1999: LES BIBLIOTHECAIRES DEVIENNENT CYBERTHECAIRES

= [Résumé]

Selon Peter Raggett, bibliothécaire depuis plus de vingt ans,

«l’internet offre aux chercheurs un stock d’informations considérable.

Le problème pour eux est de trouver ce qu’ils cherchent (en 1999).

Jamais auparavant on n’avait senti une telle surcharge d’informations,

comme on la sent maintenant quand on tente de trouver un renseignement

sur un sujet précis en utilisant les moteurs de recherche disponibles

sur l’internet. A mon avis, les bibliothécaires auront un rôle

important à jouer pour améliorer la recherche et l’organisation de

l’information sur le réseau. (...) La tâche du bibliothécaire sera de

filtrer les informations pour le public. Personnellement, je me vois de

plus en plus devenir un bibliothécaire virtuel. Je n’aurai pas

l’occasion de rencontrer les usagers, ils me contacteront plutôt par

courriel, par téléphone ou par fax, j’effectuerai la recherche et je

leur enverrai les résultats par voie électronique.»

= Bibliothécaires et internet

Le bibliothécaire-documentaliste voit son activité professionnelle

frappée de plein fouet par l'informatique puis par l’internet. Dans les

années 1980, l'informatique permet aux bibliothécaires de remplacer des

catalogues de fiches sur bristol par des catalogues consultables à

l’écran, avec un classement alphabétique ou systématique effectué par

la machine. L'informatisation du prêt et des commandes de livres fait

disparaître l’impressionnant stock de fiches et bordereaux nécessaires

lors des opérations manuelles. L’informatique en réseau permet ensuite

la gestion de catalogues collectifs regroupant dans une même base de

données les catalogues des bibliothèques de la même région, du même

pays ou de la même spécialité, entraînant du même coup des services

très facilités pour le prêt inter-bibliothèques et le regroupement des

commandes auprès des fournisseurs. Puis les bibliothèques ouvrent un

serveur minitel pour la consultation de leur catalogue, désormais

disponible au domicile du lecteur. Ces catalogues sont progressivement

transférés sur l’internet, avec une consultation plus souple et plus

attractive que sur minitel. Outre le catalogue en ligne, les sites web

des bibliothèques offrent un ensemble de documents numérisés ou encore

un choix de liens hypertextes vers d’autres sites, évitant ainsi aux

usagers de se perdre sur la toile.

Selon Olivier Bogros, directeur de la Bibliothèque municipale de

Lisieux (Normandie), interviewé en juin 1998, l’internet est «un outil

formidable d’échange entre professionnels (tout ce qui passe par le

courrier électronique, les listes de diffusion et les forums) (...).

C’est aussi pour les bibliothèques la possibilité d’élargir leur public

en direction de toute la Francophonie. Cela passe par la mise en ligne

d’un contenu qui n’est pas seulement la mise en ligne du catalogue,

mais aussi et surtout la constitution de véritables bibliothèques

virtuelles.»

La liste de diffusion Biblio-fr est créée en 1993 par Hervé Le

Crosnier, professeur à l’Université de Caen (Normandie), à l’intention

des «bibliothécaires et documentalistes francophones et [de] toute

personne intéressée par la diffusion électronique de l’information

documentaire». La liste se veut le regard francophone des

documentalistes sur les questions soulevées par le développement de

l’internet, par exemple «la diffusion de la connaissance,

l’organisation de collections de documents électroniques, la

maintenance et l’archivage de l’écrit électronique». Biblio-fr compte

3.329 abonnés le 20 décembre 1998 et 15.136 abonnés le 20 avril 2007.

Une autre liste de diffusion est ADBS-info, gérée par l’Association des

professionnels de l’information et de la documentation (ADBS), avec

7.699 abonnés le 20 avril 2007.

Des portails sont créés à l’intention des bibliothèques, par exemple

Biblio On Line. Jean-Baptiste Rey, son rédacteur et webmestre, relate

en juin 1998: «Le site dans sa première version a été lancé en juin

1996. Une nouvelle version (l’actuelle) a été mise en place à partir du

mois de septembre 1997. Le but de ce site est d’aider les bibliothèques

à intégrer internet dans leur fonctionnement et dans les services

qu’elles offrent à leur public. Le service est décomposé en deux

parties: (a) une partie "professionnelle" où les bibliothécaires

peuvent retrouver des informations professionnelles et des liens vers

les organismes, les institutions, et les projets et réalisations ayant

trait à leur activité; (b) une partie comprenant annuaire, mode

d’emploi de l’internet, villes et provinces, etc... permet au public

des bibliothèques d’utiliser le service Biblio On Line comme un point

d’entrée vers internet.»

Le site de l’ENSSIB (Ecole nationale supérieure des sciences de

l’information et des bibliothèques) héberge la version électronique du

Bulletin des bibliothèques de France (BBF), une revue professionnelle

bimensuelle dans laquelle «professionnels et spécialistes de

l’information discutent de toutes les questions concernant la politique

et le développement des bibliothèques et des centres de documentation:

évolution par secteur, grands projets, informatisation, technologies de

l’information, écrits électroniques, réseaux, coopération, formation,

gestion, patrimoine, usagers et publics, livre et lecture...»

Annie Le Saux, rédactrice de la revue, relate en juillet 1998: «C’est

en 1996 que le BBF a commencé à paraître sur internet (les numéros de

1995). (...) Nous nous servons beaucoup du courrier électronique pour

prendre contact avec nos auteurs et pour recevoir leurs articles. Cela

diminue grandement les délais. Nous avons aussi recours au web pour

prendre connaissance des sites mentionnés lors de colloques, vérifier

les adresses, retrouver des indications bibliographiques dans les

catalogues des bibliothèques...»

= Quelques expériences

# En 1999

Avec cette manne documentaire qu’offre désormais l’internet, que vont

devenir les bibliothécaires-documentalistes? Vont-ils devenir des

cyberthécaires, ou bien vont-ils progressivement disparaître parce que

les usagers n’auront tout simplement plus besoin d’eux? A la fin des

années 1990, il ne semble pas que la profession soit en danger, au

contraire. Piloter les usagers sur l’internet, filtrer et organiser

l’information à leur intention, créer et gérer un site web, rechercher

des documents dans des bases de données spécialisées, telles sont

désormais les tâches de nombreux bibliothécaires. C'est le cas de Peter

Raggett à l'OCDE et de Bruno Didier à l'Institut Pasteur.

Peter Raggett est sous-directeur (puis directeur) de la Bibliothèque

centrale de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement

économiques), rebaptisée ensuite Centre d'information et de

documentation (CDI).

Située à Paris, l’OCDE regroupe trente pays membres. Au noyau

d’origine, constitué des pays d’Europe de l’Ouest et d’Amérique du

Nord, viennent s’ajouter le Japon, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, la

Finlande, le Mexique, la République tchèque, la Hongrie, la Pologne et

la Corée.

Réservée aux fonctionnaires de l’organisation, la bibliothèque permet

la consultation de 60.000 monographies et 2.500 périodiques imprimés.

En ligne depuis 1996, ses pages intranet deviennent une source

d’information majeure pour le personnel.

«Je dois filtrer l’information pour les usagers de la bibliothèque, ce

qui signifie que je dois bien connaître les sites et les liens qu’ils

proposent, explique Peter Raggett en août 1999. J’ai sélectionné

plusieurs centaines de sites pour en favoriser l’accès à partir de

l’intranet de l’OCDE. Cette sélection fait partie du bureau de

référence virtuel proposé par la bibliothèque à l’ensemble du

personnel. Outre de nombreux liens, ce bureau de référence contient des

pages recensant les articles, monographies et sites web correspondant

aux différents projets de recherche en cours à l’OCDE, l’accès en

réseau aux CD-ROM et une liste mensuelle des nouveaux titres.»

Comment voit-il l’avenir de la profession? «L’internet offre aux

chercheurs un stock d’informations considérable. Le problème pour eux

est de trouver ce qu’ils cherchent. Jamais auparavant on n’avait senti

une telle surcharge d’informations, comme on la sent maintenant quand

on tente de trouver un renseignement sur un sujet précis en utilisant

les moteurs de recherche disponibles sur l’internet. A mon avis, les

bibliothécaires auront un rôle important à jouer pour améliorer la

recherche et l’organisation de l’information sur le réseau. Je prévois

aussi une forte expansion de l’internet pour l’enseignement et la

recherche. Les bibliothèques seront amenées à créer des bibliothèques

numériques permettant à un étudiant de suivre un cours proposé par une

institution à l’autre bout du monde. La tâche du bibliothécaire sera de

filtrer les informations pour le public. Personnellement, je me vois de

plus en plus devenir un bibliothécaire virtuel. Je n’aurai pas

l’occasion de rencontrer les usagers, ils me contacteront plutôt par

courriel, par téléphone ou par fax, j’effectuerai la recherche et je

leur enverrai les résultats par voie électronique.»

En 1999, Bruno Didier est bibliothécaire à l’Institut Pasteur (Paris),

une fondation privée dont le but est la prévention et le traitement des

maladies infectieuses par la recherche, l’enseignement et des actions

de santé publique.

Séduit par les perspectives qu’offre le réseau pour la recherche

documentaire, Bruno Didier crée le site web de la bibliothèque en 1996

et devient son webmestre. «Le site web de la bibliothèque a pour

vocation principale de servir la communauté pasteurienne, relate-t-il

en août 1999. Il est le support d’applications devenues indispensables

à la fonction documentaire dans un organisme de cette taille: bases de

données bibliographiques, catalogue, commande de documents et bien

entendu accès à des périodiques en ligne. C’est également une vitrine

pour nos différents services, en interne mais aussi dans toute la

France et à l’étranger. Il tient notamment une place importante dans la

coopération documentaire avec les instituts du réseau Pasteur à travers

le monde. Enfin j’essaie d’en faire une passerelle adaptée à nos

besoins pour la découverte et l’utilisation d’internet. (...) Je

développe et maintiens les pages du serveur, ce qui s’accompagne d’une

activité de veille régulière. Par ailleurs je suis responsable de la

formation des usagers, ce qui se ressent dans mes pages. Le web est un

excellent support pour la formation, et la plupart des réflexions

actuelles sur la formation des usagers intègrent cet outil.»

Son activité professionnelle a changé de manière radicale, tout comme

celle de ses collègues. «C’est à la fois dans nos rapports avec

l’information et avec les usagers que les changements ont eu lieu,

explique-t-il. Nous devenons de plus en plus des médiateurs, et peut-

être un peu moins des conservateurs. Mon activité actuelle est typique

de cette nouvelle situation: d’une part dégager des chemins d’accès

rapides à l’information et mettre en place des moyens de communication

efficaces, d’autre part former les utilisateurs à ces nouveaux outils.

Je crois que l’avenir de notre métier passe par la coopération et

l’exploitation des ressources communes. C’est un vieux projet

certainement, mais finalement c’est la première fois qu’on dispose

enfin des moyens de le mettre en place.»

# En 2000

En 2000, Bakayoko Bourahima est responsable de la bibliothèque de

l'Ecole nationale supérieure de statistique et d’économie appliquée

(ENSEA) d’Abidjan (Côte d'Ivoire). L'ENSEA est un établissement qui

assure la formation de statisticiens pour les pays africains

d’expression française. Son site web est mis en ligne en avril 1999

dans le cadre du réseau REFER, un réseau mis sur pied par l’Agence

universitaire de la Francophonie (AUF) pour desservir la communauté

scientifique et technique en Afrique, en Asie et en Europe orientale

(24 pays participants en 2002).

En tant que responsable de la bibliothèque, Bakayoko Bourahima s’occupe

de la gestion de l’information et de la diffusion des travaux publiés

par l’ENSEA. Quel est l'apport de l’internet dans son travail? «Mon

service a eu récemment des séances de travail avec l’équipe

informatique pour discuter de l’implication de la bibliothèque dans

l’animation du site, relate-t-il en juillet 2000. Le service de la

bibliothèque travaille aussi à deux projets d’intégration du web pour

améliorer ses prestations. (...) J’espère bientôt pouvoir mettre à la

disposition de mes usagers un accès internet pour l’interrogation de

bases de données. Par ailleurs, j’ai en projet de réaliser et de mettre

sur l’intranet et sur le web un certain nombre de services

documentaires (base de données thématique, informations

bibliographiques, service de références bibliographiques, bulletin

analytique des meilleurs travaux d’étudiants...). Il s’agit donc pour

la bibliothèque, si j’obtiens les financements nécessaires pour ces

projets, d’utiliser pleinement l’internet pour donner à notre Ecole un

plus grand rayonnement et de renforcer sa plateforme de communication

avec tous les partenaires possibles. En intégrant cet outil au plan de

développement de la bibliothèque, j’espère améliorer la qualité et

élargir la gamme de l’information scientifique et technique mise à la

disposition des étudiants, des enseignants et des chercheurs, tout en

étendant considérablement l’offre des services de la bibliothèque.»

En 2000, Emmanuel Barthe est documentaliste juridique et responsable

informatique de Coutrelis & Associés, un cabinet d’avocats parisien.

«Les principaux domaines de travail du cabinet sont le droit

communautaire, le droit de l’alimentation, le droit de la concurrence

et le droit douanier, écrit-il en octobre 2000. Je fais de la saisie

indexation, et je conçois et gère les bases de données internes. Pour

des recherches documentaires difficiles, je les fais moi-même ou bien

je conseille le juriste. Je suis aussi responsable informatique et

télécoms du cabinet: conseils pour les achats, assistance et formation

des utilisateurs. De plus, j’assure la veille, la sélection et le

catalogage de sites web juridiques: titre, auteur et bref descriptif.

Je suis également formateur internet juridique aussi bien à l’intérieur

de mon entreprise qu’à l’extérieur lors de stages de formation.»

Par ailleurs, Emmanuel Barthe est le modérateur de Juriconnexion, une

liste de discussion créée par l’association du même nom. «L’association

Juriconnexion a pour but la promotion de l’électronique juridique,

c’est-à-dire la documentation juridique sur support électronique et la

diffusion des données publiques juridiques. Elle organise des

rencontres entre les utilisateurs et les éditeurs juridiques (et de

bases de données), ainsi qu’une journée annuelle sur un thème. Vis-à-

vis des autorités publiques, Juriconnexion a un rôle de médiateur et de

lobbying à la fois. L’association, notamment, est favorable à la

diffusion gratuite sur internet des données juridiques produites par le

Journal officiel et les tribunaux. Les bibliothécaires-documentalistes

juridiques représentent la majorité des membres de l’association,

suivis par certains représentants des éditeurs et des juristes.»

# En 2001

En 2001, Anissa Rachef est bibliothécaire et professeur à l’Institut

français de Londres. Présents dans de nombreux pays, les instituts

français sont des organismes officiels proposant des cours et

manifestations culturelles. A Londres, 5.000 étudiants environ

s'inscrivent aux cours chaque année. Inaugurée en mai 1996, la

médiathèque utilise l’internet dès sa création.

«L’objectif de la médiathèque est double, explique Anissa Rachef en

avril 2001. Servir un public s’intéressant à la culture et la langue

françaises et "recruter" un public allophone en mettant à disposition

des produits d’appel tels que vidéos documentaires, livres audio, CD-

ROM. La mise en place récente d’un espace multimédia sert aussi à

fidéliser les usagers. L’installation d’un service d’information rapide

a pour fonction de répondre dans un temps minimum à toutes sortes de

questions posées via le courrier électronique, ou par fax. Ce service

exploite les nouvelles technologies pour des recherches très

spécialisées. Nous élaborons également des dossiers de presse destinés

aux étudiants et professeurs préparant des examens de niveau

secondaire. Je m’occupe essentiellement de catalogage, d’indexation et

de cotation. (...) J’utilise internet pour des besoins de base.

Recherches bibliographiques, commande de livres, courrier

professionnel, prêt inter-bibliothèques. C’est grâce à internet que la

consultation de catalogues collectifs, tels SUDOC (Système

universitaire de documentation) et OCLC (Online Computer Library

Center), a été possible. C’est ainsi que j’ai pu mettre en place un

service de fourniture de documents extérieurs à la médiathèque. Des

ouvrages peuvent désormais être acheminés vers la médiathèque pour des

usagers ou bien à destination des bibliothèques anglaises.»

Une histoire de l'eBook · 第 14 / 26 题