Une ame se trouve attendrie
Par ces ardens soupirs et ces tendres discours;
On se fait un effort pour lui rendre la vie,
De ce torrent de pleurs on fait cesser le cours,
Et d'un charmant objet la puissance suprême
Rappelle du trepas par un seul: Je vous aime.
Voilà comme il faut aimer, poursuit cette sçavante fille, et ce
sont des reigles dont en bonne galanterie l'on ne peut jamais se
dispenser. Le père fut si espouventé de ces nouvelles maximes qu'il
s'enfuit, en protestant qu'il estoit bien aisé d'aimer du temps
qu'il faisoit l'amour à sa femme, et que ces filles estoient folles
avec leurs reigles. Sitost qu'il fut sorty, la suivante vint dire
à ses maistresses qu'un laquais demandoit à leur parler. Si vous
pouviez concevoir, Madame, combien ce mot de laquais est rude pour
des oreilles precieuses, nos heroïnes vous feroient pitié. Elles
firent un grand cry, et, regardant cette petite creature avec mepris:
Mal-aprise! luy dirent-elles, ne sçavez-vous pas que cet officier
se nomme un necessaire? La reprimande faite, le necessaire entra,
qui dit aux Precieuses que le marquis de Mascarille, son maistre,
envoyoit sçavoir s'il ne les incommoderoit point de les venir voir.
L'offre etoit trop agreable à nos dames pour la refuser; aussi
l'acceptèrent-elles de grand coeur, et, sur la permission qu'elles en
donnèrent, le marquis entra, dans un equipage si plaisant que j'ay
cru ne vous pas deplaire en vous en faisant la description[312].
Imaginez-vous donc, Madame, que sa perruque estoit si grande qu'elle
balayoit la place à chaque fois qu'il faisoit la reverence, et son
chapeau si petit qu'il estoit aisé de juger que le marquis le portoit
bien plus souvent dans la main que sur la teste; son rabat se pouvoit
appeler un honneste peignoir, et ses canons sembloient n'estre faits
que pour servir de cache aux enfants qui jouent à la clinemusette.
Et en verité, Madame, je ne crois pas que les tentes des jeunes
Messagettes[313] soient plus spacieuses que ces honorables canons.
Un brandon de galands luy sortoit de sa poche comme d'une corne
d'abondance, et ses souliers estoient si couverts de rubans qu'il ne
m'est pas possible de vous dire s'ils estoient de roussy de vache
d'Angleterre ou de marroquin; du moins sçay-je bien qu'ils avoient un
demy-pied de haut, et que j'estois fort en peine de sçavoir comment
des tallons si hauts[314] et si delicas pouvoient porter le corps du
marquis, ses rubans, ses canons et sa poudre. Jugez de l'importance
du personnage sur cette figure, et me dispensez, s'il vous plaist,
de vous en dire davantage; aussi bien faut-il que je passe au plus
plaisant endroit de la pièce, et que je vous dise la conversation que
notre Precieux et nos Precieuses eurent ensemble:
[Note 312: Ce passage, le plus curieux du _Récit_, à cause
des détails qu'il donne sur le costume de Molière jouant le
marquis de Mascarille, et par conséquent très précieux pour
la tradition du rôle, a été reproduit en partie par M. Aimé
Martin, dans sa dernière édition de Molière, comme note de
la scène 9 des _Précieuses_, et par M. Jules Taschereau,
d'une façon plus complète, dans l'un des savants articles
qu'il a consacrés à l'_Histoire de la troupe de Molière_.
V. le journal _l'Ordre_, feuilleton du 8 janvier 1850.]
[Note 313: Voilà un souvenir du _Cyrus_, où les Massagètes
et leur reine tiennent une si belle place, qui n'est pas
hors de propos dans une pièce sur les _précieuses_.]
[Note 314: V., sur ces hauts talons, qu'on appeloit _talons
à pont-levis_, une note de notre tome 3, p. 261.]
_Dialogue de Mascarille, de Philimène et de Climène._