XXIX. GAGUIN. Comment avoit nom ce chaudronnier?

ALF. DE CASTRO. Il avoit nom Socrates.

POGGE. Tout beau, ne parlez pas si haut; d'autant que, si ce sage

l'entend, il deviendra fou.

ALF. DE CASTRO. O, ho! & les noms sont-ils pas communs? Et qui sait, à

cette heure, lequel des deux est Socrates, puisque les noms sont pour

les mortels, qui sont si sots qu'ils donnent des noms aux anges & aux

diables? Je ne dis pas que cela ne fût bon à ceux qui seroient baptisés

ou circoncis.

ILLIRIC. Puisque tu fais tant le résolu, qu'avois-tu affaire de nous

nommer ici? Et plusieurs s'en fâcheront, ne s'y trouvant pas.

L'AUTRE. Si quelqu'un se fâche que je ne l'ai mis ici, ou quelqu'un de

ses pareils prétérits ou futurs, qu'il y mette ceux qu'il voudra, &

lui-même pour s'appaiser, ainsi que fait ma mere-grande: si on lui

apporte sa soupe trop chaude elle la rafraîchira; si elle est trop

salée, elle y mettra de l'eau; si elle est trop fade, elle la salera;

s'il y en a trop, elle en laissera, s'il y en a assez, elle mangera

tout, &c. C'est une bonne personne, pour une femme; elle trouve tout

bon, afin de ne se marier point. Faites ainsi, mes bons amis du coeur; &

notez que s'il y a quelque fantasque qui s'attriste de n'être ici ou les

siens, & ne veut se soumettre à la juste raison que j'ai dite, il sache

que je ne connois point les fils de putain. Je vous dirai pourtant, vous

demandant excuse, qu'il y aura ici assez de place pour tous les fous,

pourvu que l'on les y mette l'un après l'autre. En Allemagne, les

Allemands y mettront leurs fous; en France, les François; en Angleterre,

les Anglois; en Espagne, les Espagnols; en Suisse, les Italiens; en

Turquie, le reste: & puis, que l'on fasse si grand-chere qu'on voudra;

soit en droit, soit en musique, soit en canon soit en théologie, soit en

gendarmerie ou marchandise, ou médecine, ou toute telle autre sorte que

vous imaginerez, sans y mêler les grenetiers, parce qu'ils sont le sel

du monde; ils salent les autres fous, de par le roi: bran pour eux.

DE CASIBUS. Qui est-ce qui parle de bran?

MADAME. C'est moi.

DE CASIBUS. Qui vous puisse brider les joues. Et bien, madame, là-dessus

je vous demande combien un étron a de qualités? Dites-le; il faut tout

apprendre, aussi-bien il s'en faut dépêcher comme ma cousine, du sac du

bon homme. Prenez donc un étron, & y mettez le nez, il pûra; mettez-y

les dents, il sera trouvé de mauvais goût; si vous n'êtes dégoûtée, &

que vous ne trouviez pas la merde bonne, frottez-vous-en le nez, il vous

barbouillera.

LUTHER. A, ha! hé, tu es bien aise d'avoir bricollé une petite vilaine.

DE CASIBUS. Qui est le plus vilain, celui qui emporte, ou celui qui en

parle? Et devinez ce que c'est; si ce n'est pas cela, dont vous n'en

sauriez porter une livre, quand il est encore à vous; n'étant point

vôtre, vous en porteriez un quintal?

MADAME. Là, là, changeons de note.

LUTHER. Celui n'a gueres de notes qui n'en sait point, comme ce drôle

qui vint chez monsieur le baron au Chastais, hier, & trouvant monsieur à

la porte, il lui demanda la passade. Qui êtes vous? dit monsieur. Je

suis un pauvre musicien. Entrez, mon ami. Entré qu'il fut, monsieur le

fit dîner avec lui. Or étoit ledit baron fort curieux, & avoit fait

apprendre la musique à ses enfans, garçons & filles. Après dîner, il fit

apporter des livres, pour faire la musique, & bailla des livres à

chacun, & un à cettui-ci; & lui-même, docte en cette discipline, bailla

les tons; les enfans chantoient; & monsieur, qui n'osoit rien dire à ce

passant, estimoit qu'il écoutoit. A la fin, le voyant se taire, il lui

dit: vous ne chantez point? Non, monsieur. Hé pourquoi? Monsieur, je n'y

entends rien; ne vous ai-je pas dit que je suis un pauvre musicien, que

je n'y entends rien?

RABELAIS. Tu ne fais ce conte qu'à demi.

LUTHER. Sanguille, tu es un bel évêque! De quoi, tous les mille diables,

te mêles-tu?

PIRRHUS. Que pensez-vous avoir dit? Oui da, Rabelais mon bon compere a

été évêque. Et pourquoi non ne l'eût-il été, aussi bien qu'un tas

d'autres qui le sont bien encore, & le seront? Et de fait, je vous

démontrerai qu'il a été évêque: je ne veux point disputer; je suis

mathématicien, j'entre en démonstration. Ne savez-vous pas qu'il

n'appartient qu'aux évêques ou archevêques de confirmer par la noble

puissance qu'ils ont? Et ainsi avec cela de changer le nom, en muant un

peu de la substance? S'il est vrai ce que je dis, & que ce bon pere

_pseudo-evangelico-papistico-anabaptistico-giésitanerbiterono-puritain_

a pratiqué en confirmant madame la mere de Gargantua; laquelle, en

premiere invention, dictée de la propre goule d'un défunt évêque de

Paris, avoit nom Galemelle; & le pere Rabelais la nomma Gargamelle: si

ledit n'eût été évêque il y eût eu fausseté en ses écrits comme ès

vôtres: ce qui n'est pas, témoin Jamblique, qui profere:

S'il faut baiser, à ce qu'on dit:

Tout ce qu'aux dames on présente,

Je ne saurois baiser mon vit;

Je le garde pour la servante.

Le moyen de parvenir, tome 3/3 · 第 50 / 65 题