2001: COPYRIGHT, COPYLEFT ET CREATIVE COMMONS

= [Résumé]

Lancée en 2001 à l'initiative de Lawrence Lessig, professeur de droit à

la Stanford Law School (Californie), la licence Creative Commons a pour

but de favoriser la diffusion d'oeuvres numériques tout en protégeant

le droit d'auteur. L'organisme du même nom propose des licences-type,

qui sont des contrats flexibles de droit d'auteur compatibles avec une

diffusion sur l'internet. Simplement rédigées, ces autorisations non

exclusives permettent aux titulaires des droits d'autoriser le public à

utiliser leurs créations tout en ayant la possibilité de restreindre

les exploitations commerciales et les oeuvres dérivées. L'auteur peut

par exemple choisir d'autoriser ou non la reproduction et la

rediffusion de ses oeuvres. Ces contrats peuvent être utilisés pour

tout type de création: texte, film, photo, musique, site web, etc.

Finalisée en février 2007, la version 3.0 de la Creative Commons

instaure une licence internationale et la compatibilité avec d'autres

licences similaires, dont le copyleft et la GPL (general public

license).

= Internet et droit d'auteur

Si le débat relatif au droit d’auteur sur l’internet est vif à la fin

des années 1990, Philippe Loubière, traducteur littéraire et

dramatique, ramène ce débat aux vrais problèmes. «Ce débat me semble

assez proche sur le fond de ce qu’il est dans les autres domaines où le

droit d’auteur s’exerce, ou devrait s’exercer, écrit-il en mars 2001.

Le producteur est en position de force par rapport à l’auteur dans

pratiquement tous les cas de figure. Les pirates, voire la simple

diffusion libre, ne menacent vraiment directement que les producteurs.

Les auteurs ne sont menacés que par ricochet. Il est possible que l’on

puisse légiférer sur la question, au moins en France où les

corporations se revendiquant de l’exception culturelle sont actives et

résistent encore un peu aux Américains, mais le mal est plus profond.

En effet, en France comme ailleurs, les auteurs étaient toujours les

derniers et les plus mal payés avant l’apparition d’internet, on

constate qu’ils continuent d’être les derniers et les plus mal payés

depuis. Il me semble nécessaire que l’on règle d’abord la question du

respect des droits d’auteur en amont d’internet. Déjà dans le cadre

général de l’édition ou du spectacle vivant, les sociétés d’auteurs -

SACD (Société des auteurs et compositeurs dramatiques), SGDL (Société

des gens de lettres), SACEM (Société des auteurs, compositeurs et

éditeurs de musique), etc. - faillissent dès lors que l’on sort de la

routine ou du vedettariat, ou dès que les producteurs abusent de leur

position de force, ou tout simplement ne payent pas les auteurs, ce qui

est très fréquent.»

Pour nombre d'auteurs, le web est avant tout un espace public basé sur

l'échange. Alain Bron, consultant en systèmes d'information et auteur

de romans, écrit en novembre 1999: «Je considère aujourd'hui le web

comme un domaine public. Cela veut dire que la notion de droit d'auteur

sur ce média disparaît de facto: tout le monde peut reproduire tout le

monde. La création s'expose donc à la copie immédiate si les copyrights

ne sont pas déposés dans les formes usuelles et si les oeuvres sont

exposées sans procédures de revenus.»

Jacques Gauchey, journaliste et spécialiste des technologies de

l'information, exprime un avis différent. «Le droit d'auteur dans son

contexte traditionnel n'existe plus, écrit-il en juillet 1999. Les

auteurs ont besoin de s'adapter à un nouveau paradigme, celui de la

liberté totale du flot de l'information. Le contenu original est comme

une empreinte digitale: il est incopiable. Il survivra et prospérera

donc.»

Selon Xavier Malbreil, auteur multimédia interviewé en mars 2001, «il y

a deux choses. Le web ne doit pas être un espace de non-droit, et c'est

un principe qui doit s'appliquer à tout, et notamment au droit

d'auteur. Toute utilisation commerciale d'une oeuvre doit ouvrir droit

à rétribution. Mais également, le web est un lieu de partage. Echanger

entre amis des passages d'un texte qui vous a plu, comme on peut

recopier des passages d'un livre particulièrement apprécié, pour le

faire aimer, cela ne peut faire que du bien aux oeuvres, et aux

auteurs. La littérature souffre surtout de ne pas être diffusée. Tout

ce qui peut concourir à la faire sortir de son ghetto sera positif.»

= Copyleft et Creative Commons

Des auteurs et autres créateurs souhaitent respecter la vocation

première du web, réseau de diffusion à l’échelon mondial. De ce fait,

les adeptes de contrats flexibles - copyleft, GPL (general public

license) et Creative Commons - sont de plus en plus nombreux.

L'idée du copyleft est lancée dès 1984 par Richard Stallman, ingénieur

en informatique et défenseur inlassable du mouvement Open Source au

sein de la Free Software Foundation (FSF). Conçu à l’origine pour les

logiciels, le copyleft est formalisé par la GPL (general public

license) et étendu par la suite à toute oeuvre de création. Il contient

la déclaration normale du copyright affirmant le droit d'auteur. Son

originalité est de donner au lecteur le droit de librement redistribuer

le document et de le modifier. Le lecteur s’engage toutefois à ne

revendiquer ni le travail original, ni les changements effectués par

d’autres personnes. De plus, tous les travaux dérivés de l’oeuvre

originale sont eux-mêmes soumis au copyleft.

Lancée en 2001 à l'initiative de Lawrence Lessig, professeur de droit à

la Stanford Law School, en Californie, la licence Creative Commons a

elle aussi pour but de favoriser la diffusion d'oeuvres numériques tout

en protégeant le droit d'auteur. L'organisme du même nom propose des

licences-type, qui sont des contrats flexibles de droit d'auteur

compatibles avec une diffusion sur l'internet. Simplement rédigées, ces

autorisations non exclusives permettent aux titulaires des droits

d'autoriser le public à utiliser leurs créations tout en ayant la

possibilité de restreindre les exploitations commerciales et les

oeuvres dérivées. L'auteur peut par exemple choisir d'autoriser ou non

la reproduction et la rediffusion de ses oeuvres. Ces contrats peuvent

être utilisés pour tout type de création: texte, film, photo, musique,

site web, etc. Finalisée en février 2007, la version 3.0 de la Creative

Commons instaure une licence internationale et la compatibilité avec

d'autres licences similaires, dont le copyleft et la GPL.

Une licence Creative Commons est utilisée pour un million d'oeuvres en

2003, 4,7 millions d'oeuvres en 2004, 20 millions d'oeuvres en 2005, 50

millions d'oeuvres en 2006, 90 millions d'oeuvres en 2007 et 130

millions d'oeuvres en 2008.

En complément, Science Commons est fondé en 2005 pour définir les

stratégies et les outils nécessaires à la diffusion sur le web de la

recherche scientifique, et ccLearn est fondé en 2007 en vue de définir

des stratégies et outils pour l'enseignement.

= Domaine public et copyright

Chose inquiétante à l’heure d’une société dite de l’information, le

domaine public se réduit comme peau de chagrin. A une époque qui n'est

pas si lointaine, 50% des oeuvres appartenaient au domaine public, et

pouvaient donc être librement utilisées par tous. D'ici 2100, 99% des

oeuvres seraient régies par le droit d’auteur, avec un maigre 1% laissé

au domaine public. Un problème épineux pour tous ceux qui gèrent des

bibliothèques numériques, et qui affecte aussi bien le Projet Gutenberg

que Google Books.

Si le Projet Gutenberg s’est donné pour mission de diffuser

gratuitement par voie électronique le plus grand nombre possible

d’oeuvres du domaine public, sa tâche n’est guère facilitée par les

coups de boutoir portés au domaine public. Michael Hart, son fondateur,

se penche sur la question depuis plus de trente ans, avec l’aide d’un

groupe d’avocats spécialisés dans le droit d’auteur.

Dans la section Copyright HowTo, le Projet Gutenberg détaille les

calculs à faire pour déterminer si un titre publié aux Etats-Unis

appartient ou non au domaine public. Les oeuvres publiées avant 1923

sont soumises au droit d’auteur pendant 75 ans à partir de leur date de

publication (elles sont donc maintenant dans le domaine public). Les

oeuvres publiées entre 1923 et 1977 sont soumises au droit d’auteur

pendant 95 ans à partir de leur date de publication (rien ne tombera

dans le domaine public avant 2019). Une oeuvre publiée en 1998 et les

années suivantes est soumise au droit d’auteur pendant 70 ans à partir

de la date du décès de l’auteur s’il s’agit d’un auteur personnel (rien

dans le domaine public avant 2049), ou alors pendant 95 ans à partir de

la date de publication - ou 120 ans à partir de la date de création -

s’il s’agit d’un auteur collectif (rien dans le domaine public avant

2074). Tout ceci dans les grandes lignes. D’autres règles viennent

s’ajouter à ces règles de base, la loi sur le copyright ayant été

amendée plusieurs fois fois depuis 1971, date de fondation du Projet

Gutenberg.

Nettement plus contraignant que l'amendement précédent, une nouveau

renforcement du copyright est entériné par le Congrès le 27 octobre

1998 pour contrer le formidable véhicule de diffusion qu'est

l'internet. Au fil des siècles, chaque avancée technique est

accompagnée d'un durcissement du copyright, qui semble être la réponse

des éditeurs à un accès plus facile au savoir, et la peur afférente de

perdre des royalties. «Le copyright a été augmenté de 20 ans, explique

Michael Hart en juillet 1999. Auparavant on devait attendre 75 ans, on

est maintenant passé à 95 ans. Bien avant, le copyright durait 28 ans

(plus une extension de 28 ans si on la demandait avant l’expiration du

délai) et, avant cela, le copyright durait 14 ans (plus une extension

de 14 ans si on la demandait avant l’expiration du délai). Comme on le

voit, on assiste à une dégradation régulière et constante du domaine

public.»

Les dates évoquées par Michael sont les suivantes, comme expliqué en

détail dans son blog:

(a) 1790 est la date de la main-mise de la Guilde des imprimeurs (les

éditeurs de l’époque en Angleterre) sur les auteurs, qui entraîne la

naissance du copyright. Le 1790 Copyright Act institue un copyright de

14 ans après la date de publication de l’oeuvre, plus une extension de

28 ans si celle-ci est demandée avant l’expiration du délai. Les

oeuvres pouvant être légalement imprimées passent subitement de 6.000 à

600, et neuf titres sur dix disparaissent des librairies. Quelque 335

ans après les débuts de l'imprimerie, censée ouvrir les portes du

savoir à tous, le monde du livre est désormais contrôlé par les

éditeurs et non plus par les auteurs. Cette nouvelle législation est

également effective aux Etats-Unis et en France.

(b) 1831 est la date d'un premier renforcement du copyright pour

contrer la réédition de vastes collections du domaine public sur les

nouvelles presses à vapeur. Le 1831 Copyright Act institue un copyright

de 28 ans après la date de publication de l’oeuvre, plus une extension

de 14 ans si celle-ci est demandée avant l’expiration du délai, à

savoir un total de 42 ans.

(c) 1909 est la date d'un deuxième renforcement du copyright pour

contrer une réédition des collections du domaine public sur les

nouvelles presses électriques. Le 1909 Copyright Act double la période

de l’extension, qui passe à 28 ans, le tout représentant un total de 56

ans.

(d) 1976 est la date d’un nouveau durcissement du copyright suite

l’apparition de la photocopieuse lancée par Xerox. Le 1976 Copyright

Act institue un copyright de 50 ans après le décès de l’auteur. De ce

fait, tout copyright en cours avant le 19 septembre 1962 n’expire pas

avant le 31 décembre 1976.

(e) 1998 est la date d’un durcissement supplémentaire du copyright

suite au développement rapide des technologies numériques et aux

centaines de milliers d'oeuvres désormais disponibles sur CD et DVD et

sur le web, gratuitement ou à un prix très bas. Le 1998 Copyright Act

allonge la durée du copyright qui est désormais de 70 ans après le

décès de l’auteur, pour protéger l'empire Disney (raison pour laquelle

on parle souvent de Mickey Mouse Copyright Act) et nombre de

multinationales culturelles.

Pour ne prendre qu'un exemple, le classique mondial "Gone With the

Wind" ("Autant en emporte le vent") de Margaret Mitchell, publié en

1939, aurait dû tomber dans le domaine public au bout de 56 ans, en

1995, conformément à la législation de l'époque, libérant ainsi les

droits pour les adaptations en tous genres. Suite aux législations de

1976 et 1998, ce classique ne devrait désormais tomber dans le domaine

public qu'en 2035.

La législation de 1998 porte un coup très rude aux bibliothèques

numériques, en plein essor avec le développement du web, et

scandalisent ceux qui les gèrent, à commencer par Michael Hart et John

Mark Ockerbloom, créateur de l'Online Books Page. Mais comment faire le

poids vis-à-vis des majors de l’édition? Nombre de titres doivent être

retirés des collections.

Michael raconte en juillet 1999: «J’ai été le principal opposant aux

extensions du copyright, mais Hollywood et les grands éditeurs ont fait

en sorte que le Congrès ne mentionne pas mon action en public. Les

débats actuels sont totalement irréalistes. Ils sont menés par

“l’aristocratie terrienne de l’âge de l’information” et servent

uniquement ses intérêts. Un âge de l’information? Et pour qui?»

En effet. Les instances politiques ne cessent de parler d’âge de

l’information alors que, en parallèle, elles durcissent la

réglementation relative à la mise à disposition de cette information.

La contradiction est flagrante. Le copyright est passé d'une durée de

30 ans en moyenne en 1909 à une durée de 95 ans en moyenne en 1998,

explique aussi Michael dans son blog. En 89 ans, de 1909 à 1998, le

copyright a subi une extension de 65 ans qui affecte les trois quarts

de la production du 20e siècle. Seul un livre publié avant 1923 peut

être considéré avec certitude comme du domaine public.

Un durcissement similaire touche les pays de l'Union européenne. La

règle générale est désormais un copyright de 70 ans après le décès de

l’auteur, alors qu’il était auparavant de 50 ans, suite aux pressions

exercées par les éditeurs de contenu sous le prétexte d’«harmoniser»

les lois nationales relatives au copyright pour répondre à la

mondialisation du marché.

A ceci s'ajoute la législation sur le copyright des éditions numériques

en application des traités internationaux de l'OMPI (Organisation

mondiale de la propriété intellectuelle). Ces traités sont signés en

1996 dans l'optique de contrôler la gestion des droits numériques. Le

Digital Millenium Copyright Act (DMCA) est entériné en octobre 1998 aux

Etats-Unis. La directive EUCD (European Union Copyright Directive) est

entérinée en mai 2001 par la Communauté européenne. Cette directive

s'intitule très précisément «Directive 2001/29/EC du Parlement européen

et du Conseil sur l'harmonisation de certains aspects du droit d'auteur

et des droits voisins dans la société de l'information». Elle fait

suite à la directive de février 1993 (Directive 93/98/EEC) qui visait à

harmoniser les législations des différents pays en matière de

protection du droit d'auteur. La directive EUCD entre peu à peu en

vigueur dans tous les pays de l'Union européenne, avec mise en place de

législations nationales, le but officiel étant de renforcer le respect

du droit d'auteur sur l'internet et de contrer ainsi le piratage. En

France, par exemple, la loi DADVSI (Droit d'auteur et droits voisins

dans la société de l'information) est promulguée en août 2006, et n'est

pas sans susciter de nombreux remous.

Une histoire de l'eBook · 第 16 / 26 题