Amy lecteur, l'assoupissement lethargique qui avoit saisi les
hypocondres de Courtault et sembloit rendre presque inexplicable
la douleur qu'il avoit conceue sur la mort de Lyco-phagos, son
conculinaire, ayant à la parfin ouvert les catadoupes de son cerveau
et donné passage à toutes les cataractes de ses yeulx, leur a faict
debonder un cataclysme de larmes sur le funeste reliquat de sa
desolation. C'est pourquoy il ne se faut pas estonner si ses periodes
ne sont triées, comme l'on dict, sur le volet; si ses pointes sont
grossierement sujettes, le passe-poil de sa subtilité villageoisement
appliqué, ses dispositions mal flanquées, ses epiphonèmes
entrecoupées, ses inventions decousues, et la tissure de son style
ineptement cadencée: car l'estourdissement d'un coup tant inopiné
lui a faict perdre sa tramontane. Si que, pour des antonomasies
d'eloquence, il n'a peu rien produire que des pleonasmes de regrets,
metathèses de confusion et hyperbates de tristesse, ainsi que le
discours suivant le t'apprendra, si tu daignes y adjouter le jugement
de ton optique et ouvrir les ressorts de ton oreille.
Adieu.
* * * * *
_Epitaphe du chien du Gascon sur la mort de Lyco-phagos._
Helas! qu'est devenu mon maistre?
Est-il vray que Lyco-phagos
Soit attrapé par Atropos,
Ou qu'elle l'aye occis en traistre?
Je croy que cela ne peut estre,
Ains pense que, pour son repos,
Ou pour compliment de son los,
Au ciel les dieux l'ont voulu mettre.
Ne craignez plus, ô moissonneurs!
Les insupportables chaleurs
Dont vostre sein en esté brusle:
Mange-loup, au ciel transporté,
Moderant les chaleurs d'esté,
Doit temperer la canicule.
* * * * *
_Complainte de Courtault sur la mort de Lyco-phagos, rotisseur du
collége de Reims, son conculinaire[275]._
Cy gist soubs ceste motte verte,
Le dos au vent, le ventre à l'erte[276],
Mon collègue Lyco-phagos,
Que la mort a troussé en crouppe[277]
Pour avoir trop mangé de souppe
Et trop avallé de gigos.
Lyco-phagos, la pauvre beste,
Qui faisoit sa petite queste
Dedans le collége de Reims[278],
Pour renforcer, chose equitable,
Du seul reliquat de la table
Ses muscles, ses nerfz et ses reins.
Lyco-phagos, autant habile
Que chien qui fust en ceste ville
A chasser aux rats, aux souris;
Lyco-phagos, par privilége
Roy des animaux du collége
Et doyen des chiens de Paris.
Lyco-phagos, galant et leste;
Lyco-phagos, grave et modeste
Autant qu'on sauroit souhaitter,
Soit qu'il tînt à mon maistre escorte,
Soit qu'il conduisît à la porte
Ceux qui le venoient visiter.
Lyco-phagos, qui souloit estre
Le contentement de son maistre;
Lyco-phagos, sage et discret,
Lorsque d'une mine friande,
Pour mieux attraper la viande,
Il luy descouvroit son secret.
Ou, quand pour plaire à tout le monde,
Il faisoit à table la ronde,
Comme un maistre de regiment,
Puis, d'une trogne politique,
Mettoit sa science en pratique
Pour soigner à son aliment.
Que si mon maistre en compagnie
N'avoit pas de soin de sa vie,
Discretement il le frappoit,
Et de sa patte le bon drolle
Sçavoit si bien jouer son rolle,
Que quelque chose il attrapoit.
Non qu'il ait faict par imprudence
A table quelque irreverence;
Mais c'est qu'il charmoit tellement
Ceux qu'il regrattoit par derrière,
Qu'il falloit en quelque manière
Recognoistre son gratement.
Qui n'admireroit son adresse,
Son artifice et sa finesse?
Quand son maistre vouloit sortir,
Soit tout seul, soit en compagnie,
Il couroit à la galerie
Jusqu'à tant qu'il falloit partir.
Là tousjours il l'alloit attendre
A l'instant qu'il luy voyoit prendre
Sa grande robbe ou son manteau,
Et sembloit né pour tousjours suivre
Celuy qui luy donnoit à vivre,
Tant par terre que par batteau.
Or, suivant mon maistre à la ville
D'une façon plus que civile,
Vous eussiez dit d'un estaphier
Ou d'un chien de sommellerie,
Nourry tout le long de sa vie
Dans la cuisine de Coueffier[279],
Chien d'admirable prevoyance,
Autant que chien qui fut en France,
Voire plus qu'on ne peut penser,
Lors qu'au milieu de quatre rues
Il choisissoit les advenues
Où son maistre devoit passer.
En ville, il alloit à gambette[280];
Aux champs, il sautoit sur l'herbette
Pour les taupes escarmoucher,
Et puis, leur denonçant la guerre,
Il fouilloit si profond à terre
Qu'il sembloit y vouloir coucher.
Il eut jadis pour son manége
La cuisine de ce collége,
Où dans une roue de bois,
Tantost à bonds, puis à courbette,
On a veu ceste pauvre beste,
Comme moy, tourner mille fois.
Ores, proche de la marmite,
Faisant la bonne chatemite,
Sur la viande il meditoit;
Puis, soignant à son advantage,
Il suivoit de près le potage
Quand le serviteur le portoit.
Ores, de sa petite patte
Grattant et regrattant la natte
Quand il fleuroit la venaison,
Il monstroit par experience
Les beaux effets de sa science
Par tous les coings de la maison.
Quelle joye à toy, Trois-Oreilles[281],
D'ouyr les douleurs nompareilles
Que je resens de ceste mort!
Desormais repose à ton aise
Entre le tison et la braise,
Puisque Lyco-phagos est mort.
Lyco-phagos, ton adversaire,
Ne te sçauroit aucun mal faire,
Comme il faisoit auparavant,
Lors que, sautant sur ta croupière,
Il t'attaquoit par le derrière,
Ou t'assailloit sur le devant.
O! qu'il serait plus desirable
Que la mort eust froissé ton rable,
Ou que la cruelle Atropos
T'eust occis pour te mettre en paste,
Que d'avoir esté tant ingratte
A mon pauvre Lyco-phagos!
Lyco-phagos, chien de police,
Chien expert en toute malice,
Chien exempt de tout larrecin,
Qui ne fist aucune entreprise,
Sinon sur quelque patte grise
Ou sur le pied d'un medecin.
Encor c'estoit par adventure;
Lors que sa pesante nature
Le rendoit un peu moins courtois:
Faute legère et pardonnable!
Car l'homme qui est raisonnable
Se courrouce bien quelquefois.
Toutefois, pour estre sevère,
Il en porta la folle enchère,
Cruauté contre un pauvre chien!
Lors que d'une vieille rapière
On lui donna dans la visière,
Croyant qu'il n'y verroit plus rien.
Hé! quand je vis par malencontre
Le desastre de ce rencontre
Où Lyco-phagos fut blessé:
C'est, dy-je à l'instant, un augure
Qui presage sa mort future
Devant qu'octobre soit passé.
Ce malheur me rendit prophète,
Car, suivant mon maistre une feste,
Alors qu'il alloit au festin,
Il reçut son dernier supplice
Chez le curé de Sainct-Sulpice
Par un inopiné destin.
Qui le croira? par jalousie
Lyco-phagos, qui dans sa vie
Eut le coeur noblement placé,
Mist tant de potage en son ventre,
Et farcit tellement son centre,
Que la mort l'a mis _in pace_.
Mort cruelle et insuportable,
De l'avoir surpris à la table
Pour l'estrangler sur la minuit!
Mort impitoyable et farouche!
Ainsy faut-il que je t'abbouche,
Tant ceste trahison me nuit.
Tu fais voir par ce canicide
Que tu es bien traistre et perfide,
Sans reverence et sans amour,
Quand par des actions funèbres
Ton delict cherche les tenèbres,
Fuyant la lumiere du jour.
Tu le prens à minuict en traistre,
Couché soubs le lict de son maistre,
Luy livrant les derniers assauts.
Il tesmoigne ta perfidie,
Au milieu de sa maladie,
Par mille bons et mille sauts.
Il monte, remonte et devalle,
Vient et revient parmy la salle,
Pour chercher quelque allegement;
Et lorsque le mal le travaille,
Ne pouvant vuider sa tripaille,
Il meurt saoul comme un Allemand.
Helas! quelle perte et quel dommage!
Pour avoir mangé du potage,
Faut-il que Mange-loup soit mort!
Mange-loup, mon conculinaire,
Mon contentement ordinaire,
Mon passe-temps, mon reconfort!
Mange loup, chien academiste[282],
Chien assez savant alchimiste,
Soit qu'il soufflast près du brasier,
Le nez plat comme une punaise,
Ou reniflast contre la braise
Le ventre enflé comme un cuvier.
Pauvre Courtault, toute esperance
Est morte pour toy dans la France,
Puis, helas! que Lyco-phagos,
Autheur de ta bonne adventure,
Sert fatalement de pasture
Aux taupes et aux escargots.
Tu succèdes à son office,
Mais c'est un petit benefice
Au prix du mal que tu ressens,
Ayant perdu (regret extresme!)
La vraye image de toy-mesme
Et l'unique objet de tes sens.
Encor si la soeur filandière
L'eust ravy d'une autre manière,
On supporteroit sa rigueur;
Mais, ô crève-coeur! quand je pense
Qu'elle l'a trahy par la panse,
Cela me faict fendre le cueur.
Falloit-il que, sur ta vieillesse,
Cette maudite piperesse,
Mange-loup, triomphast de toy!
Mange-loup, pour ta reverence,
Digne de quelque recompense
Au coing de la table du roy.
Lyco-phagos, je te proteste
Que pour un acte si funeste
J'abboyeray incessamment
Jusqu'à tant que le chien Cerbère
Punisse la Parque sevère
Qui t'a trompé si laschement.
Que si mon dueil ne le convie
A venger l'honneur de ta vie,
Pour lors, justement irrité,
Je mettray en fougue et colère,
A rencontre de ce faux frère,
Les chiens de l'université.
J'en feray moy-mesme justice,
Et sans crainte d'aucun supplice
Je descendray dans Phlegeton,
Où, près de l'infernale forge,
Je l'estrangleray par la gorge
A la presence de Pluton.
Mes discours ne sont point sornettes,
Car je porte au col des sonettes
Pour faire entendre ma douleur,
Et publie, faisant ma ronde
Par tous les carrefours du monde,
Les effects d'un si grand malheur.
C'est donc à toy, race canine,
Que mon corival[283] de cuisine
A recours pour estre vangé!
A toy maintenant je desdie
Les sanglots de ceste elegie,
Pour estre en mes pleurs soulagé.
Et, fuyant toute ingratitude,
En qualité de chien d'estude,
J'ay ces carmes[284] elabouré,
Où tu verras la galantise,
Les moeurs, la mort, la mignardise
De mon camarade enterré.
Adieu te dis, mon camerade;
J'ay peur de devenir malade
En pleurant ton enterrement.
Adieu, mon compagnon d'eschole;
Que pour le dernier coup j'accole
Le dehors de ton monument.
Et, si les chiens ont souvenance
De ceux qui ont leur ressemblance,
Je te conjure vivement
D'avoir Courtault en ton idée:
Car je suis l'image empruntée
De ton naturel ornement.
Que si la sterile nature
M'a formé d'une autre figure
Que tu n'estois, Lyco-phagos,
Pour le moins j'ay le mesme office
Et, servant en mesme police,
Porte un mesme faix, sur mon dos.
Et qui pis est, cas lamentable!
Pour me rendre à toy plus semblable,
Bien que ce fust contre mon gré,
A cause de mes demerites,
Me rendant leger de deux pites,
Après ta mort on m'a hongré.
Je suis courtault à toute outrance,
Si courtault jamais fut en France;
Mais ce qui me met en courroux,
C'est que ma nature infertile
Faict qu'on me prent souvent en ville
Pour un chien de Toupinambou[285].
Mange-loup, donc, je te conjure,
Par les supplices que j'endure,
De te souvenir de mes maux,
Croyant que, si cela peut estre,
Je me dois dire, sous mon maistre,
Le plus heureux des animaux.
Je conjure aussi ta puissance
De faire aux serviteurs deffence
De jamais ne me tourmenter
Par menace ou par bastonnades,
Quand je viens de mes promenades,
Car je ne puis les supporter.
Ainsi puissent près de ta fosse
Abboyer les mastins d'Escosse[286]
Qui sont dans l'Université,
Sans rompre desormais ta teste
Par leur abboyante tempeste
Dans la ville ou dans la cité!
Ainsi puissent sur ceste terre
Japper les dogues d'Angleterre,
Accompagnez des chiens d'Artois[287],
Pleurant sans cesse et sans mesure,
Sur le bord de ta sepulture,
La mort d'un petit chien françois!
[Note 275: Cette épitaphe d'un chien de collége, qu'il fût
ou non tournebroche comme celui-ci, est un genre de facétie
scolastique qui dut souvent se renouveler. Racine, étudiant
à Port-Royal, fit en vers latins une pièce de cette espèce,
rappelée ainsi par son fils: «Je ne rapporterai pas une
élégie sur la mort d'un gros chien qui gardoit la cour de
Port-Royal, à la fin de laquelle il promet par ses vers
l'immortalité à ce chien, qu'il nomme Rabotin:
Semper honos, Rabotine, tuus, laudesque manebunt;
Carminibus vives, tempus in omne, meis.
_Mémoires sur la vie de Jean Racine_, in-12, p. 27.
Ce genre de poésie rentre dans la catégorie de celles
dont parle Furetière dans le _Roman bourgeois_. V,. notre
édition, p. 145.]
[Note 276: C'est-à-dire contre terre, comme gens au guet,
_faisant sentinelle à l'erte_, ainsi qu'on disoit alors. V.
plus haut, sur cette expression, p. 42, note 3.]
[Note 277: On disoit plus communément _troussé en malle_.]
[Note 278: Le collége de Reims étoit rue des Sept-Voies.
Il devoit son nom à Guy de Roye, archevêque de Reims,
qui l'avoit fondé, en 1409, sur l'emplacement d'un hôtel
appartenant aux ducs de Bourgogne.]
[Note 279: Sur ce cabaretier, dont la femme reprit la
taverne, et qui est souvent cité par Tallemant, V. notre
_Histoire des hôtelleries et cabarets_, t. 2, p. 325-326.
Sur son petit-fils, Jean Coiffier, qui fut maître des
comptes, V. plus haut, p. 195.]
[Note 280: _Aller à gambette_, c'est gambader. On avoit
autrefois le verbe _gambeter_ dans le même sens.]
[Note 281: Lapin de M. de Navierre. (_Note de l'auteur._)]
[Note 282: On sait que ce mot se prit d'abord pour
_académicien_, qui ne le remplaça dans la langue qu'après
1643. Cette substitution, ou plutôt cette transformation,
trouve sa preuve et sa date presque certaine dans le
titre de la seconde édition d'une comédie célèbre de
Saint-Evremont. Imprimée d'abord sous le titre de:
_les Académistes_, en 1643, elle prit celui de: _les
Académiciens_, dans l'édition suivante. Le mot s'étoit
métamorphosé dans l'intervalle.]
[Note 283: _Confrère, émule._ Regnier l'emploie dans le
sens de rival:
Et sans respect des saincts, hors l'Eglise il me porte.
Aussi froid qu'un jaloux qui voit son _corrival_.