In-8.
J'aime le roy, j'ayme les princes;
Je me desplais dans les provinces
Trop esloignées de la court.
Il fait bon, pour le temps qui court,
S'entremettre dans les affaires;
Les intendants, les secrétaires,
Les financiers, les partizants,
Les gens d'estat, les courtizants,
Sont ceux maintenant qu'on destine
A conquerir la Valtoline[396];
Ils ont destourné les malheurs
Que trainoit la guerre passée
Par la paix qu'ils en ont tracée,
Et sont disposez maintenant
A payer force argent comptant
Au roy pour faire le voyage;
Mesmes rencontrant Spinola[397],
Ils l'obligeront au hola;
Et, nous asseurant les salines,
Fourniront aux places voisines,
Pourveu que leurs commissions,
Leurs brevets et leurs pensions
Leurs soient remis, rentrants en grace,
Chassans les nommez en leur place;
Ainsi purgez de leur larcins,
Ils esloigneront les mutins,
Qui vont affligeant nostre France,
Et qui nous font vivre d'advance.
On en voit dans les parlements;
Les conseillers, les presidents,
S'esmeuvent souvent en collère.
Et puis on courtise la mère[398],
Affin de pouvoir parvenir
Au but de son doux souvenir;
Par ce moyen, gaignant la fille,
Un conart en a dans la quille,
Les pistolles entrent partout,
Rien n'est à l'espreuve à ce bout
Affin d'empescher un divorce.
Mon Dieu! que j'en vois d'empeschez
A confesser tous leurs pechez,
Où le caresme nous convie,
Feignant d'amander nostre vie!
De Picardie et de de Brouage,
Chacun est du conseil secret;
On est vain, on fait le discret,
On murmure un mot à l'oreille;
Monsieur ne veut pas qu'on l'esveille;
On a pacquets de tous costez;
On vient de veoir leurs majestez,
Et souvent, dans les galleries,
On s'arreste aux tapisseries,
Ou bien auprès du cabinet,
Feignant estre au conseil secret,
Trompant ainsi la populace,
Qui croit qu'au conseil ils ont place[399].
Qu'il est de conseillers d'estat,
A simple fraize ou bas rabat,
Qui maintenant, portant calotte,
Voudroient bien mettre à la pallotte!
Le roy s'en trouve bien servy;
Chasque prince a son favory;
Jupiter avoit Ganimède.
Verres cassez sont sans remède,
Et bref, pour le faire plus court,
Il n'est que de suivre la court.
En la cour la noblesse abonde:
C'est le paradis de ce monde.
[Note 396: La campagne de la Valteline eut lieu l'année
suivante, 1624.]
[Note 397: Il commandoit les troupes espagnoles en Flandre.
V. notre t. 3, p. 354, note.]
[Note 398: La reine mère, Marie de Médicis.]
[Note 399: Cinq-Mars lui-même usa de ces feintes pour faire
croire à sa faveur, alors qu'elle étoit tout à fait tombée.
C'est Louis XIII qui nous l'apprend lui-même, par l'organe,
il est vrai, très médisant, de Tallemant des Réaux: «Pour
qu'on pensât qu'il m'entretenoit encore après que tout le
monde étoit parti, il demeuroit une heure et demie dans la
garde-robe à lire l'Arioste. Les deux valets de garde-robe
étoient à sa dévotion.» (Tallemant, édit. P. Paris, t. 2,
p. 64.)]
_Traduction d'une lettre envoyée à la royne d'Angleterre par son
ambassadeur, surprise près le Moüy par la garnison du Havre de grace,
15 juin 1591._
_A Lyon, par Jean Pillehotte, libraire de la saincte Union._
1591.
_Avec permission_[400].
In-8.
[Note 400: Il y eut une autre édition de cette _Lettre_, la
même année, à Troyes, chez J. Moreau. Elle est curieuse,
et les détails qui s'y trouvent semblent vrais; je la
crois pourtant supposée, n'ayant pu découvrir quel est le
Walshingham à qui on la prête. Celui qui fut long-temps
ambassadeur d'Elisabeth près du roi de Navarre étoit mort
au printemps de 1590 (Lingard, t. 8, p. 441), et je n'ai
point de preuves qu'un autre personnage de son nom l'eût
remplacé. C'est Unton qui représentoit alors la reine
d'Angleterre près de Henri IV (_Id._, p. 436).]
Madame, Vostre Majesté a esté advertie par le milord de Rochestre de
ce qui s'est passé en France jusques à son departement de Dièpe, où
il me laissa auprès du roy vostre bon frère. Depuis ce temps-là,
l'evesque de Rome, favorisant le party des rebelles, qui soutiennent
sa marmite, a envoyé un nonce au duc de Mayenne avec des bulles
d'excommunication contre tous Estats[401], qui ont faict lever la
teste aux ligueurs plus que jamais, et neantmoins beaucoup advancé
les affaires de nostre religion, car tous les subjets du roy qui
se disent catholiques le pressoyent de se declarer tel; et, pour
maintenir son estat, il eust enfin esté contraint d'idolatrer avec
eux et aller à la messe, n'eust eté que ces fantastiques bulles et
excommunications imaginaires l'ont remis en son chemin. Le roy a de
bons officiers en ses parlemens qui ont donné des arrests directement
contre la puissance papale[402], à la suscitation et poursuitte des
papistes mesme, qui commencent à se recognoistre. J'espère (contre
l'opinion que j'en avoye) que Dieu fera reluire l'evangile en
ce royaume de France, de long-temps enchanté par les sorceleries
papistiques. Madame, vous en verrez la racine morte plus tost que
n'eussiez osé esperer. L'on est après pour abattre du tout le pouvoir
et credit papal par la creation d'un patriarche, à quoy s'accordent
ceux de l'une et de l'autre religion; c'est tout ce que nous pouvions
desirer. Il se trouve encores parmi nous quelques bigots, lesquels
sont remarquez comme seditieux; mais on les rangera à la raison par
belles promesses, desquelles Vostre Majesté ne s'estonnera.
[Note 401: Par ces _lettres monitoriales_, tous ceux qui
suivoient le parti du roi étoient excommuniés s'ils ne
l'avoient quitté _sous quinze jours_. On en trouve la
teneur dans le _Recueil des anciennes lois françaises_
d'Isambert, t. 15, p. 27. Le Parlement de Châlons cassa
l'excommunication; mais le Parlement de Paris à son tour
cassa son arrêt le 17 juin 1591, et rétablit la bulle. V.
L'Estoille, édit. Michaud, t. 2, p. 58, 59.]
[Note 402: V. la note précédente.]
Louviers a esté surpris, et l'evesque d'Evreux, l'un des plus
factieux ligueurs, envoyé à Tours, où il ne fait pas trop beau pour
ceste prestraille[403]. Je poursuis sourdement à ce que l'on luy face
son procès, car telles gens que luy sont dangereux par trop; je croy
que la justice ne s'y espargnera. En tout ce qui concerne l'Église
de Christ, les affaires de France succèdent merveilleusement bien. Le
roi d'Espaigne, ancien ennemy de Vostre Majesté et de la couronne de
France, nous trouble d'autre costé, car il envoye quantité d'argent
et de gens, conduits par le duc de Parme[404], ausquels le roy de
France ne sçauroit resister sans le secours que je lui ay promis de
vostre part, suivant la charge que j'avois de Vostre Majesté. Le duc
de Mercoeur l'attend au passage[405]; mais le prince de Dombres[406]
luy taillera tant de besongne et donnera-on si bon escorte aux
nostres, qu'ils passeront dessus le ventre de leurs ennemys. Le
prince de Piedmond, avec peu de suitte, est allé en Espagne pour
tirer argent, affin de guerroyer noz confrères de Genève[407]; ils
seront secourus de leurs voisins, si l'on y entreprend.
[Note 403: «Le jeudi, 6 de juin, dit L'Estoille, le roi de
Navarre a surpris le fort de Louviers près de Rouen. Claude
de Saintes, évêque d'Evreux, qui s'y étoit réfugié, a esté
pris comme il vouloit se sauver. Le roy l'a mis entre les
mains du parlement de Caen, pour avoir fait quelques écrits
où il prétend justifier le parricide commis sur Henri III
et prouver qu'il est permis d'en faire de même sur le roy
de Navarre.» (Journal de L'Estoille, édit. Michaud, t. 2,
p. 57.)--P. Fayet, dans son _Journal historique_, place
la prise de Louviers sous la date du vendredi 7 juin; il
ajoute que cette ville «n'avoit encore esté prise des
guerres civiles», et que le roi y fit «grand butin de
pillaige et rançons». (_Journal historique_ de P. Fayet,
publié par M. Victor Luzarche, Tours, 1852, in-12, p. 103.)]
[Note 404: Il se mit en mouvement au commencement de
l'année suivante, et, quoi que pût faire le roi à la
journée d'Aumale, où il fut assez gravement blessé, il
parvint à délivrer Rouen et à prendre Caudebec.]
[Note 405: On sait qu'il commandoit pour la ligue en
Bretagne.]
[Note 406: Le roi, dans la crainte qu'il ne pût tenir
suffisamment tête à M. de Mercoeur, le remplaça par le
maréchal d'Aumont et lui donna en échange le gouvernement
de Normandie, que la mort de son père, le duc de
Montpensier, venoit de laisser vacant.]
[Note 407: Il avoit déjà tenté deux ans auparavant contre
Genève l'inutile entreprise qui se trouve racontée dans
l'une des pièces de notre t. 1er, p. 149. En décembre 1602,
par une nuit très sombre, il hasarda une nouvelle attaque,
restée fameuse sous le nom de l'_escalade_. Une partie de
ses gens avoit déjà franchi les murs, et sans nul doute
la ville eût été à lui, si une servante qui étoit sortie
à la recherche d'une sage-femme pour sa maîtresse, prête
d'accoucher, ne se fût effrayée de voir les rues pleines de
gens armés et n'eût tout à coup donné l'alarme. L'enfant
qui naquit de cet accouchement sauveur pour Genève étoit
une fille qui devint l'une des femmes les plus charmantes
du XVIIe siècle: c'est Mme d'Hervart, la protectrice de
Lafontaine, l'amie de Saint-Evremond. Ce dernier, dans
l'épître qu'il lui adressa, rappelle ainsi la singularité
providentielle de cette naissance:
Ce ne fut point par un hazard
Que Genève fut conservée;
L'etoile de madame Hervart
De l'escalade l'a sauvée.
(_Oeuvres de Saint Evremond_, Londres, 1706, t. 5, p.
298.)]
L'indisposition du roy nous a donné à penser; mais, graces à Dieu,
il est hors de danger. Le millord Giffort luy a faict toucher dix
mil angelots, qui ont aussi tost esté employez aux frais de la
guerre[408], et despensez en moins d'un jour. Les finances et les
munitions de guerre manquent; faute d'argent, l'on ne peut tirer
secours d'Allemagne pour l'année présente. Le duc de Saxe s'est
montré fort froid en la cause de Dieu; les Venitiens nous paissent
de parolles; la charité est refroidie de tous costez. Les fidelles
de la France n'espèrent rien que de Vostre Majesté, qui commandera,
s'il luy plait, à voz troupes de s'advancer sans aucun retardement;
ce ne vous sera peu d'honneur, Madame, d'avoir marché par dessus
le basilic romain et remis l'Eglise gallicane au chemin de verité.
Quant à moy, je m'estimeray à jamais bien heureux d'avoir ce bonheur
que de vous servir d'ambassadeur en une si bonne occasion. Le roy ne
peust estre secouru du Turc, lequel a tenu tel compte des lettres de
Vostre Majesté, que sans le Sophy, qui le moleste, il eust envoyé
bonne compagnie pour veoir la France[409]. Les Venitiens ont faict
faux bon de ce costé-là, ce qui a d'autant reculé les affaires; le
roy neantmoins est après pour renouveller la ligue avec le dit Turc,
en esperance d'en tirer beaucoup de faveur: je ne sçay ce qui en
adviendra. L'on craignoit que les rebelles ne fissent un roy, ce qui
ne nous eust de rien servy; mais la remise des estats qui estoyent
convoquez au mois de may nous laissera encor quelque temps libre pour
pourvoir à l'ayse aux affaires. Je n'escris rien à Vostre Majesté
de celuy qui vous porte ceste lettre, parce que j'espère, et m'en
asseure, que vous sçavez d'ailleurs que moy qu'il n'a perdu temps
pendant qu'il a esté par deçà, et qu'il m'a rendu fort bon compte de
ce que je luy ay baillé entre les mains; il dira particulierement à
Vostre Majesté l'occasion qui nous esmeut de haster le secours.
Madame,
Je supplie le Createur vous donner en parfaicte santé très longue et
très heureuse vie. A Caen, ce XV juin mil cinq cens quatre vingtz et
onze.
Vostre très humble et très obeyssant serviteur et subject,