M.DC.XXIII.

In-8.

L'envie apporte de grands maux parmy la société humaine; c'est une

furie qui est embrassée indifferemment de tout le monde et qui se

laisse tirer à un chacun par la queue, comme le diable d'argent qu'a

fait peindre le curé de Mille-Monts[331] sur son almanach.

[Note 331: Sur ce faiseur d'almanachs, V. notre édition

des _Caquets de l'Accouchée_, p. 65, 66. L'image grotesque

dont il _illustroit_ ses prophéties, et qui n'est qu'une

imitation de la dernière figure de certaines _danses

macabres_, où l'on voit ainsi un musicien tirer le diable

par son _appendice caudal_, a sans doute été pour quelque

chose dans la popularité de l'expression qui court encore,

à l'usage des nécessiteux: _tirer le diable par la queue_.

La gravure d'un almanach du même temps a peut être aussi

contribué à rendre populaire cette autre locution: _prendre

la lune avec les dents_. Il y est ainsi fait allusion dans

le _Francion_ de Sorel (1663, p. 254): «Imaginez-vous voir

ces preneurs de lune qui sont en l'almanach de l'année

passée, où les uns taschent de l'attraper avec des échelles

qui s'alongent et s'accourcissent comme l'on veut, et les

autres avec des crochets, des tenailles et des pincettes.»

Peut-être s'agit-il encore là d'un almanach du curé de

Milmont, car plus loin, p. 454, Sorel en parle.]

Tout ne se mène que par l'envie; c'est le ressort de nos affaires;

l'envie nous engendre: car, si une femme n'avoit point d'envie de

multiplier sa race, elle n'engendreroit jamais; l'envie nous nourrit

et alimente: car, si l'on n'avoit envie de manger, en vain la

nature nous auroit donné des dents; et l'envie nous fait mourir, et

toutefois elle ne meurt jamais[332].

[Note 332: C'est à peu près, le vers de Molière dans

_Tartuffe_ (act. V, sc. 2):

Les envieux mourront, mais non jamais l'envie.

Il l'avoit trouvé tout fait dans la _Comédie des

Proverbes_.]

C'est ceste envie qui a esté cause de ce grand, ce difficile, cet

authentique, superliquoquentieux et estrange procez intervenu entre

les filles du faux-bourg de Montmarte et les femmes du faux-bourg

Sainct-Germain, que nous avons aujourd'huy sur le bureau, et ce à

mesme temps qu'elles ont veu arriver le regiment des Gardes: procès

solemnel, procès qui doit être jugé en robbe jaune, procès où il ne

faut point mander huictaine d'advis; procès qui sera jugé sur le

champ, comme appert par l'histoire; procès où les despens seront plus

chers que le fonds dont il s'agit; procès où il fera bon avoir des

espices[333], car plusieurs y seront poivrés; en fin, c'est un procès

dont on n'a jamais ouy parler, et le peut-on nommer le procès des

procès.

[Note 333: Sur ces _épices_, qui étoient alors les

honoraires de la magistrature, V. notre t. 2, p. 179, note.]

Le mercredy qui estoit le jour dont la veille et le jeudy

estoient distants de deux fois vingt-quatre heures, à laquelle

journée arrivèrent à grand foule, le tambour sonnant et les

enseignes desployées, les soldats des Gardes tant désirés à Paris,

s'assemblèrent dans le fauxbourg Sainct-Germain grande quantité de

femmes, soy disant coureuses[334], vagabondes, regratteuses de, etc.,

le tout en très bel ordre, le cul devant et les mains derrière, les

talons usez[335], la chemise retroussée à l'endroit des manches,

une serviette sous le bras (car c'est maintenant la coustume), les

quelles, après avons generallement desploré la triste fortune dont

elles avoient esté agitées pendant l'absence de l'armée et durant

le froid de l'hiver, que les bleds estoient couppez, une des plus

vieilles se leva, le front ridé et la chemise entre les jambes:

C'est assez, dit-elle, c'est assez pleurer; toujours le vent de

bise ne sifle et ne descoche ses froidures; après l'hyver vient

le prin-temps. C'est trop semer, il nous faut recueillir: voicy

l'autonne arrivé; nous l'avons plustost trouvé que le prin-temps.

Courage! nostre gaignage est revenu. Nous avons doresnavant force

besongnes; si nous ne pouvons travailler de la pointe et que

nostre esguille soit rompue, nous travaillerons du cul. Je disois

tousjours bien que ces malheurs ne dureroient pas long-temps, et

qu'enfin nous trouverions le moyen de gagner nostre vie. Il n'y a

icy qu'une chose qui nous peut donner du doubte: peut estre que

les filles du faux-bourg de Montmarte[336] ou celles du faux-bourg

Sainct-Victor[337] voudront avoir part au gasteau; car on m'a donné

advis l'autre jour qu'il y avoit un grand nombre de nostre compaignie

qui y estoient allées louer des chambres (car, pour les boutiques,

elles les portent tousjours quant à elles). Si cela est, c'est un

grand procez que nous allons avoir sur les bras, et, à vray dire, il

nous faudra toutes en cecy contribuer.

[Note 334: Sur ces _filles_ du faubourg Saint-Germain, V.

notre t. 1, p. 208, 219, note.]

[Note 335: On disoit que ces dames avoient les talons

courts et ne tomboient qu'en arrière:

Si fait bien Marion qui ne chet qu'en arrière...

(_Les Satyres_ du sieur du Lorens, 1624, in-8, p. 146.)]

[Note 336: Elles étoient surtout en nombre dans le

quartier, alors tout neuf et pourtant fort mal habité, de

la Villeneuve-sur-Gravois, et dans les environs de la rue

des Fossés-Montmartre, où elles logeoient pêle-mêle avec

les gueux. V. Tallemant, édit. in-12, t. 9, p. 23.]

[Note 337: Dans la rue du Champ-Gaillard et ses environs.

V. notre t. 3, p. 44, note.]

--Mamie, luy fit une jeune guillerette qui a le visage assez frais,

mais qui a le cul chaud, nous ne devons craindre de ce costé-là.

Voicy la foire qui vient: nous aurons toute la marchandise, la

chalandise, les marchands et les chalans, et le pis sera que nous

ne pourrons trouver de trous assez pour les mettre; et puis, de

toute antiquité, ce faux-bourg n'a-il point cette prerogative par

dessus les autres que d'estre le repertorium des meilleures pièces

de Paris? C'est le siége et la demeure ordinaire de Venus, le palais

authentique de la verolle, l'antichambre des chancres, le cabinet des

chaudes pisses, l'estude ordinaire de la cristaline, l'estable des

poulains, l'escurie des morfondus, le retrait des coupeurs de bourses

et le séjour des maquereaux; personne, pour qualité excellente qu'il

aye, ne nous peut oster les advantages.

--Vous dites vray, dit une petite camuse qui est arrivée fraischement

de l'armée: mais vous ne parlés pas des coups d'espée ny des coups de

baston que nous recevrons si nous envoyons quelque pauvre diable au

royaume de Suède.--Il ne faut pas craindre de ce costé, respondit une

petite brunette qui s'en mesle depuis huict jours: j'ay cinq ou six

laquais de nostre costé, et puis si quelqu'un est attrappé à ce jeu,

et qu'il prenne l'as de trèfle pour celuy de pique, c'est sa faute:

il n'a qu'à se servir d'une lunette d'Holande[338], et regarder droit

au but.

[Note 338: Sur ces lunettes, d'invention nouvelle, qu'on

appeloit aussi lunettes d'Amsterdam, V. notre édition

des _Caquets de l'Accouchée_, p. 253, note.--Dans les

_Méditations de l'hermite Valérien_ (Recueil de pièces

contre le connétable de Luynes, _Paris_, 1626, in-8, p.

302), il est parlé de _lunettes de Hollande_ «dont use

le duc de Bouillon pour prendre de loin les visées, et

desquelles monsieur le prince auroit grand besoin de

s'ayder, encore plus le comte de Soissons.»]

--Mais parlons un peu de nostre gaignage, respondit une vieille qui

avoit fait son temps. Pour moy, je demeure auprès de Sainct-Supplice;

mais jusques icy mes chalans ordinaires ne m'ont pas abandonné.

Si les filles du faux-bourg de Montmarte veulent causer, nous

soustiendrons l'effort et l'assaut. Pour moy ny mes compaignes, nous

ne nous rendrons jamais; je me coucheray plus tost que de me rendre.

Si d'adventure on regarde au nombre, nous sommes en plus grande

quantité qu'elles; nous en fournirons toujours six contre une.

--Je vous diray, ma mère, fit une grande Jaqueline qui avoit

demeuré durant les troubles au faux-bourg de Montmartre, on y fait

quelquefois des profits; mais pour le jourd'huy le mestier est bravé:

nous avons beau coudre et filer, à peine gaignons-nous le louage

de nos chambres; c'est la cause pourquoy je me suis releguée en ce

cartier, pour voir si la fortune ne me sera point plus favorable

durant la foire[339].--Le temps des foires! fait une rieuse: c'est le

temps des vendanges; en toute l'année, on ne sçauroit trouver foire à

meilleur marché.--Nous ne sommes pas icy pour rire, ma cousine, fit

une courtisanne à la mode; il nous faut adviser à nous deffendre:

car, comme j'alois hier à la porte Sainct-Anthoine avec les autres,

j'entendis sourdement dire à trois ou quatre bonnes gens que les

filles du faux-bourg Momtmarte avoient envie de nous adjourner, et, à

faute de comparoistre, qu'on nous jugeroit par contumace.

[Note 339: La foire Saint-Germain, qui s'ouvroit le 3

février et finissoit la veille du dimanche des Rameaux.

Il paroîtroit par ce passage que la publication de cette

pièce suivit de près le retour du régiment des Gardes, qui,

comme nous l'avons dit, avoit eu lieu en janvier. Dans un

petit poème fort curieux qui, sous ce titre: _Semonce à

une demoiselle des champs pour venir passer la foire et

les jours gras à Paris_ (Paris, 1605, in-8), n'est qu'une

description très détaillée de la foire Saint-Germain, il

est parlé longuement des filles de joie qui y faisoient

leurs caravanes.]

Ainsi qu'elle achevoit ces mots, voicy une vieille hipocondriaque de

damoiselle, du quel le né estoit une vraye goutière qui incessamment

couloit (à ce que porte l'histoire), laquelle, ayant levé son masque

à demy pourry, salue l'assistance à la mode des femmes, le cul ouvert

et la bouche fermée. Je suis très joyeuse (dit elle) de vous trouver

en ce lieu: car je croy qu'il estoit impossible d'aggreger toutes

les coureuses du faux-bourg Sainct-Germain en un corps, pour la

quantité. Toutefois, puisque vous vous estes rencontrées si à propos,

je suis venu icy vous apporter un adjournement personnel, pour vous

voir estre condamnées à vous desister et debouter de l'esperance que

vous avez conceue de faire vos jours gras avec les nouveaux venus.

Nos pretensions sont que cela nous appartient, et que, c'est nostre

droict; lequel perdre, ce serait renverser tous nos statuts, et nos

priviléges tant anciens que modernes.

Le jour de l'assignation sera sabmedy prochain, par devant les

commères du faux-bourg Sainct-Marceau, où celuy qui aura le droit le

conservera au mieux qu'il pourra.

Ceste harangue estonna de prim'abord la compaignie. Une bossue,

qui avoit esté autrefois regrateuse de parchemin, va dire: Mais,

Madamoiselle, vostre ajournement est-il fait à domicile? A quelle

heure faites-vous vos affaires?--Ma mie (fit l'autre), j'ay gardé la

coustume: je suis femme d'un sergent de Sainct-Lazare; ce n'est pas

d'aujourd'huy que je dresse des committimus[340], en l'absence de mon

mary; il y a longtemps assez que je sçavois comment il faut donner

une assignation. Soignez seulement à l'heure que je vous donne.

[Note 340: Lettre de chancellerie accordée par le roi à

ceux qui avoient leurs causes _commises_ aux requêtes du

Châtelet.]

Une grande hacquenée à toute selle se lève debout: Et bien, voilà

bien parlé! mercy de ma vie! ouy nous irons. Craignés-vous que nous

n'osions comparoistre? Si nous n'y pouvons aller de front, nous irons

de cul et de teste.

Le jour venu, il fallut comparoistre. Jamais en ma vie je n'avois veu

tant d'avant-coureuses pour un jour; il n'y avoit coin, trou, rue ne

destour, qui ne fust remplie de ceste racaille.

Pleust à Dieu que la rivière des Gobelins qui vient de Gentilly se

fust desbordée comme jadis[341]! elle eut fait un grand bien pour

Paris. Il ne me souvient plus bonnement du lieu où se faisoit

l'assemblée; toutefois, c'estoit entre la porte Sainct-Jacques et

celle Sainct-Victor, ce me semble. La plus effrontée entre, et avec

elle quatre ou cinq des putains, je veux dire deputés du faux-bourg

Sainct-Germain, parlant pour le corps et aggrégé dudit faux-bourg,

qui attendoit dans la rue.

[Note 341: Sur une de ces inondations, qui ne suivit que de

trop près ce que dit cette commère, puisqu'elle eut lieu en

1625, V. notre t. 2, p. 221 et suiv.]

Mes dames, dit-elle, je prens icy le fait et cause de mes compaignes

du faux-bourg Sainct-Germain, qui ont un grand procez contre les

caqueteuses du faux-bourg de Montmartre, soi-disant seules devoir

avoir part à l'allegresse commune que chacun a receu du retour de

l'armée. Je soustiens que cela est faux, nonobstant quelque respect

qu'on puisse admettre, et le prouve parce qu'il y a tantost un an

que nous sommes sans besongnes. Nostre cheminée n'a pas esté ramonée

comme elle souloit; nous avons apresté le corps de garde: le regiment

estant venu, nous demandons qu'il y entre. Secundo, si nostre

moulin, par la longue absence du meusnier, venoit à demeurer oisif,

et que les meules, faute de mouvement, vinssent à s'enrouiller,

quel desastre y auroit-il en la nature! Quel changement et quelle

metamorphose! Nous sommes en un temps que tout se corrompt si on n'y

soigne. Conclusion: nous vous demandons que vous ayez à vous deporter

sur les lieux, visiter et revoir les logis de l'une et l'autre

partie, voir les commoditez, et illec nous juger sur-le-champ et nous

assigner à qui doit demeurer le droict.

Celle qui presidoit va dire: Par la vertu nobis! s'il y a quelque

droit, je ne le veux donner ny à l'un ny à l'autre; j'aime mieux le

garder pour moy. Seroit-il raisonnable que vous fussiez le singe et

nous les levrettes? Vous vous serviriez donc de nous pour attirer

les chataignes hors du feu[342]! Il n'en ira pas ainsi. Mais où est

vostre partie? Parlez bas, appelez procureurs. Où est le greffier?

Il est allé regratter le parchemin. Voilà sans doute. Et donc ma

commère, est-ce vous dont est question? Elle parloit à l'adventure

pour les filles du faux-bourg Montmartre, qui, voulant paroistre de

jour, s'estoit armé la teste d'un vieux haillon qu'elle avoit fait

blanchir depuis peu.

[Note 342: Allusion à un proverbe cité dans les _Essais

de Mathurine_, et dont La Fontaine a fait une fable: «_Il

faict comme le singe, qui tire les marrons du feu avec

la patte du levrier._» V. notre édition des _Caquets de

l'Accouchée_, p. 267, note.--C'est peut-être de ce proverbe

que vint l'usage de représenter autrefois des _levrettes_

sur les _garde-feu_ et sur les _chenets_. Ce dernier mot

dérive même, comme on sait, de _chiennet_ (petit chien), à

cause des figures sculptées sur les landiers, étymologie

plus simple qu'elle n'en a l'air, et qui rappelle celle des

_robinets_ de fontaines, qui vient de ce qu'ils étoient

faits autrefois en têtes de mouton (_robins_). (La Monnoye,

_Glossaire_ des Noëls Bourguignons, au mot _robin_.)]

--Madame, excusez-moy: nous avons maintenant tant de besongnes que

je n'avois peu venir à l'heure; toutefois, je crois avoir aussi

bon droit que nos parties: il est icy question d'une realité. Nous

demandons que seules nous ayons le pouvoir et la puissance de

participer aux bonnes graces de nos serviteurs anciens qui sont

revenus de l'armée; personne ne nous peut oster ce droict; nous en

pretendons de bonnes et belles alliances.

La harangue achevée, on entendit un bruit sourd parmy la chambre,

ainsi que seroit le siflement de sept ou huict tripières quant elles

vont à la chaudière chercher leurs trippes.

La consultation faite de part et d'autre, les advis donnés, les

sentences recueillies, celle qui devoit donner l'arrest deffinitif

se va planter sur la bouche d'un retrait qui estoit dans la chambre,

faute de siége, et prononça ces mots:

_Sentence et arrest des Commères du faux-bourg Saint-Marceau._

Attendu que c'est une question de droict, et qu'en cecy plusieurs

femmes, tant de Paris que des faux-bourgs, y pourroient estre

interessées; que, d'autre part, on ne peut plumer la poulle si nous

n'y sommes presentes; après avoir le tout veu, releu, corrigé et

augmenté, comme appert par nos registres, contumaces, sentences,

renvois, appels, etc., nous voulons que les parties soyent absous et

contents chacun endroit soy, et ne pourront les dites sus nommées

s'injurier; vivront, traffiqueront et se tiendront paisibles; nous

reservant toutefois une coppie de l'execution de ceste sentence, afin

que chacun cognoisse et soit notoire à tous que nous ne voulons pas

tellement donner le droict à nos voisins que nous ne le gardions pour

nous-mesmes.

Variétés Historiques et Littéraires (04/10) Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers · 第 67 / 83 题