XII

Dès le lendemain, Pascal s'enferma au fond de la grande maison vide. Il

n'en sortit plus, cessa complètement les rares visites de médecin qu'il

faisait encore, vécut là, portes et fenêtres closes, dans une solitude et

un silence absolus. Et l'ordre formel était donné à Martine: elle ne devait

laisser entrer personne, sous aucun prétexte.

--Mais, monsieur, votre mère, madame Félicité?

--Ma mère moins encore que les autres, j'ai mes raisons.... Vous lui direz

que je travaille, que j'ai besoin de me recueillir et que je la prie de

m'excuser.

Coup sur coup, à trois reprises, la vieille madame Rougon se présenta. Elle

tempêtait au rez-de-chaussée, il l'entendait qui élevait la voix,

s'irritant, voulant forcer la consigne. Puis, le bruit s'apaisait, il n'y

avait plus qu'un chuchotement de plainte et de complot, entre elle et la

servante. Et pas une fois il ne céda, ne se pencha en haut de la rampe,

pour lui crier de monter.

Un jour, Martine se hasarda à dire:

--C'est bien dur tout de même, monsieur, de refuser la porte à sa mère.

D'autant plus que madame Félicité vient dans de bons sentiments, car elle

sait la grande gêne de monsieur et elle n'insiste que pour lui offrir ses

services.

Exaspéré, il cria:

--De l'argent, je n'en veux pas, entendez-vous!... Je travaillerai, je

gagnerai bien ma vie, que diable!

Cependant, cette question de l'argent devenait pressante. Il s'entêtait à

ne pas prendre un sou des cinq mille francs enfermés dans le secrétaire.

Maintenant qu'il était seul, il avait une complète insouciance de la vie

matérielle, il se serait contenté de pain et d'eau; et, chaque fois que la

servante lui demandait de quoi acheter du vin, de la viande, quelque

douceur, il haussait les épaules: à quoi bon? il restait une croûte de la

veille, n'était-ce pas suffisant? Mais elle, dans sa tendresse pour ce

maître qu'elle sentait souffrir, se désolait de cette avarice plus rude que

la sienne, de ce dénuement de pauvre homme où il s'abandonnait, avec la

maison entière. On vivait mieux chez les ouvriers du faubourg. Aussi,

pendant toute une journée, parut-elle en proie à un terrible combat

intérieur. Son amour de chien docile luttait contre sa passion de l'argent,

amassé sou à sou, caché quelque part, faisant des petits, comme elle

disait. Elle aurait mieux aimé donner de sa chair. Tant que son maître

n'avait pas souffert seul, l'idée ne lui était pas même venue de toucher à

son trésor. Et ce fut un héroïsme extraordinaire, le matin où, poussée à

bout, voyant sa cuisine froide et le buffet vide, elle disparut pendant une

heure, puis rentra avec des provisions et la monnaie d'un billet de cent

francs.

Justement, Pascal qui descendait, s'étonna, lui demanda d'où venait cet

argent, déjà hors de lui et prêt à jeter tout à la rue, en croyant qu'elle

était allée chez sa mère.

--Mais non, mais non! monsieur, bégayait-elle, ce n'est pas cela du

tout....

Et elle finit par dire le mensonge qu'elle avait préparé.

--Imaginez-vous que les comptes s'arrangent, chez monsieur Grandguillot, ou

du moins ça m'en a tout l'air.... J'ai eu l'idée, ce matin, d'aller voir,

et on m'a dit qu'il vous reviendrait sûrement quelque chose, que je pouvais

prendre cent francs.... Oui, on s'est même contenté d'un reçu de moi. Vous

régulariserez ça plus tard.

Pascal sembla à peine surpris. Elle espérait bien qu'il ne sortirait pas,

pour vérifier le fait. Pourtant, elle fut soulagée de voir avec quelle

facilité insouciante il acceptait son histoire.

--Ah! tant mieux! s'écria-t-il. Je disais bien qu'il ne faut jamais

désespérer. Cela va me donner le temps d'organiser mes affaires.

Ses affaires, c'était la vente de la Souleiade, à laquelle il avait songé

confusément. Mais quelle peine affreuse, quitter cette maison, où Clotilde

avait grandi, où il avait vécu près de dix-huit ans avec elle! Il s'était

donné deux ou trois semaines pour y réfléchir. Quand il eut cet espoir,

qu'il rattraperait un peu de son argent, il n'y pensa plus du tout. De

nouveau, il s'abandonnait, mangeait ce que lui servait Martine, ne

s'apercevait même pas du strict bien-être qu'elle remettait autour de lui,

à genoux, en adoration, déchirée de toucher à son petit trésor, mais si

heureuse de le nourrir maintenant, sans qu'il se doutât que sa vie venait

d'elle.

D'ailleurs, Pascal ne la récompensait guère. Il s'attendrissait ensuite,

regrettait ses violences. Mais, dans l'état de fièvre désespérée où il

vivait, cela ne l'empêchait pas de recommencer, de s'emporter contre elle,

au moindre sujet de mécontentement. Un soir qu'il avait encore entendu sa

mère causer sans fin, au fond de la cuisine, il eut un accès de colère

furieuse.

--Écoutez-moi, bien, Martine, je ne veux plus qu'elle entre à la

Souleiade.... Si vous la recevez une seule fois, en bas, je vous chasse!

Saisie, elle restait immobile. Jamais, depuis trente-deux ans qu'elle le

servait, il ne l'avait ainsi menacée de renvoi.

--Oh! monsieur, vous auriez ce courage! Mais je ne m'en irais pas, je me

coucherais en travers de la porte.

Déjà, il était honteux de son emportement, et il se fit plus doux.

--C'est que je sais parfaitement ce qui se passe. Elle vient pour vous

endoctriner, pour vous mettre contre moi, n'est-ce pas?... Oui, elle guette

mes papiers, elle voudrait tout voler, tout détruire, là-haut, dans

l'armoire. Je la connais, quand elle veut quelque chose, elle le veut

jusqu'au bout.... Eh bien! vous pouvez lui dire que je veille, que je ne la

laisserai même pas approcher de l'armoire, tant que je serai vivant. Et

puis, la clef est là, dans ma poche.

En effet, toute sa terreur de savant traqué et menacé était revenue. Depuis

qu'il vivait seul, il avait la sensation d'un danger renaissant, d'un

guet-apens continu, dressé dans l'ombre. Le cercle se resserrait, et s'il

se montrait si rude contre les tentatives d'envahissement, s'il repoussait

les assauts de sa mère, c'était qu'il ne se trompait pas sur ses projets

véritables et qu'il avait peur d'être faible. Quand elle serait là, elle le

posséderait peu à peu, au point de le supprimer. Aussi ses tortures

recommençaient-elles, il passait les journées en surveillance, il fermait

lui-même les portes, le soir, et souvent il se relevait, la nuit, pour

s'assurer qu'on ne forçait pas les serrures. Son inquiétude était que la

servante, gagnée, croyant assurer son salut éternel, n'ouvrît à sa mère. Il

croyait voir les dossiers flamber dans la cheminée, il montait la garde

autour d'eux, repris d'une passion souffrante, d'une tendresse déchirée

pour cet amas glacé de papiers, ces froides pages de manuscrits, auxquelles

il avait sacrifié la femme, et qu'il s'efforçait d'aimer assez, afin

d'oublier le reste.

Pascal, depuis que Clotilde n'était plus là, se jetait dans le travail,

essayait de s'y noyer et de s'y perdre. S'il s'enfermait, s'il ne mettait

plus les pieds dans le jardin, s'il avait eu, un jour que Martine était

montée lui annoncer le docteur Ramond, la force de répondre qu'il ne

pouvait le recevoir, toute cette volonté âpre de solitude n'avait d'autre

but que de s'anéantir au fond d'un labeur incessant. Ce pauvre Ramond,

comme il l'aurait embrassé volontiers! car il devinait bien l'exquis

sentiment qui le faisait accourir, pour consoler son vieux maître. Mais

pourquoi perdre une heure? pourquoi risquer des émotions, des larmes, d'où

il sortait lâche? Dès le jour, il était à sa table, y passait la matinée et

l'après-midi, continuait souvent à la lampe, très tard. C'était son ancien

projet qu'il voulait mettre à exécution: reprendre toute sa théorie de

l'hérédité sur un plan nouveau, se servir des dossiers, des documents

fournis par sa famille, pour établir d'après quelles lois, dans un groupe

d'êtres, la vie se distribue et conduit mathématiquement d'un homme à un

autre homme, en tenant compte des milieux: vaste bible, genèse des

familles, des sociétés, de l'humanité entière. Il espérait que l'ampleur

d'un tel plan, l'effort nécessaire à la réalisation d'une idée si

colossale, le posséderait tout entier, lui rendrait sa santé, sa foi, son

orgueil, dans la jouissance supérieure de l'oeuvre accomplie. Et il avait

beau vouloir se passionner, se donner sans réserve, avec acharnement, il

n'arrivait qu'à surmener son corps et son esprit, distrait quand même, le

coeur absent de sa besogne, plus malade de jour en jour, et désespéré.

Était-ce donc une faillite définitive du travail? Lui dont le travail avait

dévoré l'existence, qui le regardait comme le moteur, le bienfaiteur et le

consolateur, allait-il donc être forcé de conclure qu'aimer et être aimé

passe tout au monde? Il tombait par moments à de grandes réflexions, il

continuait à ébaucher sa nouvelle théorie de l'équilibre des forces, qui

consistait à établir que tout ce que l'homme reçoit en sensation, il doit

le rendre en mouvement. Quelle vie normale, pleine et heureuse, si l'on

avait pu la vivre entière, dans un fonctionnement de machine bien réglée,

rendant en force ce qu'elle brûle en combustible, s'entretenant elle-même

en vigueur et en beauté par le jeu simultané et logique de tous ses

organes! Il y voyait autant de labeur physique que de labeur intellectuel,

autant de sentiment que de raisonnement, la part faite à la fonction

génésique comme à la fonction cérébrale, sans jamais de surmenage, ni d'une

part ni d'une autre, car le surmenage n'est que le déséquilibre et la

maladie. Oui, oui! recommencer la vie et savoir la vivre, bêcher la terre,

étudier le monde, aimer la femme, arriver à la perfection humaine, à la

cité future de l'universel bonheur, par le juste emploi de l'être entier,

quel beau testament laisserait là un médecin philosophe! Et ce rêve

lointain, cette théorie entrevue achevait de l'emplir d'amertume, à la

pensée que, désormais, il n'était plus qu'une force gaspillée et perdue.

Au fond même de son chagrin, Pascal avait cette sensation dominante qu'il

était fini. Le regret de Clotilde, la souffrance de ne plus l'avoir, la

certitude qu'il ne l'aurait jamais plus, l'envahissait, à chaque heure

davantage, d'un flot douloureux qui emportait tout. Le travail était

vaincu, il laissait parfois tomber sa tête sur la page en train, et il

pleurait pendant des heures, sans trouver le courage de reprendre la plume.

Son acharnement à la besogne, ses journées de volontaire anéantissement

aboutissaient à des nuits terribles, des nuits d'insomnie ardente, pendant

lesquelles il mordait ses draps, pour ne pas crier le nom de Clotilde. Elle

était partout, dans cette maison morne, où il se cloîtrait. Il la

retrouvait traversant chaque pièce, assise sur tous les sièges, debout

derrière toutes les portes. En bas, dans la salle à manger, il ne pouvait

plus se mettre à table, sans l'avoir en face de lui. Dans la salle de

travail, en haut, elle continuait à être sa compagne de chaque seconde,

elle y avait tant vécu enfermée, elle-même, que son image semblait émaner

des choses: sans cesse, il la sentait évoquée près de lui, il la devinait

droite et mince devant son pupitre, penchée sur un pastel, avec son fin

profil. Et, s'il ne sortait pas pour fuir cette hantise du cher et

torturant souvenir, c'était qu'il avait la certitude de la retrouver

partout aussi dans le jardin, rêvant au bord de la terrasse, suivant à pas

ralentis les allées de la pinède, assise et rafraîchie sous les platanes

par l'éternel chant de la source, couchée sur l'aire, au crépuscule, les

yeux perdus, attendant les étoiles. Mais il existait surtout pour lui un

lieu de désir et de terreur, un sanctuaire sacré où il n'entrait qu'en

tremblant: la chambre où elle s'était donnée à lui, où ils avaient dormi

ensemble. Il en gardait la clef, il n'y avait pas dérangé un objet de

place, depuis le triste matin du départ; et une jupe oubliée traînait

encore sur un fauteuil. Là, il respirait jusqu'à son souffle, sa fraîche

odeur de jeunesse, restée parmi l'air comme un parfum. Il ouvrait ses bras

éperdus, il les serrait sur son fantôme, flottant dans le tendre demi-jour

des volets fermés, dans le rose éteint de la vieille indienne des murs,

couleur d'aurore. Il sanglotait devant les meubles, il baisait le lit, la

place marquée où se dessinait l'élancement divin de son corps. Et sa joie

d'être là, son regret de ne plus y voir Clotilde, cette émotion violente

l'épuisait à un tel point, qu'il n'osait pas visiter tous les jours ce lieu

redoutable, couchant dans sa chambre froide, où ses insomnies ne la lui

montraient pas si voisine et si vivante.

Au milieu de son travail obstiné, Pascal avait une autre grande joie

douloureuse, les lettres de Clotilde. Elle lui écrivait régulièrement deux

fois par semaine, de longues lettres de huit à dix pages, dans lesquelles

elle lui racontait sa vie quotidienne. Il ne semblait pas qu'elle fut très

heureuse, à Paris. Maxime, qui ne quittait plus son fauteuil d'infirme,

devait la torturer par des exigences d'enfant gâté et de malade, car elle

parlait en recluse, sans cesse de garde près de lui, ne pouvant même

s'approcher des fenêtres, pour jeter un coup d'oeil sur l'avenue, où

roulait le flot mondain des promeneurs du Bois; et, à certaines de ses

phrases, on sentait que son frère, après l'avoir si impatiemment réclamée,

la soupçonnait déjà, commençait à la prendre en méfiance et en haine, ainsi

que toutes les personnes qui le servaient, dans sa continuelle inquiétude

d'être exploité et dévalisé. Deux fois, elle avait vu son père, lui

toujours très gai, débordé d'affaires, converti à la République, en plein

triomphe politique et financier. Saccard l'avait prise à part, pour lui

expliquer que ce pauvre Maxime était vraiment insupportable, et qu'elle

aurait du courage, si elle consentait à être sa victime. Comme elle ne

pouvait tout faire, il avait même eu l'obligeance, le lendemain, d'envoyer

la nièce de son coiffeur, une petite jeune fille de dix-huit ans, nommée

Rose, très blonde, l'air candide, qui l'aidait à présent autour du malade.

D'ailleurs, Clotilde ne se plaignait pas, affectait au contraire de montrer

une âme égale, satisfaite, résignée à la vie. Ses lettres étaient pleines

de vaillance, sans colère contre la séparation cruelle, sans appel

désespéré à la tendresse de Pascal, pour qu'il la rappelât. Mais, entre les

lignes, comme il la sentait frémissante de révolte, toute élancée vers lui,

prête à la folie de revenir sur l'heure, au moindre mot!

Et c'était ce mot que Pascal ne, voulait pas écrire. Les choses

s'arrangeraient, Maxime s'habituerait à sa soeur, le sacrifice devait être

consommé jusqu'au bout, maintenant qu'il était accompli. Une seule ligne

écrite par lui, dans la faiblesse d'une minute, et le bénéfice de l'effort

était perdu, la misère recommençait. Jamais il n'avait fallu à Pascal un

courage plus grand que lorsqu'il répondait à Clotilde. Pendant ses nuits

brûlantes, il se débattait, il la nommait furieusement, il se relevait pour

écrire, pour la rappeler tout de suite, par dépêche. Puis, au jour, quand

il avait beaucoup pleuré, sa fièvre tombait; et sa réponse était toujours

très courte, presque froide. Il surveillait chacune de ses phrases,

recommençait, quand il croyait s'être oublié. Mais quelle torture, ces

affreuses lettres, si brèves, si glacées, où il allait contre son coeur,

uniquement pour la détacher de lui, pour prendre tous les torts et lui

faire croire qu'elle pouvait l'oublier, puisqu'il l'oubliait! Il en sortait

en sueur, épuisé, comme après un acte violent d'héroïsme.

On était dans les derniers jours d'octobre, depuis un mois Clotilde était

partie, lorsque Pascal, un matin, eut une brusque suffocation. A plusieurs

reprises déjà, il avait éprouvé ainsi de légers étouffements, qu'il mettait

sur le compte du travail. Mais, cette fois, les symptômes furent si nets,

qu'il ne put s'y tromper: une douleur poignante dans la région du coeur,

qui gagnait toute la poitrine et descendait le long du bras gauche, une

affreuse sensation d'écrasement et d'angoisse, tandis qu'une sueur froide

l'inondait. C'était une crise d'angine de poitrine. L'accès ne dura guère

plus d'une minute, et il resta d'abord plus surpris qu'effrayé. Avec cet

aveuglement que les médecins gardent parfois sur l'état de leur propre

santé, jamais il n'avait soupçonné que son coeur pût se trouver atteint.

Comme il se remettait, Martine monta justement dire que le docteur Ramond

était en bas, insistant de nouveau pour être reçu. Et Pascal, cédant

peut-être à un inconscient besoin de savoir, s'écria:

--Eh bien! qu'il monte, puisqu'il s'entête. Ça me fera plaisir.

Les deux hommes s'embrassèrent, et il n'y eut pas d'autre allusion à

l'absente, à celle dont le départ avait vidé la maison, qu'une énergique et

désolée poignée de main.

--Vous ne savez pas pourquoi je viens? s'écria tout de suite Ramond. C'est

pour une question d'argent.... Oui, mon beau-père, monsieur Lévêque,

l'avoué que vous connaissez, m'a parlé hier encore des fonds que vous aviez

chez le notaire Grandguillot. Et il vous conseille fortement de vous

remuer, car des personnes ont réussi, dit-on, à rattraper quelque chose.

--Mais, dit Pascal, je sais que ça s'arrange. Martine a déjà obtenu deux

cents francs, je crois.

Ramond parut très étonné.

--Comment, Martine? sans que vous soyez intervenu.... Enfin, voulez-vous

autoriser mon beau-père à s'occuper de votre cas? Il tirera les choses au

clair, puisque vous n'avez ni le temps ni le goût de cette besogne.

--Certainement, j'autorise monsieur Lévêque, et dites-lui que je le

remercie mille fois.

Puis, cette affaire réglée, le jeune homme ayant remarqué sa pâleur et le

questionnant, il répondit avec un sourire:

--Figurez-vous, mon ami, que je viens d'avoir une crise d'angine de

poitrine.... Oh! ce n'est pas une imagination, tous les symptômes y

étaient.... Et, tenez! puisque vous vous trouvez là, vous allez

m'ausculter.

D'abord, Ramond s'y refusa, en affectant de tourner la consultation en

plaisanterie. Est-ce qu'un conscrit comme lui oserait se prononcer sur son

général? Mais il l'examinait pourtant, lui trouvait la face tirée,

angoissée, avec un singulier effarement du regard. Il finit par l'ausculter

avec beaucoup d'attention, l'oreille collée longuement contre sa poitrine.

Plusieurs minutes s'écoulèrent, dans un profond silence.

--Eh bien? demanda Pascal, lorsque le jeune médecin se releva.

Celui-ci ne parla pas tout de suite. Il sentait les yeux du maître droit

dans ses yeux. Aussi ne les détourna-t-il pas; et, devant la bravoure

tranquille de la demande, il répondit simplement:

--Eh bien! c'est vrai, je crois qu'il y a de la sclérose.

--Ah! vous êtes gentil de ne pas mentir, reprit le docteur. J'ai eu peur un

instant que vous ne mentiez, et cela m'aurait fait de la peine.

Ramond s'était remis à écouter, disant à demi-voix:

--Oui, l'impulsion est énergique, le premier bruit est sourd, tandis que le

second, au contraire, est éclatant.... On sent que la pointe s'abaisse et

se trouve reportée vers l'aisselle.... Il y a de la sclérose, c'est au

moins très probable....

Puis, se relevant:

--On vit vingt ans avec cela.

--Sans doute, parfois, dit Pascal. A moins qu'on n'en meure tout de suite,

foudroyé.

Ils causèrent encore, s'étonnèrent au sujet d'un cas étrange de sclérose du

coeur, observé à l'hôpital de Plassans. Et, lorsque le jeune médecin

partit, il annonça qu'il reviendrait, dès qu'il aurait des nouvelles de

l'affaire Grandguillot.

Quand il fut seul, Pascal se sentit perdu. Tout s'éclairait, ses

palpitations depuis quelques semaines, ses vertiges, ses étouffements; et

il y avait surtout cette usure de l'organe, de son pauvre coeur surmené de

passion et de travail, ce sentiment d'immense fatigue et de fin prochaine,

auquel il ne se trompait plus à cette heure. Pourtant, ce n'était pas

encore de la crainte qu'il éprouvait. Sa première pensée venait d'être que

lui aussi, à son tour, payait son hérédité, que la sclérose, cette sorte de

dégénérescence, était sa part de misère physiologique, le legs inévitable

de sa terrible ascendance. D'autres avaient vu la névrose, la lésion

originelle, se tourner en vice ou en vertu, en génie, en crime, en

ivrognerie, en sainteté; d'autres étaient morts phtisiques, épileptiques,

ataxiques; lui avait vécu de passion et allait mourir du coeur. Et il n'en

tremblait plus, il ne s'en irritait plus, de cette hérédité manifeste,

fatale et nécessaire, sans doute. Au contraire, une humilité le prenait, la

certitude que toute révolte contre les lois naturelles est mauvaise.

Pourquoi donc, autrefois, triomphait-il, exultant d'allégresse, à l'idée de

n'être pas de sa famille, de se sentir différent, sans communauté aucune?

Rien n'était moins philosophique. Les monstres seuls poussaient à l'écart.

Et être de sa famille, mon Dieu! cela finissait par lui paraître aussi bon,

aussi beau que d'être d'une autre, car toutes ne se ressemblaient-elles

pas, l'humanité n'était-elle pas identique partout, avec la même somme de

bien et de mal? Il en arrivait, très modeste et très doux, sous la menace

de la souffrance et de la mort, à tout accepter de la vie.

Dès lors, Pascal vécut dans cette pensée qu'il pouvait mourir d'une heure à

l'autre. Et cela acheva de le grandir, de le hausser à l'oubli complet de

lui-même. Il ne cessa pas de travailler, mais jamais il n'avait mieux

compris combien l'effort doit trouver en soi sa récompense, l'oeuvre étant

toujours transitoire et restant quand même inachevée. Un soir, au dîner,

Martine lui apprit que Sarteur l'ouvrier chapelier, l'ancien pensionnaire

de l'Asile des Tulettes, venait de se pendre. Toute la soirée, il songea à

ce cas étrange, à cet homme qu'il croyait avoir sauvé de la folie homicide,

par sa médication des piqûres hypodermiques, et qui, évidemment, repris

d'un accès, avait eu assez de lucidité encore pour s'étrangler, au lieu de

sauter à la gorge d'un passant. Il le revoyait, si parfaitement

raisonnable, pendant qu'il lui conseillait de reprendre sa vie de bon

ouvrier. Quelle était donc cette force de destruction, le besoin du meurtre

se changeant en suicide, la mort faisant sa besogne malgré tout? Avec cet

homme disparaissait son dernier orgueil de médecin guérisseur; et, chaque

matin, quand il se remettait au travail, il ne se croyait plus qu'un

écolier qui épelle, qui cherche la vérité toujours, à mesure qu'elle recule

et qu'elle s'élargit.

Mais, cependant, dans cette sérénité, un souci lui restait, l'anxiété de

savoir ce que deviendrait Bonhomme, son vieux cheval, s'il mourait avant

lui. Maintenant, la pauvre bête, complètement aveugle, les jambes

paralysées, ne quittait plus sa litière. Lorsque son maître la venait voir,

elle entendait pourtant, tournait la tête, était sensible aux deux gros

baisers qu'il lui posait sur les naseaux. Tout le voisinage haussait les

épaules, plaisantait sur ce vieux parent que le docteur ne voulait pas

faire abattre. Allait-il donc partir le premier, avec la pensée qu'on

appellerait l'équarrisseur, le lendemain? Et, un matin, comme il entrait

dans l'écurie, Bonhomme ne l'entendit pas, ne leva pas la tête. Il était

mort, il gisait, l'air paisible, comme soulagé d'être mort là, doucement.

Son maître s'était agenouillé, et il le baisa une dernière fois, il lui dit

adieu, tandis que deux grosses larmes roulaient sur ses joues.

Ce fut ce jour-là que Pascal s'intéressa encore à son voisin, M. Bellombre.

Il s'était approché d'une fenêtre, il l'aperçut, par-dessus le mur du

jardin, au pâle soleil des premiers jours de novembre, faisant sa promenade

accoutumée; et la vue de l'ancien professeur, vivant si parfaitement

heureux, le jeta d'abord dans l'étonnement. Il lui semblait n'avoir jamais

songé à cette chose, qu'un homme de soixante-dix ans était là, sans une

femme, sans un enfant, sans un chien, et qu'il tirait tout son égoïste

bonheur de la joie de vivre en dehors de la vie. Ensuite, il se rappela ses

colères contre cet homme, ses ironies contre la peur de l'existence, les

catastrophes qu'il lui souhaitait, l'espoir que le châtiment viendrait,

quelque servante maîtresse, quelque parente inattendue, qui serait la

vengeance. Mais non! il le retrouvait toujours aussi vert, il sentait bien

que, longtemps encore, il vieillirait ainsi, dur, avare, inutile et

heureux. Et, cependant, il ne l'exécrait plus, il l'aurait plaint

volontiers, tellement il le jugeait ridicule et misérable, de n'être pas

aimé. Lui qui agonisait, parce qu'il restait seul! Lui dont le coeur allait

éclater, parce qu'il était trop plein des autres! Plutôt la souffrance, la

souffrance seule, que cet égoïsme, cette mort à ce qu'on a de vivant et

d'humain en soi!

Dans la nuit qui suivit, Pascal eut une nouvelle crise d'angine de

poitrine. Elle dura près de cinq minutes, il crut qu'il étoufferait, sans

avoir eu la force d'appeler sa servante. Lorsqu'il reprit haleine, il ne la

dérangea pas, il préféra ne parler à personne de cette aggravation de son

mal; mais il garda la certitude qu'il était fini, qu'il ne vivrait pas un

mois peut-être. Sa première pensée alla vers Clotilde. Pourquoi ne lui

écrivait-il pas d'accourir? Justement, il avait reçu une lettre d'elle, la

veille, et il voulait lui répondre, ce matin-là. Puis, l'idée de ses

dossiers lui apparut soudain. S'il mourait tout d'un coup, sa mère

resterait la maîtresse, elle les détruirait; et ce n'étaient pas seulement

les dossiers, mais ses manuscrits, tous ses papiers, trente années de son

intelligence et de son travail. Ainsi se consommerait le crime qu'il avait

tant redouté, dont la seule crainte, pendant ses nuits de fièvre, le

faisait se relever frissonnant, l'oreille aux aguets, écoutant si l'on ne

forçait pas l'armoire. Une sueur le reprit, il se vit dépossédé, outragé,

les cendres de son oeuvre jetées aux quatre vents. Et, tout de suite, il

revint à Clotilde, il se dit qu'il suffisait simplement de la rappeler:

elle serait là, elle lui fermerait les yeux, elle défendrait sa mémoire.

Déjà, il s'était assis, il se hâtait de lui écrire, pour que la lettre

partit par le courrier du matin.

Mais, lorsque Pascal fut devant la page blanche, la plume aux doigts, un

scrupule grandissant, un mécontentement de lui-même l'envahit. Est-ce que

cette pensée des dossiers, le beau projet de leur donner une gardienne et

de les sauver, n'était pas une suggestion de sa faiblesse, un prétexte

qu'il imaginait pour ravoir Clotilde? L'égoïsme était au fond. Il songeait

à lui, et non à elle. Il la vit rentrer dans cette maison pauvre, condamnée

à soigner un vieillard malade; il la vit surtout, dans la douleur, dans

l'épouvante de son agonie, lorsqu'il la terrifierait, un jour, en tombant

foudroyé près d'elle. Non, non! c'était l'affreux moment qu'il voulait lui

éviter, c'étaient quelques journées de cruels adieux, et la misère ensuite,

triste cadeau qu'il ne pouvait lui faire, sans se croire un criminel. Son

calme, son bonheur à elle seule comptait, qu'importait le reste! Il

mourrait dans son trou, heureux de la croire heureuse. Quant à sauver ses

manuscrits, il verrait s'il aurait la force de s'en séparer, en les

remettant à Ramond. Et, même si tous ses papiers devaient périr, il y

consentait, et il voulait bien que rien de lui n'existât plus, pas même sa

pensée, pourvu que rien de lui désormais ne troublât l'existence de sa

chère femme!

Pascal se mit donc à écrire une de ses réponses habituelles, qu'il faisait

volontairement, à grand'peine, insignifiante et presque froide. Clotilde,

dans sa dernière lettre, sans se plaindre de Maxime, laissait entendre que

son frère se désintéressait d'elle, amusé davantage par Rose, la nièce du

coiffeur de Saccard, cette petite jeune fille très blonde, à l'air candide.

Et il flairait quelque manoeuvre du père, une savante captation autour du

fauteuil de l'infirme, que ses vices, si précoces jadis, reprenaient, aux

approches de la mort. Mais, malgré son inquiétude, il n'en donnait pas

moins de très bons conseils à Clotilde, en lui répétant que son devoir

était de se dévouer jusqu'au bout. Quand il signa, des larmes lui

obscurcissaient la vue. C'était sa mort de bête vieillie et solitaire, sa

mort sans un baiser, sans une main amie, qu'il signait. Puis, des doutes

lui vinrent: avait-il raison de la laisser là-bas, dans ce milieu mauvais,

où il sentait toutes sortes d'abominations autour d'elle?

A la Souleiade, chaque matin, le facteur apportait les lettres et les

journaux, vers neuf heures; et Pascal, quand il écrivait à Clotilde, avait

l'habitude de guetter, pour lui remettre la lettre, de façon à être bien

certain qu'on n'interceptait pas sa correspondance. Or, ce matin-là, comme

il était descendu lui donner celle qu'il venait d'écrire, il fut surpris

d'en recevoir une nouvelle de la jeune femme, dont ce n'était pas le jour.

Pourtant, il laissa partir la sienne. Ensuite, il remonta, il reprit sa

place devant sa table, déchirant l'enveloppe.

Et, dès les premières lignes, ce fut un grand saisissement, une stupeur.

Clotilde lui écrivait qu'elle était enceinte de deux mois. Si elle avait

tant hésité à lui annoncer cette nouvelle, c'était qu'elle voulait avoir

elle-même une absolue certitude. Maintenant, elle ne pouvait se tromper, la

conception remontait sûrement aux derniers jours d'août, à cette nuit

heureuse où elle lui avait donné le royal festin de jeunesse, le soir de

leur course de misère, de porte en porte. N'avaient-ils pas senti passer,

dans une de leurs étreintes, la volupté accrue et divine de l'enfant? Après

le premier mois, dès son arrivée à Paris, elle avait douté, croyant à un

retard, à une indisposition, bien explicable au milieu du trouble et des

chagrins de leur rupture. Mais, n'ayant encore rien vu le second mois, elle

avait attendu quelques jours, et elle était aujourd'hui certaine de sa

grossesse, que tous les symptômes d'ailleurs confirmaient. La lettre était

courte, disant le fait simplement, pleine pourtant d'une ardente joie, d'un

élan d'infinie tendresse, dans un désir de retour immédiat.

Éperdu, craignant de ne pas bien comprendre, Pascal recommença la lettre.

Un enfant! cet enfant qu'il se méprisait de n'avoir pu faire, le jour du

départ, dans le grand souffle désolé du mistral, et qui était là déjà,

qu'elle emportait, lorsqu'il regardait au loin fuir le train, par la plaine

rase! Ah! c'était l'oeuvre vraie, la seule bonne, la seule vivante, celle

qui le comblait de bonheur et d'orgueil. Ses travaux, ses craintes de

l'hérédité avaient disparu. L'enfant allait être, qu'importait ce qu'il

serait! pourvu qu'il fût la continuation, la vie léguée et perpétuée,

l'autre soi-même! Il en restait remué jusqu'au fond des entrailles, dans un

frisson attendri de tout son être, il riait, il parlait tout haut, il

baisait follement la lettre.

Mais un bruit de pas le fit se calmer un peu. Il tourna la tête, il vit

Martine.

--Monsieur le docteur Ramond est en bas.

--Ah! qu'il monte, qu'il monte!

C'était encore du bonheur qui arrivait. Ramond, dès la porte, cria

gaiement:

--Victoire! maître, je vous rapporte votre argent, pas tout, mais une bonne

somme!

Et il conta les choses, un cas d'imprévue et heureuse chance, que son

beau-père, M. Lévêque, avait tiré au clair. Les reçus des cent vingt mille

francs, qui constituaient Pascal créancier personnel de Grandguillot, ne

servaient à rien, puisque celui-ci était insolvable. Le salut s'était

rencontré dans la procuration que le docteur lui avait remise un jour, sur

sa demande, à l'effet d'employer tout ou partie de son argent en placements

hypothécaires. Comme le nom du mandataire y était en blanc, le notaire,

ainsi que cela se pratique parfois, avait pris un de ses clercs pour

prête-nom; et quatre-vingt mille francs venaient d'être retrouvés ainsi,

placés en bonnes hypothèques, par l'intermédiaire d'un brave homme, tout à

fait en dehors des affaires de son patron. Si Pascal avait agi, était allé

au parquet, il aurait débrouillé cela depuis longtemps. Enfin, quatre mille

francs de rentes solides rentraient dans sa poche.

Il avait saisi les mains du jeune homme, il les lui serrait, d'un air

exalté.

--Ah! mon ami, si vous saviez combien je suis heureux! Cette lettre de

Clotilde m'apporte un grand bonheur. Oui, j'allais la rappeler près de moi;

mais la pensée de ma misère, des privations que je lui imposerais, me

gâtait la joie de son retour.... Et voilà que la fortune revient, au moins

de quoi installer mon petit monde!

Dans l'expansion de son attendrissement, il avait tendu la lettre à Ramond,

il le força à la lire. Puis, lorsque le jeune homme la lui rendit en

souriant, ému de le sentir si bouleversé, il céda à un besoin débordant de

tendresse, il le saisit entre ses deux grands bras, comme un camarade,

comme un frère. Les deux hommes se baisèrent sur les joues,

vigoureusement....

--Puisque le bonheur vous envoie, je vais encore vous demander un service.

Vous savez que je me défie de tout le monde ici, même de ma vieille bonne.

C'est vous qui allez porter ma dépêche au télégraphe.

Il s'était assis de nouveau devant sa table, il écrivit simplement: «Je

t'attends, pars ce soir.»

--Voyons, reprit-il, nous sommes aujourd'hui le 6 novembre, n'est-ce

pas?... Il est près de dix heures, elle aura ma dépêche vers midi. Cela lui

donne tout le temps de faire ses malles et de prendre, ce soir, l'express

de huit heures, qui la mettra demain à Marseille pour le déjeuner. Mais,

comme il n'y a pas de train qui corresponde tout de suite, elle ne pourra

être ici, demain 7 novembre, que par celui de cinq heures.

Après avoir plié la dépêche, il s'était levé.

--Mon Dieu! à cinq heures, demain!... Que cela est loin encore! que vais-je

faire jusque-là?

Puis, envahi d'une préoccupation, devenu grave:

--Ramond, mon camarade, voulez-vous me faire la grande amitié d'être très

franc avec moi?

--Comment ça, maître?

--Oui, vous m'entendez bien.... L'autre jour, vous m'avez examiné.

Pensez-vous que je puisse aller un an encore?

Et il tenait le jeune homme sous la fixité de son regard, il l'empêchait de

détourner les yeux. Pourtant, celui-ci tâcha de s'échapper, en plaisantant:

était-ce vraiment un médecin qui posait une question pareille?

--Je vous en prie, Ramond, soyons sérieux.

Alors, Ramond, en toute sincérité, répondit qu'il pouvait très bien, selon

lui, nourrir l'espoir de vivre encore une année. Il donnait ses raisons,

l'état relativement peu avancé de la sclérose, la santé parfaite des autres

organes. Sans doute, il fallait faire la part de l'inconnu, de ce qu'on ne

savait pas, car l'accident brutal était toujours possible. Et tous deux en

arrivèrent à discuter le cas, aussi tranquillement que s'ils s'étaient

trouvés en consultation, au chevet d'un malade, pesant le pour et le

contre, donnant chacun leurs arguments, fixant d'avance la terminaison

fatale, selon les indices les mieux établis et les plus sages.

Pascal, comme s'il ne se fût pas agi de lui, avait repris son sang-froid,

son oubli de lui-même.

--Oui, murmura-t-il enfin, vous avez raison, une année de vie est

possible.... Ah! voyez-vous, mon ami, ce que je voudrais, ce seraient deux

années, un désir fou, sans doute, une éternité de joie....

Et, s'abandonnant à ce rêve d'avenir:

--L'enfant naîtra vers la fin de mai.... Ce serait si bon de le voir

grandir un peu, jusqu'à ses dix-huit mois, à ses vingt mois, tenez! pas

davantage. Le temps seulement qu'il se débrouille et qu'il fasse ses

premiers pas.... Je n'en demande pas beaucoup, je voudrais le voir marcher,

et après, mon Dieu! après....

Il compléta sa pensée d'un geste. Puis, gagné par l'illusion:

--Mais deux années, ce n'est pas impossible. J'ai eu un cas très curieux,

un charron du faubourg qui a vécu quatre ans, déjouant toutes mes

prévisions.... Deux années, deux années, je les vivrai! il faut bien que je

les vive!

Ramond, qui avait baissé la tète, ne répondait plus. Un embarras le

prenait, à l'idée de s'être montré trop optimiste; et la joie du maître

l'inquiétait, lui devenait douloureuse, comme si cette exaltation même,

troublant un cerveau autrefois si solide, l'avait averti d'un danger sourd

et imminent.

--Ne vouliez-vous pas envoyer cette dépêche tout de suite?

--Oui, oui! allez vite, mon bon Ramond, et je vous attends après-demain.

Elle sera ici, je veux que vous accouriez nous embrasser.

La journée fut longue. Et, cette nuit-là, vers quatre heures, comme Pascal

venait enfin de s'endormir, après une insomnie heureuse d'espoirs et de

rêves, il fut réveillé brutalement par une crise effroyable. Il lui sembla

qu'un poids énorme, toute la maison, s'était écroulé sur sa poitrine, à ce

point que le thorax, aplati, touchait le dos; et il ne respirait plus, la

douleur gagnait les épaules, le cou, paralysait le bras gauche. D'ailleurs,

sa connaissance restait entière, il avait la sensation que son coeur

s'arrêtait, que sa vie était sur le point de s'éteindre, dans cet affreux

écrasement d'étau qui l'étouffait. Avant que la crise fût à sa période

aiguë, il avait eu la force de se lever, de taper au plancher avec une

canne, pour faire monter Martine. Puis, il était retombé sur son lit, ne

pouvant plus ni bouger ni parler, trempé d'une sueur froide.

Martine, heureusement, dans le grand silence de la maison vide, avait

entendu. Elle s'habilla, s'enveloppa d'un châle, monta vivement, avec sa

bougie. La nuit était profonde encore, le petit jour allait paraître. Et,

quand elle aperçut son maître dont les yeux seuls vivaient, qui la

regardait, les mâchoires serrées, la langue liée, le visage ravagé par

l'angoisse, elle s'épouvanta, s'effara, ne put que se jeter vers le lit,

criant:

--Mon Dieu! mon Dieu! monsieur, qu'avez-vous?... Répondez-moi, monsieur,

vous me faites peur!

Pendant une grande minute, Pascal étouffa davantage, ne parvenant pas à

retrouver son souffle. Puis, l'étau de ses côtes se desserrant peu à peu,

il murmura très bas:

--Les cinq mille francs du secrétaire sont à Clotilde.... Vous lui direz

que c'est arrangé chez le notaire, qu'elle retrouvera là de quoi vivre....

Alors, Martine qui l'avait écouté, béante, se désespéra, confessa son

mensonge, ignorant les bonnes nouvelles apportées par Ramond.

--Monsieur, il faut me pardonner, j'ai menti. Mais ce serait mal de mentir

davantage.... Quand je vous ai vu seul, et si malheureux, j'ai pris sur mon

argent....

--Ma pauvre fille, vous avez fait ça!

--Oh! j'ai bien espéré un peu que monsieur me le rendrait un jour!

La crise se calmait, il put tourner la tête et la regarder. Il était

stupéfait et attendri. Que s'était-il donc passé dans le coeur de cette

vieille fille avare, qui pendant trente années avait durement amassé son

trésor, qui n'en avait jamais sorti un sou, ni pour les autres ni pour

elle? Il ne comprenait pas encore, il voulut simplement se montrer

reconnaissant et bon.

--Vous êtes une brave femme, Martine. Tout cela vous sera rendu.... Je

crois bien que je vais mourir....

Elle ne le laissa pas achever, se révoltant, dans un sursaut de tout son

être, dans un cri de protestation.

--Mourir, vous, monsieur!... Mourir avant moi! Je ne veux pas, je ferai

tout, je l'empêcherai bien!

Et elle s'était jetée à genoux devant le lit, elle l'avait saisi de ses

mains éperdues, tâtant pour savoir où il souffrait, le retenant, comme si

elle avait espéré qu'on n'oserait pas le lui prendre.

--Il faut me dire ce que vous avez, je vous soignerai, je vous sauverai.

S'il est nécessaire de vous donner de ma vie, à moi, je vous en donnerai,

monsieur.... Je puis bien passer mes jours, mes nuits. Je suis encore

forte, je serai plus forte que le mal, vous verrez.... Mourir, mourir, ah!

non, ce n'est pas possible! Le bon Dieu ne peut pas vouloir une injustice

pareille. Je l'ai tant prié dans mon existence, qu'il doit m'écouter un

peu, et il m'exaucera, monsieur, il vous sauvera!

Pascal la regardait, l'écoutait, et une clarté brusque se faisait en lui.

Mais elle l'aimait, cette misérable fille, elle l'avait toujours aimé! Il

se rappelait ses trente années de dévouement aveugle, son adoration muette

d'autrefois, quand elle le servait à genoux, et qu'elle était jeune, ses

jalousies sourdes contre Clotilde plus tard, tout ce qu'elle avait dû

souffrir inconsciemment à cette époque. Et elle était là, à genoux encore

aujourd'hui, devant son lit de mort, en cheveux grisonnants, avec ses yeux

couleur de cendre, dans sa face blême de nonne abêtie par le célibat. Et il

la sentait ignorante de tout, ne sachant même pas de quel amour elle

l'avait aimé, n'aimant que lui pour le bonheur de l'aimer, d'être avec lui

et de le servir.

Des larmes roulèrent sur les joues de Pascal. Une pitié douloureuse, une

tendresse humaine, infinie, débordaient de son pauvre coeur à moitié brisé.

Il la tutoya.

--Ma pauvre fille, tu es la meilleure des filles.... Tiens! embrasse-moi

comme tu m'aimes, de toute ta force!

Elle sanglotait, elle aussi. Elle laissa tomber, sur la poitrine de son

maître, sa tête grise, sa face usée par sa longue domesticité. Éperdument,

elle le baisa, mettant dans ce baiser toute sa vie.

--Bon! ne nous attendrissons pas, parce que, vois-tu, on aura beau faire,

ce sera la fin tout de même.... Si tu veux que je t'aime bien, tu vas

m'obéir.

D'abord, il s'entêta à ne pas rester dans sa chambre. Elle lui semblait

glacée, haute, vide, noire. Le désir lui était venu de mourir dans l'autre

chambre, celle de Clotilde, celle où tous deux s'étaient aimés, où lui

n'entrait plus qu'avec un frisson religieux. Et il fallut que Martine eût

cette dernière abnégation, qu'elle l'aidât à se lever, qu'elle le soutint,

le conduisit, chancelant, jusqu'au lit tiède encore. Il avait pris, sous

son oreiller, la clef de l'armoire, qu'il gardait là, chaque nuit; et il

remit cette clef sous l'autre oreiller, pour veiller sur elle, tant qu'il

serait vivant. Le petit jour naissait à peine, la servante avait posé la

bougie sur la table.

--A présent que me voilà couché, et que je respire un peu mieux, tu vas me

faire le plaisir de courir chez le docteur Ramond.... Tu le réveilleras, tu

le ramèneras avec toi.

Elle partait, lorsqu'il fut saisi d'une crainte.

--Et, surtout, je te défends d'aller avertir ma mère.

Embarrassée, suppliante, elle revint vers lui.

--Oh monsieur, madame Félicité qui m'a tant fait lui promettre....

Mais il fut inflexible. Toute sa vie, il s'était montré déférent pour sa

mère, et il croyait avoir acquis le droit de se protéger contre elle, au

moment de sa mort. Il refusait de la voir. La servante dut lui jurer d'être

muette. Alors, seulement, il retrouva un sourire.

--Va vite.... Oh! tu me reverras, ce n'est pas pour maintenant.

Le jour se levait enfin, un petit jour triste, dans une pâle matinée de

novembre. Pascal avait fait ouvrir les volets; et, quand il se trouva seul,

il regarda croître cette lumière, celle de la dernière journée qu'il

vivrait sans doute. La veille, il avait plu, le soleil était resté voilé,

tiède encore. Des platanes voisins, il entendait venir tout un réveil

d'oiseaux, tandis que, très loin, au fond de la campagne ensommeillée, une

locomotive sifflait, d'une plainte continue. Et il était seul, seul dans la

grande maison morne, dont il sentait autour de lui le vide, dont il

écoutait le silence. Le jour grandissait lentement, il continuait à en

suivre, sur les vitres, la tache élargie et blanchissante. Puis, la flamme

de la bougie fut noyée, la chambre apparut tout entière. Il en attendait un

soulagement, et il ne fut pas déçu, des consolations lui arrivèrent de la

tenture couleur d'aurore, de chacun des meubles familiers, du vaste lit où

il avait tant aimé et où il s'était couché pour mourir. Sous le haut

plafond, par la pièce frissonnante, flottaient toujours une pure odeur de

jeunesse, une infinie douceur d'amour, dont il était enveloppé comme d'une

caresse fidèle, et réconforté.

Cependant, Pascal, bien que la crise aiguë eût cessé, souffrait

affreusement. Une douleur poignante restait au creux de la poitrine, et son

bras gauche, engourdi, pesait à son épaule ainsi qu'un bras de plomb. Dans

l'interminable attente du secours que Martine allait ramener, il avait fini

par fixer toute sa pensée sur cette souffrance dont criait sa chair. Et il

se résignait, il ne retrouvait pas la révolte que soulevait en lui,

autrefois, le seul spectacle de la douleur physique. Elle l'exaspérait,

comme une cruauté monstrueuse et inutile. Au milieu de ses doutes de

guérisseur, il ne soignait plus ses malades que pour la combattre. S'il

finissait par l'accepter, aujourd'hui que lui-même en subissait la torture,

était-ce donc qu'il montait d'un degré encore dans sa foi en la vie, à ce

sommet de sérénité, d'où la vie apparaît totalement bonne, même avec la

fatale condition de la souffrance, qui en est le ressort peut-être? Oui!

vivre, toute la vie, la vivre et la souffrir toute, sans rébellion, sans

croire qu'on la rendrait meilleure en la rendant indolore, cela éclatait

nettement, à ses yeux de moribond, comme le grand courage et la grande

sagesse. Et, pour tromper son attente, pour amuser son mal, il reprenait

ses théories dernières, il rêvait au moyen d'utiliser la souffrance, de la

transformer en action, en travail. Si l'homme, à mesure qu'il s'élève dans

la civilisation, sent la douleur davantage, il est très certain qu'il y

devient aussi plus fort, plus armé, plus résistant. L'organe, le cerveau

qui fonctionne, se développe, se solidifie, pourvu que l'équilibre ne soit

pus rompu, entre les sensations qu'il reçoit et le travail qu'il rend. Dès

lors, ne pouvait-on faire le rêve d'une humanité où la somme du travail

équivaudrait si bien à la somme des sensations, que la souffrance s'y

trouverait elle-même employée et comme supprimée?

Maintenant, le soleil se levait, Pascal roulait confusément ces lointains

espoirs, dans le demi-sommeil de son mal, lorsqu'il sentit une nouvelle

crise naître du fond de sa poitrine. Il eut un moment d'anxiété atroce:

est-ce que c'était la fin? est-ce qu'il allait mourir seul? Mais,

justement, des pas rapides montaient l'escalier, Ramond entra, suivi de

Martine. Et le malade eut le temps de lui dire, avant d'étouffer:

--Piquez-moi, piquez-moi tout de suite, avec de l'eau pure! et deux fois,

au moins dix grammes!

Malheureusement, le médecin dut chercher la petite seringue, puis tout

préparer. Cela dura quelques minutes, et la crise fut effrayante. Il en

suivait les progrès avec anxiété, le visage qui se décomposait, les lèvres

qui bleuissaient. Enfin, lorsqu'il eut fait les deux piqûres, il remarqua

que les phénomènes, un instant stationnaires, diminuaient ensuite

d'intensité, lentement. Cette fois encore, la catastrophe était évitée.

Mais, dès qu'il n'étouffa plus, Pascal, jetant un regard sur la pendule,

dit de sa voix faible et tranquille:

--Mon ami, il est sept heures.... Dans douze heures, à sept heures, ce

soir, je serai mort.

Et, comme le jeune homme voulait protester, prêt à la discussion:

--Non, ne mentez pas. Vous avez assisté à la crise, vous êtes renseigné

aussi bien que moi.... Tout va désormais se passer d'une façon

mathématique; et, heure par heure, je pourrais vous décrire les phases du

mal....

Il s'interrompit pour respirer difficilement; puis, il ajouta:

--D'ailleurs, tout est bien, je suis content.... Clotilde sera ici à cinq

heures, je ne demande plus qu'à la voir et à mourir entre ses bras.

Bientôt pourtant, il éprouva un mieux sensible. L'effet de la piqûre était

vraiment miraculeux; et il put s'asseoir sur le lit, le dos appuyé contre

des oreillers. La voix redevenait facile, jamais la lucidité du cerveau

n'avait paru plus grande.

--Vous savez, maître, dit Ramond, que je ne vous quitte pas. J'ai prévenu

ma femme, nous allons passer la journée ensemble; et, quoi que vous en

disiez, j'espère bien que ce ne sera pas la dernière.... N'est-ce pas? Vous

permettez que je m'installe comme chez moi.

Pascal souriait. Il donna des ordres à Martine, il voulut qu'elle s'occupât

du déjeuner, pour Ramond. Si l'on avait besoin d'elle, on l'appellerait. Et

les deux hommes restèrent seuls dans une bonne intimité de causerie, l'un

couché, avec sa grande barbe blanche, discourant comme un sage, l'autre

assis au chevet, écoutant, montrant la déférence d'un disciple.

--En vérité, murmura le maître, comme s'il se fut parlé à lui-même, c'est

extraordinaire, l'effet de ces piqûres....

Puis, haussant la voix, presque gaiement:

--Mon ami Ramond, ce n'est peut-être pas un gros cadeau que je vous fais,

mais je vais vous laisser mes manuscrits. Oui, Clotilde a l'ordre, quand je

ne serai plus, de vous les remettre.... Vous fouillerez là dedans, vous y

trouverez peut-être des choses pas trop mauvaises. Si vous en tirez un jour

quelque bonne idée, eh bien! ce sera tant mieux pour tout le monde.

Et il partit de là, il donna son testament scientifique. Il avait la nette

conscience de n'avoir été, lui, qu'un pionnier solitaire, un précurseur,

ébauchant des théories, tâtonnant dans la pratique, échouant à cause de sa

méthode encore barbare. Il rappela son enthousiasme, lorsqu'il avait cru

découvrir la panacée universelle, avec ses injections de substance

nerveuse, puis ses déconvenues, ses désespoirs, la mort brutale de

Lafouasse, la phtisie emportant quand même Valentin, la folie victorieuse

reprenant Sarteur et l'étranglant. Aussi s'en allait-il plein de doute,

n'ayant plus la foi nécessaire au médecin guérisseur, si amoureux de la

vie, qu'il avait fini par mettre en elle son unique croyance, certain

qu'elle devait tirer d'elle seule sa santé et sa force. Mais il ne voulait

pas fermer l'avenir, il était heureux au contraire de léguer son hypothèse

à la jeunesse. Tous les vingt ans, les théories changeaient, il ne restait

d'inébranlables que les vérités acquises, sur lesquelles la science

continuait à bâtir. Si même il n'avait eu le mérite que d'apporter

l'hypothèse d'un moment, son travail ne serait pas perdu, car le progrès

était sûrement dans l'effort, dans l'intelligence toujours en marche. Puis,

qui savait? il avait beau mourir troublé et las, n'ayant point réalisé son

espoir avec les piqûres: d'autres ouvriers viendraient, jeunes, ardents,

convaincus, qui reprendraient l'idée, l'éclairciraient, l'élargiraient. Et

peut-être tout un siècle, tout un monde nouveau partirait de là.

--Ah! mon cher Ramond, continua-t-il, si l'on revivait une autre vie!...

Oui je recommencerai, je reprendrai mon idée, car j'ai été frappé

dernièrement par ce singulier résultat que les piqûres faites avec de l'eau

pure étaient presque aussi efficaces.... Le liquide injecté n'importe donc

pas, il n'y a donc là qu'une action simplement mécanique.... Tout ce mois

dernier, j'ai écrit beaucoup là-dessus. Vous trouverez des notes, des

observations curieuses.... En somme, j'en serais arrivé à croire uniquement

au travail, à mettre la santé dans le fonctionnement équilibré de tous les

organes, une sorte de thérapeutique dynamique, si j'ose risquer ce mot.

Il se passionnait peu à peu, il en arrivait à oublier la mort prochaine,

pour ne songer qu'à sa curiosité ardente de la vie. Et il ébauchait, d'un

trait large, sa théorie dernière. L'homme baignait dans un milieu, la

nature, qui irritait perpétuellement par des contacts les terminaisons

sensitives des nerfs. De là, la mise en oeuvre, non seulement des sens,

mais de toutes les surfaces du corps, extérieures et intérieures. Or

c'étaient ces sensations qui, en se répercutant dans le cerveau, dans la

moelle, dans les centres nerveux, s'y transformaient en tonicité, en

mouvements et en idées; et il avait la conviction que se bien porter

consistait dans le train normal de ce travail: recevoir les sensations, les

rendre en idées et en mouvements, nourrir la machine humaine par le jeu

régulier des organes. Le travail devenait ainsi la grande loi, le

régulateur de l'univers vivant. Dès lors, il était nécessaire que, si

l'équilibre se rompait, si les excitations venues du dehors cessaient

d'être suffisantes, la thérapeutique en créât d'artificielles, de façon à

rétablir la tonicité, qui est l'état de santé parfaite. Et il rêvait toute

une médication nouvelle: la suggestion, l'autorité toute-puissante du

médecin pour les sens; l'électricité, les frictions, le massage pour la

peau et les tendons; les régimes alimentaires pour l'estomac; les cures

d'air, sur les hauts plateaux pour les poumons; enfin, les transfusions,

les piqûres d'eau distillée pour l'appareil circulatoire. C'était l'action

indéniable et purement mécanique de ces dernières qui l'avait mis sur la

voie, il ne faisait qu'étendre à présent l'hypothèse, par un besoin de son

esprit généralisateur, il voyait de nouveau le monde sauvé dans cet

équilibre parfait, autant de travail rendu que de sensation reçue, le

branle du monde rétabli dans son labeur éternel.

Puis, il se mit à rire franchement.

--Bon! me voilà parti encore!... Et moi qui crois, au fond, que l'unique

sagesse est de ne pas intervenir, de laisser faire la nature! Ah! le vieux

fou incorrigible!

Mais Ramond lui avait saisi les deux mains, dans un élan de tendresse et

d'admiration.

--Maître, maître! c'est avec de la passion, de la folie comme la vôtre

qu'on fait du génie!... Soyez sans crainte, je vous ai écouté, je tâcherai

d'être digne de votre héritage; et, je le crois comme vous, peut-être le

grand demain est-il là tout entier.

Dans la chambre attendrie et calme, Pascal se remit à parler, avec la

tranquillité brave d'un philosophe mourant qui donne sa dernière leçon.

Maintenant, il revenait sur ses observations personnelles, il expliquait

qu'il s'était souvent guéri lui-même par le travail, un travail réglé et

méthodique, sans surmenage. Onze heures sonnèrent, il voulut que Ramond

déjeunât, et il continua la conversation, très loin, très haut, pendant que

Martine servait. Le soleil avait fini par percer les nuées grises de la

matinée, un soleil à demi voilé encore et très doux, dont la nappe dorée

tiédissait la vaste pièce. Puis, comme il achevait de boire quelques

gorgées de lait, il se tut.

A ce moment, le jeune médecin mangeait une poire.

--Est-ce que vous souffrez davantage?

--Non, non, finissez.

Mais il ne put mentir. C'était une crise, et terrible. La suffocation vint

en coup de foudre, le renversa sur l'oreiller, le visage déjà bleu. Des

deux mains, il avait saisi le drap à poignée, il s'y cramponnait, comme

pour y trouver un point d'appui et soulever l'effroyable masse qui lui

écrasait la poitrine. Atterré, livide, il tenait ses yeux grands ouverts,

fixés sur la pendule, avec une effrayante expression de désespoir et de

douleur. Et, pendant dix longues minutes, il faillit expirer.

Tout de suite, Ramond l'avait piqué. Le soulagement fut lent à se produire,

l'efficacité était moindre.

De grosses larmes parurent dans les yeux de Pascal, dès que la vie lui

revint. Il ne parlait pas encore, il pleurait. Puis, regardant toujours la

pendule, de ses regards obscurcis:

--Mon ami, je mourrai à quatre heures, je ne la verrai pas.

Et, comme Ramond, pour distraire sa pensée, affirmait contre l'évidence que

la terminaison n'était pas si prochaine, lui fut repris de sa passion de

savant, voulut donner à son jeune confrère une dernière leçon, basée sur

l'observation directe. Il avait soigné plusieurs cas pareils au sien, il se

souvenait surtout d'avoir disséqué, à l'hôpital, le coeur d'un vieux pauvre

atteint de sclérose.

--Je le vois, mon coeur.... Il est couleur de feuille morte, les fibres en

sont cassantes, on le dirait amaigri, bien qu'il ait augmenté un peu de

volume. Le travail inflammatoire a dû le durcir, on le couperait

difficilement....

Il continua à voix plus basse. Tout à l'heure, il avait bien senti son

coeur qui mollissait, dont les contractions devenaient molles et lentes. Au

lieu du jet de sang normal, il ne sortait plus par l'aorte qu'une bave

rouge. Derrière, les veines étaient gorgées de sang noir, l'étouffement

augmentait, à mesure que se ralentissait la pompe aspirante et foulante,

régulatrice de toute la machine. Et, après la piqûre, il avait suivi,

malgré sa souffrance, le réveil progressif de l'organe, le coup de fouet

qui l'avait remis en marche, déblayant le sang noir des veines, soufflant

de nouveau la force avec le sang rouge des artères. Mais la crise allait

revenir, dès que l'effet mécanique de la piqûre aurait cessé. Il pouvait la

prédire à quelques minutes près. Grâce aux injections, il y aurait encore

trois crises. La troisième l'emporterait, il mourrait à quatre heures.

Puis, d'une voix de plus en plus faible, il eut un dernier enthousiasme,

sur la vaillance du coeur, de cet ouvrier obstiné de la vie, sans cesse au

travail, à toutes les secondes de l'existence, même pendant le sommeil,

lorsque les autres organes, paresseux, se reposaient.

--Ah! brave coeur! comme tu luttes héroïquement!... Quelle foi, quelle

générosité de muscle jamais las!... Tu as trop aimé, tu as trop battu, et

c'est pourquoi tu te brises, brave coeur qui ne veux pas mourir et qui te

soulèves pour battre encore!

Mais la première crise annoncée se produisit. Pascal n'en sortit, cette

fois, que pour rester haletant, hagard, la parole sifflante et pénible. De

sourdes plaintes lui échappaient, malgré son courage: mon Dieu! cette

torture ne finirait donc pas? Et, pourtant, il n'avait plus qu'un ardent

désir, prolonger son agonie, vivre assez pour embrasser une dernière fois

Clotilde. S'il se trompait, comme Ramond s'obstinait à le répéter! s'il

pouvait vivre jusqu'à cinq heures! Ses yeux étaient retournés à la pendule,

il ne quittait plus les aiguilles, donnant aux minutes une importance

d'éternité. Autrefois, ils avaient plaisanté souvent sur cette pendule

empire, une borne de bronze doré, contre laquelle l'Amour souriant

contemplait le Temps endormi. Elle marquait trois heures. Puis, elle marqua

trois heures et demie. Deux heures de vie seulement, encore deux heures de

vie, mon Dieu! Le soleil s'abaissait à l'horizon, un grand calme tombait du

pâle ciel d'hiver; et il écoutait, par moments, les lointaines locomotives

qui sifflaient, à travers la plaine rase. Ce train-là était celui qui

passait aux Tulettes. L'autre, celui qui venait de Marseille, n'arriverait

donc jamais!

A quatre heures moins vingt, Pascal fit signe à Ramond de s'approcher. Il

ne parlait plus assez fort, il ne pouvait se faire entendre.

--Il faudrait, pour que je vécusse jusqu'à six heures, que le pouls fût

moins bas. J'espérais encore, mais c'est fini....

Et, dans un murmure, il nomma Clotilde. C'était un adieu bégayé et

déchirant, l'affreux chagrin qu'il éprouvait à ne pas la revoir.

Ensuite, le souci de ses manuscrits reparut.

--Ne me quittez pas.... La clef est sous mon oreiller. Vous direz à

Clotilde de la prendre, elle a des ordres.

A quatre heures moins dix, une nouvelle piqûre resta sans effet. Et quatre

heures allaient sonner, lorsque la deuxième crise se déclara. Brusquement,

après avoir étouffé, il se jeta hors de son lit, il voulut se lever,

marcher, dans un réveil de ses forces. Un besoin d'espace, de clarté, de

grand air, le poussait en avant, là-bas. Puis, c'était un appel

irrésistible de la vie, de toute sa vie, qu'il entendait venir à lui, du

fond de la salle voisine. Et il y courait, chancelant, suffoquant, courbé à

gauche, se rattrapant aux meubles.

Vivement, le docteur Ramond s'était précipité pour le retenir.

--Maître, maître! recouchez-vous, je vous en supplie!

Mais Pascal, sourdement, s'entêtait à finir debout. La passion d'être

encore, l'idée héroïque du travail, persistaient en lui, l'emportaient

comme une masse. Il râlait, il balbutiait.

--Non, non ... là-bas, là-bas....

Il fallut que son ami le soutint, et il s'en alla ainsi, trébuchant et

hagard, jusqu'au fond de la salle, et il se laissa tomber sur sa chaise,

devant sa table, où une page commencée traînait, parmi le désordre des

papiers et des livres.

Là, un moment, il souffla, ses paupières se fermèrent. Bientôt, il les

rouvrit, tandis que ses mains tâtonnantes cherchaient le travail. Elles

rencontrèrent l'Arbre généalogique, au milieu d'autres notes éparses.

L'avant-veille encore, il y avait rectifié des dates. Et il le reconnut,

l'attira, l'étala.

--Maître, maître! vous vous tuez! répétait Ramond frémissant, bouleversé de

pitié et d'admiration.

Pascal n'écoutait pas, n'entendait pas. Il avait senti un crayon rouler

sous ses doigts. Il le tenait, il se penchait sur l'Arbre, comme si ses

yeux à demi éteints ne voyaient plus. Et, une dernière fois, il passait en

revue les membres de la famille. Le nom de Maxime l'arrêta, il écrivit:

«Meurt ataxique, en 1873,» dans la certitude que son neveu ne passerait pas

l'année. Ensuite, à côté, le nom de Clotilde le frappa, et il compléta

aussi la note, il mit: «A, en 1874, de son oncle Pascal, un fils.» Mais il

se cherchait, s'épuisant, s'égarant. Enfin, quand il se fut trouvé, sa main

se raffermit, il s'acheva, d'une écriture haute et brave: «Meurt, d'une

maladie de coeur, le 7 novembre 1873.» C'était l'effort suprême, son râle

augmentait, il étouffait, lorsqu'il aperçut, au-dessus de Clotilde, la

feuille blanche. Ses doigts ne pouvaient plus tenir le crayon. Pourtant, en

lettres défaillantes, où passait la tendresse torturée, le désordre éperdu

de son pauvre coeur, il ajouta encore: «L'enfant inconnu, à naître en 1874.

Quel sera-t-il?» Et il eut une faiblesse, Martine et Ramond purent à

grand'peine le reporter sur le lit.

La troisième crise eut lieu à quatre heures un quart. Dans cet accès final

de suffocation, le visage de Pascal exprima une effroyable souffrance.

Jusqu'au bout, il devait endurer son martyre d'homme et de savant. Ses yeux

troubles semblèrent chercher encore la pendule, pour constater l'heure. Et

Ramond, le voyant remuer les lèvres, se pencha, colla son oreille. En

effet, il murmurait des paroles, si légères, qu'elles étaient un souffle.

--Quatre heures.... Le coeur s'endort, plus de sang rouge dans l'aorte....

La valvule mollit et s'arrête....

Un râle affreux le secoua, le petit souffle devenait très lointain.

--Ça marche trop vite.... Ne me quittez pas, la clef est sous

l'oreiller.... Clotilde, Clotilde....

Au pied du lit, Martine était tombée à genoux, étranglée de sanglots. Elle

voyait bien que monsieur se mourait. Elle n'avait point osé courir chercher

un prêtre, malgré sa grande envie; et elle récitait elle-même les prières

des agonisants, elle priait ardemment le bon Dieu, pour qu'il pardonnât à

monsieur et que monsieur allât droit en paradis.

Pascal mourut. Sa face était toute bleue. Après quelques secondes d'une

immobilité complète, il voulut respirer, il avança les lèvres, ouvrit sa

pauvre bouche, un bec de petit oiseau qui cherche à prendre une dernière

gorgée d'air. Et ce fut la mort, très simple.

Le Docteur Pascal · 第 17 / 21 题