VII.

Une ame se trouve attendrie

Par ces ardens soupirs et ces tendres discours;

On se fait un effort pour lui rendre la vie,

De ce torrent de pleurs on fait cesser le cours,

Et d'un charmant objet la puissance suprême

Rappelle du trepas par un seul: Je vous aime.

Voilà comme il faut aimer, poursuit cette sçavante fille, et ce

sont des reigles dont en bonne galanterie l'on ne peut jamais se

dispenser. Le père fut si espouventé de ces nouvelles maximes qu'il

s'enfuit, en protestant qu'il estoit bien aisé d'aimer du temps

qu'il faisoit l'amour à sa femme, et que ces filles estoient folles

avec leurs reigles. Sitost qu'il fut sorty, la suivante vint dire

à ses maistresses qu'un laquais demandoit à leur parler. Si vous

pouviez concevoir, Madame, combien ce mot de laquais est rude pour

des oreilles precieuses, nos heroïnes vous feroient pitié. Elles

firent un grand cry, et, regardant cette petite creature avec mepris:

Mal-aprise! luy dirent-elles, ne sçavez-vous pas que cet officier

se nomme un necessaire? La reprimande faite, le necessaire entra,

qui dit aux Precieuses que le marquis de Mascarille, son maistre,

envoyoit sçavoir s'il ne les incommoderoit point de les venir voir.

L'offre etoit trop agreable à nos dames pour la refuser; aussi

l'acceptèrent-elles de grand coeur, et, sur la permission qu'elles en

donnèrent, le marquis entra, dans un equipage si plaisant que j'ay

cru ne vous pas deplaire en vous en faisant la description[312].

Imaginez-vous donc, Madame, que sa perruque estoit si grande qu'elle

balayoit la place à chaque fois qu'il faisoit la reverence, et son

chapeau si petit qu'il estoit aisé de juger que le marquis le portoit

bien plus souvent dans la main que sur la teste; son rabat se pouvoit

appeler un honneste peignoir, et ses canons sembloient n'estre faits

que pour servir de cache aux enfants qui jouent à la clinemusette.

Et en verité, Madame, je ne crois pas que les tentes des jeunes

Messagettes[313] soient plus spacieuses que ces honorables canons.

Un brandon de galands luy sortoit de sa poche comme d'une corne

d'abondance, et ses souliers estoient si couverts de rubans qu'il ne

m'est pas possible de vous dire s'ils estoient de roussy de vache

d'Angleterre ou de marroquin; du moins sçay-je bien qu'ils avoient un

demy-pied de haut, et que j'estois fort en peine de sçavoir comment

des tallons si hauts[314] et si delicas pouvoient porter le corps du

marquis, ses rubans, ses canons et sa poudre. Jugez de l'importance

du personnage sur cette figure, et me dispensez, s'il vous plaist,

de vous en dire davantage; aussi bien faut-il que je passe au plus

plaisant endroit de la pièce, et que je vous dise la conversation que

notre Precieux et nos Precieuses eurent ensemble:

[Note 312: Ce passage, le plus curieux du _Récit_, à cause

des détails qu'il donne sur le costume de Molière jouant le

marquis de Mascarille, et par conséquent très précieux pour

la tradition du rôle, a été reproduit en partie par M. Aimé

Martin, dans sa dernière édition de Molière, comme note de

la scène 9 des _Précieuses_, et par M. Jules Taschereau,

d'une façon plus complète, dans l'un des savants articles

qu'il a consacrés à l'_Histoire de la troupe de Molière_.

V. le journal _l'Ordre_, feuilleton du 8 janvier 1850.]

[Note 313: Voilà un souvenir du _Cyrus_, où les Massagètes

et leur reine tiennent une si belle place, qui n'est pas

hors de propos dans une pièce sur les _précieuses_.]

[Note 314: V., sur ces hauts talons, qu'on appeloit _talons

à pont-levis_, une note de notre tome 3, p. 261.]

_Dialogue de Mascarille, de Philimène et de Climène._

Variétés Historiques et Littéraires (04/10) Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers · 第 39 / 83 题