CALVIN. Je n'en veux autre vengeance que celle qu'en prit Bersaut sur le
curé de Barace & ses compagnons. Que Chose vous le raconte: je suis
empêché. Ne savez-vous pas que je bois & mange si peu, qu'il me faut
être en repos pour pâturer, avisez: je ne mange pas tant que beaucoup de
personnes: & si tout le vin du monde étoit-là, je n'en boirois pas le
quart.
RABELAIS. Mais ne laissons aller Bersaut.
CALVIN. Dis haut, couillaud d'Angers mon ami, & je te promets que, quand
tu seras chanoine de S. Maurice, tu ne paieras rien _pro futuitu_,
quoique nos devanciers l'aient toujours fait, & les successeurs le
feront, pour entretenir les cérémonies de l'église.
CHOSE. Bersaut passant au-dessous de la bennerie, rencontra une nue de
prêtres qui venoient d'un gaignage. Lui, bien accompagné, les environna,
& leur demanda d'où ils venoient. Prêtres étonnés ne savoient presque
dire, tant ils avoient peur. Or, çà, çà, dit Bersaut à un page: pied à
terre; & au bon homme de curé de Barace, qui étoit fort âgé: sus, bon
homme, cul bas; là, détachez vos chausses. Il pensoit devoir être
écouillé. Quand les chausses furent baissées, le page, au commandement
de son maître, attacha le derriere de sa chemise aux reins. Adonc il fit
baisser le curé, comme quand on joue au frappemain, ou à la
fausse-compagnie; puis, çà, enfans, à l'offrande. Tous les autres
prêtres vinrent baiser le cul, & mirent leur argent au chapeau du page.
La cérémonie accomplie, il leur demanda: & bien, enfans, me
connoissez-vous? Oui, vous êtes le bon monsieur Bersaut. Allez, dit-il,
& faites votre devoir; soyez gens de bien. Le lendemain, ces prêtres
conterent à deux cordeliers ce qui leur étoit avenu; & les deux freres
(qui aussi vont toujours deux à deux. Voire, deux à deux, ce seroient
quatre: ils vont un à un. Coucher une à un est bon). Les cordeliers,
passant pays, vindrent à Chesfe, où sont les oies rouges, & dînerent
avec des gendarmes. Après dîner, ils rendirent graces, & dirent: dieu
nous veuille donner une bonne paix. Adonc un des gendarmes va dire: dieu
nous ôte le purgatoire. Ha! monsieur, ma chere ame parente de
chrétienté, vous blasphémez. Mais vous, dit le soldat; il faut que
chacun vive de son état. S'il n'y avoit un petit de guerre & un
purgatoire, il ne faudroit ni moines ni gendarmes. A! ha, ha, hé. Au
reste, étant passés outre dans le haut Anjou, par-delà Angers,
Basse ville, hauts clochers,
Riches putains, pauvres écoliers.
& proche de la maison de Bersaut, ils s'entredisent: frere, qui ira? Ce
sera moi, dit l'aîné, qui avoit nom frere Eustache. Il y alla donc, &
demanda à parler à monsieur, devant lequel on l'introduit. (Quoi! dit
Badius, vous dites monsieur sans queue? Je le crois bien; n'ai-je pas
été nourri dans les cloîtres? Je dis comme les femmes de prêtres, qui,
tant pauvre soit leur maître, parlant de lui, nomment monsieur: monsieur
par-ci, monsieur par-là.
ROBERT. Je ne pensois pas que tu eusses été de ces petits pages de
frocs.
CHOSE. Chut. Comment osez-vous ainsi nommer les semences futures des
pédagogues de l'église? Laissez-moi dire. Etant devant monsieur, il lui
demanda humblement l'aumône. Oui da, dit-il, vous l'aurez, pere
Moustache; mais j'ai céans un vieil serviteur qui se meurt, que je
désire faire confesser. Monsieur, vous êtes en bon propos. Adonc il le
mena en un grenier, où il avoit un vieil chien qui se mouroit de
vieillesse. Voilà, ce dit monsieur, le serviteur dont il est question.
He! a, dit le moine, monsieur, je cuide que vous vous moquez de moi
simple religieux. Croyez que je ne suis pas si instruit, que je ne sache
comme il faut vivre; & qu'il n'est raisonnable d'attribuer à un chien,
ce qui convient à la personne. Partant, monsieur, vous m'excuserez. De
dépit, lui fit donner le fouet à nud, & à bon escient; puis l'envoya. Le
triste frere revint à son compagnon, auquel il conta sa fouettée &
l'occasion d'icelle. Laisse-moi, dit l'autre, j'aurai pis ou mieux. Il y
alla donques; & son entrée & discours furent au semblable des premiers
faits à son compagnon; & Bersaut lui ayant parlé de ce vieil serviteur,
il demanda à le voir. L'ayant vu, il dit: & bien, monsieur, il est
raisonnable; faites-moi donner un petit bâton. Je ne veux pas que vous
lui fassiez mal. Aussi ne ferai-je; mais j'ai affaire de ce que je
demande. On lui bailla un bâton: & le moine le fendit un peu plus que la
moitié; puis dit à monsieur & à ses gens qu'ils sortissent & se tinssent
à la porte; qu'il ne falloit pas ouïr la confession d'autrui. Etant
sortis, il prit l'oreille du chien dans ce bâton fendu, & lui dit: or
çà, mon ami chien, voulez-vous pas mourir en chien de bien. Et lui
pressant l'oreille, le chien huchoit assez haut: ouan, ouan. Ne demandez
vous pas pardon à votre maître de l'avoir trompé, en mangeant le gibier
quelquefois? Ouan, ouan, ouan. N'êtes-vous pas fâché d'avoir autrefois
blessé quelqu'un? Ouan, ouan, ouan. Pardonnez-vous pas tout le monde?
Ouan, ouan, ouan. Or soyez donc chien bienheureux, absous comme un loup
gris, trépassant comme une autre laide bête. N'en êtes-vous pas bien
aise, monsieur le chien? Ouan, ouan. Il y ajouta plusieurs autres belles
cérémonies de chien, qui furent fort agréables & au chien & à son
maître, qui, après cette action, prit le moine, lui fit bonne chere, rit
avec lui, lui donna de l'argent & son cou chargé de bled, & lui promit
de lui en donner, toutes les fois qu'il viendroit le voir. Le frere
retourne vers le fouetté, lui montre sa quête: hé, grosse pécore, lui
dit-il, tu ne sais pas vivre. En s'en allant, ils trouverent de leurs
amis; & le fouetté dit: nous avons été bien fouettés. L'autre dit: mais
bien vous; frere; & non pas moi. A d'autres il dit: nous avons eu bien
du bled. Mais bien moi, frere, & non pas vous.
PRISCIAN. Voilà que c'est d'entendre les affaires.