiz qu'ilz
ne poseroient les armes qu'elle n'en eust quelque satisfaction, de
tant que, sur le nom et crédit d'elle, il leur avoit esté forny de
l'argent pour leur présente entreprinse; et entendant aussi qu'aulcuns
remonstroient très instantement à la dicte Dame que, puysque les
différans de la religion estoient sur le poinct d'une descizion par
ung général faict d'armes, estant le duc de Deux Pontz desjà oultre la
rivière de Loyre, qu'il estoit temps, pendant qu'il avoit l'avantaige,
et que l'ocasion se offroit à elle, en faisant ses besoignes, de
pouvoir aussi, sans aulcun dangier, moyenner une victoire, à tout le
moins, ung bien asseuré establissement en sa religion, qu'elle se
résolût ou de secourir, à ce coup, ouvertement, la cause, ou de se
préparer aulx entreprinses des catholiques; desquelz elle sçavoit que
la ligue estoit conclue et jurée, qui ne fauldroit de luy retumber
bien tost sur les braz; et que, oultre ses persuasions, l'on luy en
imprimoit encores d'aultres de la division et désordre qu'on luy
asseuroit estre parmy voz principaulx capitaines et chefz d'armée; et
qu'il n'estoit possible que vostre royaulme, en cest estat, peult tout
à la foys résister aulx estrangiers et à ceulx de la Rochelle; j'ay
bien vollu, Sire, pour m'esclarcyr de ce faict, après avoir, au
contraire de tout ce dessus, miz peyne de disposer le mieulx que j'ay
peu la dicte Dame et les principaulx d'auprès d'elle, luy aller
expressément dire que Voz Majestez, par leurs lettres du XXVIIIe du
passé et du IIe du présent, me commandiez de luy donner compte, non
seulement de l'estat de voz présens affères, mais de ne faillir
ordinairement l'advertir de l'entier succez qu'il plairra à Dieu vous
y donner, soit bien, soit mal, estimant qu'ainsy le requiert le
debvoir de vostre commune amytié, et que vous luy voulés monstrer par
là de quelle confiance vous proposez vivre avec elle.
Et, ainsy, luy ay racompté que le duc de Deux Pontz a prins la
Charité, non par deffault d'y avoir pourveu de bonne heure, ny que Mr.
d'Aumalle n'ayt faict toute dilligence de la secourir, mais par le
manquement d'aulcuns capitaines qui estoient dedans; et luy en ay
racompté la façon sellon le contenu de voz lettres, et que Mr.
d'Aumalle est desjà au devant de l'ennemy à Bourges et le marquiz de
Bade joinct à luy avec deux mille chevaulx; et que Mr. de Nemours est
prest de s'y joindre, avec d'aultres bonnes forces qu'il admène du
Lyonnois, ayant recuilly, en chemyn, les deux mille chevaulx et quatre
mille hommes de pied qui vous viennent d'Itallie; que Monsieur, frère
de Vostre Majesté, s'est desjà aproché au Blanc, en Berry, avec ung
renfort de trois mille cinq cens chevaulx et deux mille harquebuziers
esleuz, de sorte que Vostre Majesté va mettre ensemble une des plus
fortes et puyssantes armées qu'on ayt, long temps y a, veu en
l'Europe; que Mon dict Seigneur, oultre ce dessus, a layssé bonnes
forces en Guyenne pour empescher que ceulx de la Rochelle ne se
puissent mettre en campaigne, ny rien entreprendre, ny les Viscomtes
passer oultre pour se venir joindre au dict duc de Deux Pontz, comme
on luy avoit promis qu'ilz feroient; et que, s'en allant Vostre
Majesté à Orléans, pour estre plus près de voz forces, la Royne s'est
advancée vers Mon dict Seigneur, vostre frère, pour résouldre, avec
luy et avec les principaulx capitaines du camp, du temps, du lieu et
de la façon qu'on combattra le dict duc; qu'au reste le cours de ceste
guerre monstre bien meintennant que les catholiques n'ont poinct de
ligue faicte entre eulx, car s'ilz en avoient, il est sans doubte que
le pape auroit desjà dressé armée, soubz la conduicte de quelque
prince d'Itallye, pour marcher contre les Allemans; que l'empereur
eust gardé les dictz Allemans de sortir de leur pays, ou seroit
meintennant en armes contre eulx; que le Roy d'Espaigne auroit, dez
l'entrée du printemps, envoyé le duc d'Alve, comme Vostre Majesté
avoit faict Mr. d'Aumalle, avec une puissante armée, sur les terres
des princes protestans, ainsy qu'eulx ont bien ozé entrer en Flandres
et en la Franche Comté; mais qu'elle voyoit bien que chacun y alloit
pour son particullier, et que Vostre Majesté soubstenoit seul tout ce
faiz, qui ne combatiez que pour le recouvrement de l'obéyssance de voz
subjectz, laquelle Dieu vous feroit bien tost avoir: car c'estoit icy
leur extrême remède; et j'espérois, Dieu aydant, que les premières
nouvelles seroient d'une continuation de vostre victoire, aussi bien
sur le dict duc, comme elle avoit esté heureusement commancée et
poursuyvye sur les aultres.
Lequel propos, Sire, Vostre Majesté comprend assés pourquoy je le luy
ay tenu en ces termes, sans que je l'expéciffie davantaige; et certes,
la dicte Dame s'y est trouvée si bien disposée qu'après beaucoup de
mercyemens de la faveur et démonstration de confiance que uzés envers
elle, elle m'a respondu que je debvois croyre, sans aulcun doubte,
qu'elle sentoit ung plus grand plésir que aulcuns, possible, ne
pensent de ce que Voz Majestez avoient miz ung bon ordre et une bonne
provision à bien asseurer leur estat et l'estat de leurs présens
affères, desquelz elle ne vouloit ny la décadence, ny la ruyne; ains,
quant il y en adviendroit, qu'elle n'en auroit guières moins de
desplaysir que s'il mésadvenoit aulx siens propres, vous priant de
croyre que vous ne la trouverez jamais contraire à la cause de vostre
authorité; mais que, aultant que la dicte cause n'est séparée de celle
de la religion, et qu'elle n'a jamais comprins que ceulx de la
Rochelle vous veuillent desnyer ny contradire l'obéyssance qu'ilz vous
doibvent, elle desireroit qu'en lieu d'une victoire, il vous succédât
une bonne pacification avec voz subjectz, entendant, mesmement, qu'il
se prépare nouvelles levées en Allemaigne pour renforcer le duc de
Deux Pontz, ainsy que ung gentilhome, qui est naguières venu de dellà,
l'affirme; et qu'elle estime que, demeurant ainsy les deux causes de
la religion et de la rébellion meslées, et, jusques à ce que vous
aurés miz peyne de les séparer, vous ne viendrez à boult ny de l'une
ny de l'aultre, au moins tant qu'il y aura des princes protestans en
estat; et, quant à la ligue des catholiques, qu'elle sçayt très
certainement qu'elle est jurée et conclue, mais qu'avec les aultres
princes de sa religion elle a très bien pourveu en son faict, tant y a
que, pour son regard, elle ne s'est vollue mouvoir ny ne se mouveroit
contre Vostre Majesté, tant qu'elle vous estimera combattre pour
demeurer maistre dans vostre royaulme; aussi qu'il luy semble que la
dicte ligue vous revient plus à dommaige que à proffict, car ne faict
doubte que les aultres princes catholiques n'ayent promiz beaulcoup de
choses à Voz Majestez Très Chrestiennes qu'ilz ne vous tiennent
meintennant, et que ce leur est assés de veoir le feu bien allumé en
vostre estat, qui l'esteinct d'aultant au leur, et d'y adjouxter
toutjour matière pour plus fort l'embraser, finissant ainsy son propos
par des parolles que je n'ay peu bien entendre, expéciffiant ce mot de
_trayson_.
Je l'ay grandement remercyé de sa bonne et droicte intention envers
Voz Majestez et de ses advertissemens, la supliant me dire qu'est ce
qu'elle a vollu entendre par ce mot de _trayson_, car, pour évitter
toute tache d'ung si détestable crime, j'estois obligé de réveller à
Vostre Majesté ce que j'en orroys dire, et aussi qu'il luy pleût me
dire si elle avoit nulle certitude qu'il se préparât une aultre
descente d'Allemans en vostre royaulme.
Elle m'a respondu qu'elle m'avoit, quant au premier, parlé si
clairement que, joinct ce que je voyois du cours de ceste guerre, je
pouvois assés comprendre ce qu'elle vouloit dire; et, pour le regard
du second, qu'elle ne me pouvoit encores bien asseurer de ce qui en
estoit, mais qu'elle feroit examiner encores ce gentilhomme venu
freschement d'Allemaigne, et puys me manderoit ce qu'on auroit aprins
de luy. Le dict gentilhome est le Sr. de Jumelles, duquel, en mes
précédantes, je vous ay faict mencion.
Après, j'ay faict ung bien exprès mercyement, avec offre, de vostre
part, à la dicte Dame pour sa démonstration d'avoir trouvé mauvais ce
qui avoit apareu de la levée des Flamans et des rafreschissemens qu'on
disoit vouloir porter à la Rochelle, la supliant, puysqu'elle avoit
bien pourveu à interrompre ces deux mauvais exploictz, qu'elle vollût
aussi fère cesser celluy, dont je luy avois naguières parlé, de ses
agentz en Allemaigne.
A quoy m'a respondu que moy mesmes me pourray bien tost esclarcyr de
ce faict au retour de Quillegrey, qui sera de brief par deçà, et
qu'elle luy commandera de me venir donner compte de ce qu'il a dict
et faict concernant vostre service en Allemaigne.
Et ainsy, Sire, il semble que ceste princesse est pour se laysser
encores quelque temps conduyre à n'entreprendre rien ouvertement
contre Vostre Majesté; mesmes, j'entendz que, despuys ma dicte
audience, il a esté escript une lettre par les seigneurs de son
conseil, au nom d'elle, à Me. Ouynter, comme elle luy gratiffie le
debvoir qu'il a faict à bien conduyre la flotte de ses merchans en
Hembourg, et d'y avoir layssé deux de ses grandz navyres pour la
reconduyre, estant bien ayse que, à l'aller et au retour, il n'ayt eu
aulcun mauvais rencontre, et qu'il ayt ainsy gracieusement tretté les
pescheurs flamans qu'il a trouvez en mer, qui se sont venuz
soubzmettre à luy, et de leur avoir notiffié la charge qu'elle luy
avoit donnée de les conserver plus tost que de leur nuyre; qu'au
reste, il ayt à reconduyre les cinq vaysseaulx, qu'il a ramenez, dans
leur arsenal accoustumé de la rivière de Rochestre, et licencier les
hommes, après leur avoir faict bailler argent par le trésorier de la
maryne, qui a commission de les payer: ce qui monstre, Sire, qu'ilz
n'ont, à présent, aulcune entreprinse en main; et m'ont donné quelque
satisfaction, par escript, à la façon de Me. Cécille, sur une réplique
que j'avois baillée à leurs responces, dont Vostre Majesté verra le
tout. Tant y a qu'on remonte beaulcoup d'artillerye dans la Tour,
qu'on en charge ung nombre sur des vaysseaulx, ensemble de bouletz,
pouldres, corseletz, piques et aultres monitions de guerre; et bien
qu'on dyse que c'est pour porter à l'isle d'Ouyc, Porsmue et ez isles
de Gerzé et Grènezé, où à la vérité l'on édiffie de nouveaulx fortz,
néantmoins ce temps me faict toutjour souspeçonner quelque malle
entreprinse de ceulx cy, pour la pratique qu'ilz ont avec ceulx qui
sont en armes dans vostre royaulme, Allemans et Françoys. Dont vous
suplie très humblement, Sire, ne laysser vostre coste de deçà
desgarnye; et je suplieray le Créateur, etc.
De Londres ce XVe de juing 1569.
J'entendz qu'il a esté envoyé ung passeport au Sr. de Sethon en Escoce
pour venir icy, et semble qu'il veult passer en France. Le Sr. de
Bortyc, escuyer de la Royne d'Escoce, partira jeudy prochain pour
aller trouver Vostre Majesté.