Par la ville et par les campagnes environnantes, le docteur Pascal
continuait donc ses visites de médecin. Et, presque toujours, il avait au
bras Clotilde, qui entrait avec lui chez les pauvres gens.
Mais, comme il le lui avait avoué très bas, une nuit, ce n'étaient guère,
désormais, que des tournées de soulagement et de consolation. Déjà,
autrefois, s'il avait fini par ne plus exercer qu'avec répugnance, cela
venait de ce qu'il sentait tout le vide de la thérapeutique. L'empirisme le
désolait. Du moment que la médecine n'était pas une science expérimentale,
mais un art, il demeurait inquiet devant l'infinie complication de la
maladie et du remède, selon le malade. Les médications changeaient avec les
hypothèses: que de gens avaient dû tuer jadis les méthodes aujourd'hui
abandonnées! Le flair du médecin devenait tout, le guérisseur n'était plus
qu'un devin heureusement doué, marchant lui-même à tâtons, enlevant les
cures au petit bonheur de son génie. Et cela expliquait pourquoi, après une
douzaine d'années d'exercice, il avait à peu près abandonné sa clientèle
pour se jeter dans l'étude pure. Puis, lorsque ses grands travaux sur
l'hérédité l'avaient ramené un instant à l'espoir d'intervenir, de guérir
par ses piqûres hypodermiques, il s'était de nouveau passionné, jusqu'au
jour où sa foi en la vie, qui le poussait à en aider l'action, en réparant
les forces vitales, s'était élargie encore, lui avait donné la certitude
supérieure que la vie se suffisait, était l'unique faiseuse de santé et de
force. Et il ne continuait ses visites, avec son tranquille sourire,
qu'auprès des malades qui le réclamaient à grands cris et qui se trouvaient
miraculeusement soulagés, même lorsqu'il les piquait avec de l'eau claire.
Clotilde, parfois, maintenant, se permettait d'en plaisanter. Elle restait,
au fond, la fervente du mystère; et elle disait gaiement que s'il faisait
ainsi des miracles, c'était qu'il en avait en lui le pouvoir; un vrai bon
Dieu! Mais, alors, il s'égayait à lui retourner la vertu efficace de leurs
visites communes, racontant qu'il ne guérissait plus personne quand elle
était absente, que c'était elle qui apportait le souffle de l'au delà, la
force inconnue et nécessaire. Ainsi, les gens riches, les bourgeois, où
elle ne se permettait pas d'entrer continuaient à geindre, sans aucun
soulagement possible. Et cette dispute tendre les amusait, ils partaient
chaque fois comme pour des découverte nouvelles, ils avaient de bons
regards d'intelligence chez les malades. Ah! cette gueuse de souffrance qui
les révoltait, qu'ils allaient seule combattre encore comme ils étaient
heureux, lorsqu'ils la croyaient vaincue! Ils se sentaient récompensé
divinement, quand ils voyaient les sueurs froides se sécher, les bouches
hurlantes s'apaiser, les faces mortes reprendre vie. C'était leur amour,
décidément, qu'ils promenaient et qui calmait ce petit coin d'humanité
souffrante.
--Mourir n'est rien c'est dans l'ordre, disait souvent Pascal. Mais
souffrir, pourquoi? c'est abominable et stupide!
Une après-midi, le docteur alla, avec la jeune fille, voir un malade au
petit village de Sainte-Marthe; et comme ils prenaient le chemin de fer,
pour ménager Bonhomme, ils firent à la gare une rencontre. Le train qu'ils
attendaient venait des Tulettes. Sainte-Marthe était la première station,
dans le sens opposé, vers Marseille. Et, le train arrivé, ils se
précipitaient ils ouvraient une portière, lorsqu'ils virent descendre la
vieille madame Rougon du compartiment, qu'ils croyaient vide. Elle ne leur
parlait plus, elle descendit d'un saut léger, malgré son âge, puis s'en
alla, l'air raide et très digne.
--C'est le premier juillet, dit Clotilde, quand le train fut en marche,
Grand'mère revient des Tulettes faire sa visite de chaque mois à Tante
Dide.... As-tu vu le regard qu'elle m'a jeté?
Pascal, au fond, était heureux de cette fâcherie avec sa mère, qui le
délivrait de la continuelle inquiétude de sa présence.
--Bah! dit-il simplement, quand on ne s'entend pas, il vaut mieux ne pas se
fréquenter.
Mais la jeune fille restait chagrine et songeuse. Puis, à demi-voix:
-Je l'ai trouvée changée; le visage pâli.... Et, as-tu remarqué? elle, si
correcte d'habitude, n'avait qu'une main gantée, la main droite, d'un gant
vert.... Je ne sais pourquoi, elle m'a retourné le coeur.
Lui, alors, troublé aussi, eut un geste vague. Sa mère finirait
certainement par vieillir, comme tout le monde. Elle s'agitait trop, elle
se passionnait trop encore. Il raconta qu'elle projetait de léguer sa
fortune à la ville de Plassans, pour qu'on bâtit une maison de retraite qui
porterait le nom des Rougon. Tous deux s'étaient remis à sourire; lorsqu'il
s'écria:
--Tiens! mais c'est demain que nous allons, nous aussi, aux Tulettes; pour
nos malades. Et tu sais que j'ai promis de conduire Charles à l'oncle
Macquart.
Félicité, en effet, revenait, ce jour-là, des Tulettes, où elle se rendait
régulièrement, le premier de chaque mois, pour prendre des nouvelles de
Tante Dide. Depuis des années, elle s'intéressait passionnément à la santé
de la folle, stupéfaite de la voir durer toujours, furieuse de ce qu'elle
s'entêtait à vivre, hors de la mesure commune, dans un véritable prodige de
longévité. Quel soulagement, le beau matin où elle enterrerait ce témoin
gênant du passé, ce spectre de l'attente et de l'expiation, qui évoquait,
vivantes, les abominations de la famille! Et, lorsque tant d'autres étaient
partis, elle, démente, ne gardant qu'une étincelle de vie au fond des yeux,
semblait oubliée. Ce jour-là, elle l'avait encore trouvée sur son fauteuil,
desséchée et droite, immuable. Comme le disait la gardienne, il n'y avait
plus de raison pour qu'elle mourût jamais. Elle avait cent cinq ans.
Quand elle sortit de l'Asile, Félicité était outrée. Elle pensa à l'oncle
Macquart. Encore un qui la gênait, qui s'éternisait avec une obstination
exaspérante! Bien qu'il n'eût que quatre-vingt-quatre ans, trois ans de
plus qu'elle, il lui semblait d'une vieillesse ridicule, dépassant les
bornes permises. Et un homme qui vivait dans les excès, qui était ivre mort
chaque soir, depuis soixante ans! Les sages, les sobres, s'en allaient;
lui, fleurissait, s'épanouissait, éclatant de santé et de joie. Jadis,
lorsqu'il était venu s'établir aux Tulettes, elle lui avait fait des
cadeaux de vin, de liqueurs, d'eau-de-vie, dans l'espoir inavoué de
débarrasser la famille d'un gaillard vraiment malpropre, dont on n'avait à
attendre que du désagrément et de la honte. Mais elle s'était vite aperçue
que tout cet alcool paraissait au contraire l'entretenir en belle
allégresse, la mine ensoleillée, l'oeil goguenard; et elle avait supprimé
les cadeaux, puisque le poison espéré l'engraissait. Elle en gardait une
terrible rancune, elle l'aurait tué, si elle l'avait osé, chaque fois
qu'elle le revoyait, plus d'aplomb sur ses jambes d'ivrogne, lui ricanant à
la face, sachant bien qu'elle guettait sa mort, et triomphant de ce qu'il
ne lui donnait pas le plaisir d'enterrer avec lui le linge sale ancien, le
sang et la boue des deux conquêtes de Plassans.
--Voyez-vous, Félicité, disait-il souvent, de son air d'atroce moquerie, je
suis ici pour garder la vieille mère, et le jour où nous nous déciderons à
mourir tous les deux, ce sera par gentillesse pour vous, oui! simplement
pour vous éviter la peine d'accourir nous voir, comme ça, d'un si bon
coeur, chaque mois.
D'ordinaire, elle ne se donnait même plus la déception de descendre chez
l'oncle, elle était renseignée sur lui, à l'Asile. Mais, cette fois, comme
elle venait d'y apprendre qu'il traversait une crise d'ivrognerie
extraordinaire, ne dessoûlant pas depuis quinze jours, sans doute ivre à un
tel point qu'il ne sortait plus, elle fut prise de la curiosité de voir par
elle-même l'état où il pouvait bien s'être mis. Et, en retournant à la
gare, elle fit un détour, pour passer par la bastide de l'oncle.
La journée était superbe, une chaude et rayonnante journée d'été. A droite
et à gauche de l'étroit chemin qu'elle avait dû prendre, elle regardait les
champs qu'il s'était fait donner autrefois, toute cette grasse terre, prix
de sa discrétion et de sa bonne tenue. Au grand soleil, la maison, avec ses
tuiles roses, ses murs violemment badigeonnés de jaune, lui apparut toute
riante de gaieté. Sous les antiques mûriers de la terrasse, elle goûta la
fraîcheur délicieuse, elle jouit de l'admirable vue. Quelle digne et sage
retraite, quel coin de bonheur pour un vieil homme, qui achèverait, dans
cette paix, une longue vie de bonté et de devoir!
Mais elle ne le voyait pas, elle ne l'entendait pas. Le silence était
profond. Seules, des abeilles bourdonnaient autour de grandes mauves. Et il
n'y avait, sur la terrasse, qu'un petit chien jaune, un loubet, comme on
les nomme en Provence, étendu de tout son long sur la terre nue, à l'ombre.
Il connaissait la visiteuse, il avait levé la tête en grognant, sur le
point d'aboyer; puis, il s'était recouché et il ne bougeait plus.
Alors, dans cette solitude, dans cette joie du soleil, elle fut saisie d'un
singulier petit frisson, elle appela:
--Macquart!... Macquart!...
La porte de la bastide, sous les mûriers, était grande ouverte. Mais elle
n'osait entrer, cette maison vide, béante ainsi, l'inquiétait. Et elle
appela de nouveau:
--Macquart!... Macquart!...
Pas un bruit, pas un souffle. Le silence lourd retombait, les abeilles
seules bourdonnaient plus haut, autour des grandes mauves.
Une honte de sa peur finit par prendre Félicité qui entra bravement. A
gauche, dans le vestibule, la porte de la cuisine, où l'oncle se tenait
d'habitude était fermée. Elle la poussa, elle ne distingua rien d'abord,
car il avait dû clore les volets, pour se protéger contre la chaleur. Sa
première impression fut seulement de se sentir serrée à la gorge par la
violente odeur d'alcool qui emplissait la pièce: il semblait que chaque
meuble suât cette odeur, la maison entière en était imprégnée. Puis comme
ses yeux s'accoutumaient à la demi-obscurité, elle finit par apercevoir
l'oncle. Il se trouvait assis près de la table, sur laquelle étaient un
verre et une bouteille de trois-six complètement vide. Tassé au fond de sa
chaise, il dormait profondément, ivre mort. Cette vue la rendit à sa colère
et à son mépris.
--Voyons, Macquart, est-ce déraisonnable et ignoble de se mettre dans un
état pareil!... Réveillez-vous donc, c'est honteux!
Son sommeil était si profond, qu'on n'entendait même pas son souffle.
Vainement, elle haussa la voix, tapa violemment des mains.
--Macquart! Macquart! Macquart!... Ah! ouiche!... Vous êtes dégoûtant, mon
cher!
Et elle l'abandonna, elle ne se gêna plus, marcha librement, bouscula les
objets. Au sortir de l'Asile, par la route poussiéreuse, une soif ardente
l'avait prise. Ses gants la gênaient, elle les retira, les mit sur un coin
de la table. Puis, elle eut la chance de trouver la cruche, elle lava un
verre, qu'elle emplit ensuite jusqu'au bord, et qu'elle s'apprêtait à
vider, lorsqu'un extraordinaire spectacle la remua à un tel point, qu'elle
le posa près de ses gants, sans boire.
Elle voyait de plus en plus clair dans la pièce, que de minces filets de
soleil éclairaient, à travers les fentes des vieux volets disjoints.
Nettement, elle apercevait l'oncle, toujours proprement vêtu de drap bleu,
coiffé de l'éternelle casquette de fourrure qu'il portait d'un bout de
l'année à l'autre. Il avait engraissé depuis cinq ou six ans, il faisait un
véritable tas, débordant de plis de graisse. Et elle venait de remarquer
qu'il avait dû s'endormir en fumant, car sa pipe, une courte pipe noire,
était tombée sur ses genoux. Puis, elle resta immobile de stupeur: le tabac
enflammé s'était répandu, le drap du pantalon avait pris feu; et, par le
trou de l'étoffe, large déjà comme une pièce de cent sous, on voyait la
cuisse nue, une cuisse rouge, d'où sortait une petite flamme bleue.
D'abord, Félicité crut que c'était du linge, le caleçon, la chemise, qui
brûlait. Mais le doute n'était pas permis, elle voyait bien la chair à nu,
et la petite flamme bleue s'en échappait, légère, dansante, telle qu'une
flamme errante, à la surface d'un vase d'alcool enflammé. Elle n'était
encore guère plus haute qu'une flamme de veilleuse, d'une douceur muette,
si instable, que le moindre frisson de l'air la déplaçait. Mais elle
grandissait, s'élargissait rapidement, et la peau se fendait, et la graisse
commençait à se fondre.
Un cri involontaire jaillit de la gorge de Félicité.
--Macquart!... Macquart!
Il ne bougeait toujours pas. Son insensibilité devait être complète,
l'ivresse l'avait jeté dans une sorte de coma, dans une paralysie absolue
de la sensation; car il vivait, on voyait un souffle lent et égal soulever
sa poitrine.
--Macquart!... Macquart!
Maintenant, la graisse suintait par les gerçures de la peau, activant la
flamme qui gagnait le ventre. Et Félicité comprit que l'oncle s'allumait
là, comme une éponge, imbibée d'eau-de-vie. Lui-même en était saturé depuis
des ans, de la plus forte, de la plus inflammable. Il flamberait sans doute
tout à l'heure, des pieds à la tête.
Alors, elle cessa de vouloir le réveiller, puisqu'il dormait si bien.
Pendant une grande minute, elle osa encore le contempler, effarée, peu à
peu résolue. Ses mains, pourtant, s'étaient mises à trembler, d'un petit
grelottement qu'elle ne pouvait contenir. Elle étouffait, elle reprit à
deux mains le verre d'eau, que, d'un trait, elle vida. Et elle partait sur
la pointe des pieds, lorsqu'elle se rappela ses gants. Elle revint, crut
les ramasser tous les deux sur la table, d'un geste inquiet, à tâtons.
Enfin, elle sortit, elle referma la porte soigneusement, avec douceur,
comme si elle avait craint de déranger quelqu'un.
Quand elle se retrouva sur la terrasse, au gai soleil, dans l'air pur, en
face de l'immense horizon baigné de ciel, elle eut un soupir de
soulagement. La campagne était déserte, personne ne l'avait certainement
vue ni entrer ni sortir. Il n'y avait toujours là que le loubet jaune,
étalé, qui ne daigna même pas lever la tête. Et elle s'en alla, de son
petit pas pressé, avec le léger balancement de sa taille de jeune fille.
Cent pas plus loin, bien qu'elle s'en défendît, une irrésistible force la
fit se retourner et regarder une dernière fois la maison, si calme et si
gaie, à mi-côte, sous cette fin d'un beau jour. Dans le train seulement,
lorsqu'elle voulut se ganter, elle s'aperçut qu'un de ses gants manquait.
Mais elle avait la certitude qu'il était tombé sur le quai du chemin de
fer, comme elle montait en wagon. Elle se croyait très calme, et elle resta
pourtant une main gantée et une main nue, ce qui ne pouvait être, chez
elle, que l'effet d'une forte perturbation.
Le lendemain, Pascal et Clotilde prirent le train de trois heures, pour se
rendre aux Tulettes. La mère de Charles, la bourrelière, leur avait amené
le petit, puisqu'ils voulaient bien se charger de le conduire à l'oncle,
chez lequel il devait rester toute la semaine. De nouvelles disputes
avaient troublé le ménage: le mari refusait, décidément, de tolérer
davantage chez lui cet enfant d'un autre, ce fils de prince, fainéant et
imbécile. Comme c'était la grand'mère Rougon qui l'habillait, il était en
effet, ce jour-là, tout vêtu encore de velours noir, soutaché d'une ganse
d'or, tel qu'un jeune seigneur, un page d'autrefois, allant à la cour. Et,
pendant le quart d'heure que dura le voyage, dans le compartiment où ils
étaient seuls, Clotilde s'amusa à lui enlever sa toque, pour lustrer ses
admirables cheveux blonds, sa royale chevelure dont les boucles lui
tombaient sur les épaules. Mais elle portait une bague, et lui ayant passé
la main sur la nuque, elle resta saisie de voir que sa caresse laissait une
trace sanglante. On ne pouvait le toucher, sans que la rosée rouge perlât à
sa peau: c'était un relâchement des tissus, si aggravé par la
dégénérescence, que le moindre froissement déterminait une hémorragie. Tout
de suite, le docteur s'inquiéta, lui demanda s'il saignait toujours aussi
souvent du nez. Et Charles sut à peine répondre, dit non d'abord, puis se
rappela, dit qu'il avait beaucoup saigné, l'autre jour. Il semblait en
effet plus faible, il retournait à l'enfance, à mesure qu'il avançait en
âge, d'une intelligence qui ne s'était jamais éveillée et qui
s'obscurcissait. Ce grand garçon de quinze ans ne paraissait pas en avoir
dix, si beau, si petite fille, avec son teint de fleur née à l'ombre. Très
attendrie, le coeur chagrin, Clotilde, qui l'avait gardé sur ses genoux, le
remit sur la banquette, lorsqu'elle s'aperçut qu'il essayait de glisser la
main par l'échancrure de son corsage, dans une poussée précoce et
instinctive de petit animal vicieux.
Aux Tulettes, Pascal décida qu'ils conduiraient d'abord l'enfant chez
l'oncle. Et il gravirent la pente assez rude du chemin. De loin, la petite
maison riait comme la veille du grand soleil, avec ses tuiles roses, ses
murs jaunes, ses mûriers verts, allongeant leurs branches tordues, couvrant
la terrasse d'un épais toit de feuilles. Une paix délicieuse baignait ce
coin de solitude, cette retraite de sage, où l'on n'entendait que le
bourdonnement des abeilles, autour des grandes mauves.
--Ah! ce gredin d'oncle, murmura Pascal en souriant, je l'envie!
Mais il était surpris de ne pas l'apercevoir déjà, debout au bord de la
terrasse. Et, comme Charles s'était mis à galoper, entraînant Clotilde,
pour aller voir les lapins, le docteur continua de monter seul, s'étonna,
en haut, de ne trouver personne. Les volets étaient clos, la porte du
vestibule bâillait, grande ouverte. Il n'y avait là que le loubet jaune,
sur le seuil, les quatre pattes raidies, le poil hérissé, hurlant d'un
gémissement doux et continu. Quand il vit arriver ce visiteur, qu'il
reconnut sans doute, il se tut un instant, alla se poser, plus loin, puis
recommença doucement à gémir.
Pascal, envahi d'une crainte, ne put retenir l'appel inquiet qui lui
montait aux lèvres.
--Macquart!... Macquart!
Personne ne répondit, la maison gardait un silence de mort, avec sa seule
porte grande ouverte, qui creusait un trou noir. Le chien hurlait toujours.
Et il s'impatienta, il cria plus haut:
--Macquart!... Macquart!
Rien, ne bougea, les abeilles bourdonnaient, la sérénité immense du ciel
enveloppait ce coin de solitude. Et il se décida. Peut-être l'oncle
dormait-il. Mais, dès qu'il eut poussé, à gauche, la porte de la cuisine,
une odeur affreuse s'en échappa, une insupportable odeur d'os et de chair
tombés sur un brasier. Dans la pièce, il put à peine respirer, étouffé,
aveuglé par une sorte d'épaisse vapeur, une nuée stagnante et nauséabonde.
Les minces filets de lumière qui filtraient à travers les fentes, ne lui
permettaient pas de bien voir. Pourtant, il s'était précipité vers la
cheminée, il abandonnait sa première pensée d'un incendie, car il n'y avait
pas eu de feu, tous les meubles autour de lui avaient l'air intact. Et, ne
comprenant pas, se sentant défaillir, dans cet air empoisonné, il courut
ouvrir les volets, violemment. Un flot de lumière entra.
Alors, ce que le docteur put enfin constater, l'emplit d'étonnement. Chaque
objet se trouvait à sa place; le verre et la bouteille de trois-six vide
étaient sur la table; seule, la chaise où l'oncle avait dû s'asseoir,
portait des traces d'incendie, les pieds de devant noircis, la paille à
demi brûlée. Qu'était devenu l'oncle? Où donc pouvait-il être passé? Et,
devant la chaise, il n'y avait, sur le carreau, taché d'une mare de
graisse, qu'un petit tas de cendre, à côté duquel gisait la pipe, une pipe
noire, qui ne s'était pas même cassée en tombant. Tout l'oncle était là,
dans cette poignée de cendre fine, et il était aussi dans la nuée rousse
qui s'en allait par la fenêtre ouverte, dans la couche de suie qui avait
tapissé la cuisine entière, un horrible suint de chair envolée, enveloppant
tout, gras et infect sous le doigt.
C'était le plus beau cas de combustion spontanée qu'un médecin eût jamais
observé. Le docteur en avait bien lu de surprenants, dans certains
mémoires, entre autres celui de la femme d'un cordonnier, une ivrognesse
qui s'était endormie sur sa chaufferette et dont on n'avait retrouvé qu'un
pied et une main. Lui-même, jusque-là, s'était méfié, n'avait pu admettre,
comme les anciens, qu'un corps, imprégné d'alcool, dégageât un gaz inconnu,
capable de s'enflammer spontanément et de dévorer la chair et les os. Mais
il ne niait plus, il expliquait tout d'ailleurs, en rétablissant les faits:
le coma de l'ivresse, l'insensibilité absolue, la pipe tombée sur les
vêtements qui prenaient feu, la chair saturée de boisson qui brûlait et se
crevassait, la graisse qui se fondait, dont une partie coulait par terre,
dont l'autre activait la combustion, et tout enfin, les muscles, les
organes, les os qui se consumaient, dans la flambée du corps entier. Tout
l'oncle tenait là, avec ses vêtements de drap bleu, avec la casquette de
fourrure qu'il portait d'un bout de l'année à l'autre. Sans doute, dès
qu'il s'était mis à brûler ainsi qu'un feu de joie, il avait dû culbuter en
avant, ce qui expliquait comment la chaise se trouvait noircie à peine; et
rien ne restait de lui, pas un os, pas une dent, pas un ongle, rien que ce
petit tas de poussière grise, que le courant d'air de la porte menaçait de
balayer.
Clotilde, cependant, entra; tandis que Charles restait dehors, intéressé
par le hurlement continu du chien.
--Ah! mon Dieu, quelle odeur! dit-elle. Qu'y a-t-il?
Et, lorsque Pascal lui eut expliqué l'extraordinaire catastrophe, elle
frémit. Déjà, elle avait pris la bouteille pour l'examiner; mais elle la
reposa avec horreur, en la sentant humide et poissée de la chair de
l'oncle. On ne pouvait rien toucher, les moindre choses étaient comme
enduites de ce suint jaunâtre, qui collait aux mains.
Un frisson de dégoût épouvanté la souleva, elle pleura, en bégayant:
--La triste mort! l'affreuse mort!
Pascal s'était remis de son premier saisissement, et il souriait presque.
--Affreuse, pourquoi?... Il avait quatre-vingt-quatre ans, et il n'a pas
souffert.... Moi, je la trouve superbe, cette mort, pour ce vieux bandit
d'oncle, qui a mené, mon Dieu! on peut bien le dire à cette heure, une
existence peu catholique.... Tu te rappelles son dossier, il avait sur la
conscience des choses vraiment terribles et malpropres, ce qui ne l'a pas
empêché de se ranger plus tard, de vieillir au milieu de toutes les joies,
en brave homme goguenard, récompensé des grandes vertus qu'il n'avait pas
eues.... Et le voilà qui meurt royalement, comme le prince des ivrognes,
flambant de lui-même, se consumant dans le bûcher embrasé de son propre
corps!
Émerveillé, le docteur élargissait la scène de son geste vaste.
--Vois-tu cela?... Être ivre au point de ne pas sentir qu'on brûle,
s'allumer soi-même comme un feu de la Saint-Jean, se perdre en fumée,
jusqu'au dernier os!... Hein? vois-tu l'oncle parti pour l'espace, d'abord
répandu aux quatre coins de cette pièce, dissous dans l'air et flottant,
baignant tous les objets qui lui ont appartenu, puis s'échappant en une
poussière de nuée par cette fenêtre lorsque je l'ai ouverte, s'envolant en
plein ciel, emplissant l'horizon.... Mais c'est une mort admirable!
disparaître, ne rien laisser de soi, un petit tas de cendre et une pipe à
côté.
Et il ramassa la pipe, pour garder, ajouta-t-il, une relique de l'oncle;
tandis que Clotilde, qui avait cru sentir une pointe d'amère moquerie sous
son accès d'admiration lyrique, disait encore, d'un frisson, son effroi et
sa nausée.
Mais, sous la table, elle venait d'apercevoir quelque chose, un débris
peut-être.
--Vois donc là, ce lambeau!
Il se baissa, il eut la surprise de ramasser un gant de femme, un gant
vert.
--Eh! cria-t-elle, c'est le gant de grand'mère, tu te souviens, le gant qui
lui manquait hier soir.
Tous les deux s'étaient regardés, la même explication leur montait au
lèvres: Félicité, la veille, était certainement venue; et une brusque
conviction se faisait dans l'esprit du docteur, la certitude que sa mère
avait vu l'oncle s'allumer, et qu'elle ne l'avait pas éteint. Cela
résultait pour lui de plusieurs indices, l'état de refroidissement complet
où il trouvait la pièce, le calcul qu'il faisait des heures nécessaires à
la combustion. Il vit bien que la même pensée naissait au fond des yeux
terrifiés de sa compagne. Mais comme il semblait impossible de jamais
savoir la vérité, il imagina tout haut l'histoire la plus simple.
--Sans doute, ta grand'mère sera entrée dire bonjour à l'oncle, en revenant
de l'Asile, avant qu'il se mette à boire.
--Allons-nous en! allons-nous en! cria Clotilde. J'étouffe, je ne puis plus
rester ici!
D'ailleurs, Pascal voulait, aller déclarer le décès. Il sortit derrière
elle, ferma la maison, mit la clef dans sa poche. Et, dehors, ils
entendirent de nouveau le loubet; le petit chien jaune, qui n'avait pas
cessé de hurler. Il s'était réfugié dans les jambes de Charles, et
l'enfant, amusé, le poussait du pied, l'écoutait gémir, sans comprendre.
Le docteur sa rendit directement chez M. Maurin, le notaire des Tulettes,
qui se trouvait être en même temps maire de la commune. Veuf depuis une
dizaine d'années, vivant en compagnie de sa fille, également veuve et sans
enfant, il entretenait de bons rapports de voisinage avec le vieux
Macquart, il avait parfois gardé chez lui le petit Charles des journées
entières, sa fille s'étant intéressée à cet enfant si beau et si à
plaindre. M. Maurin s'effara, voulut remonter avec la docteur constater
l'accident, promit de dresser un acte de décès en règle. Quant à une
cérémonie religieuse, à des obsèques, elles paraissaient bien difficiles.
Lorsqu'on était rentré, dans la cuisine, le vent de la porte avait fait
envoler les cendres; et, lorsqu'on s'était efforcé de les recueillir
pieusement, on n'avait guère réussi qu'à ramasser les raclures du carreau,
toute une saleté ancienne, où il ne devait rester que bien peu de l'oncle.
Alors enterrer quoi? Il valait mieux y renoncer. On y renonça. D'ailleurs,
l'oncle ne pratiquait guère, et la famille se contenta de faire dire plus
tard des messes, pour le repos de son âme.
Le notaire, cependant, s'était écrié tout de suite qu'il existait un
testament, déposé chez lui. Il convoqua sans tarder le docteur, pour, le
surlendemain, dans le but de lui en faire la communication officielle; car
il crut pouvoir lui dire que l'oncle l'avait choisi comme exécuteur
testamentaire. Et il finit par lui offrir, en brave homme, de garder
Charles jusque-là, comprenant combien le petit, si bousculé chez sa mère,
devenait gênant, au milieu de toutes ces histoires. Charles parut enchanté,
et il resta aux Tulettes.
Ce ne fut que très tard, par le train de sept heures, que Clotilde et
Pascal purent rentrer à Plassans, après que ce dernier eut visité enfin les
deux malades qu'il avait à voir. Mais, le surlendemain, comme ils
revenaient ensemble au rendez-vous de M. Maurin, ils eurent la surprise
désagréable de trouver la vieille madame Rougon installée chez lui. Elle
avait naturellement appris la mort de Macquart, elle était accourue,
frétillante, débordante d'une douleur expansive. La lecture du testament
fut, du reste, très simple, sans incident: Macquart avait disposé de tout
ce qu'il pouvait distraire de sa petite fortune, pour se faire élever un
tombeau superbe, en marbre, avec deux anges monumentaux, les ailes
repliées, et qui pleuraient. C'était une idée à lui, le souvenir d'un
tombeau pareil, qu'il avait vu à l'étranger, en Allemagne peut-être, quand
il était soldat. Et il chargeait son neveu Pascal de veiller à l'exécution
du monument, parce que lui seul, ajoutait-il, avait du goût, dans la
famille.
Pendant cette lecture, Clotilde était demeurée dans le jardin du notaire,
assise sur un banc, à l'ombre d'un antique marronnier. Lorsque Pascal et
Félicité reparurent, il y eut un moment de grande gêne, car ils ne
s'étaient pas reparlé depuis des mois. D'ailleurs, la vieille dame
affectait une aisance parfaite, sans allusion aucune à la situation
nouvelle, donnant à entendre qu'on pouvait bien se rencontrer et paraître
unis devant le monde, sans s'expliquer ni se réconcilier pour cela. Mais
elle eut le tort de trop insister sur le gros chagrin que lui avait causé
la mort de Macquart. Pascal, qui se doutait de son sursaut de joie, de son
infinie jouissance, à la pensée que cette plaie de la famille, cette
abomination de l'oncle allait se cicatriser enfin, céda à une impatience, à
une révolte qui le soulevait. Ses yeux s'étaient involontairement fixés sur
les gants de sa mère, qui étaient noirs.
Justement, elle se désolait, d'une voix adoucie.
--Aussi était-ce prudent, à son âge, de s'obstinera à vivre tout seul,
comme un loup! S'il avait eu seulement chez lui une servante!
Et le docteur alors parla, sans en avoir la nette conscience, dans un tel
besoin irrésistible, qu'il fut tout effaré de s'entendre dire:
--Mais vous, ma mère, puisque vous y étiez, pourquoi ne l'avez-vous pas
éteint?
La vieille madame Rougon blêmit affreusement. Comment son fils pouvait-il
savoir? Elle le regarda un instant, béante; tandis que Clotilde pâlissait
comme elle, dans la certitude du crime, éclatante maintenant. C'était un
aveu, ce silence terrifié qui était tombé entre la mère, le fils, la
petite-fille, ce frissonnant silence où les familles enterrent leurs
tragédies domestiques. Les deux femmes ne trouvaient rien. Le docteur,
désespéré d'avoir parlé, lui qui évitait avec tant de soin les explications
fâcheuses et inutiles, cherchait éperdument à rattraper sa phrase,
lorsqu'une nouvelle catastrophe les tira de cette gêne terrible.
Félicité s'était décidée à reprendre Charles, ne voulant pas abuser de la
bonne hospitalité de M. Maurin; et, comme celui-ci, après le déjeuner,
avait fait conduire le petit à l'Asile, pour qu'il passât une heure près de
Tante Dide, il venait d'y envoyer sa servante, avec l'ordre de le ramener
tout de suite. Ce fut donc à ce moment que cette servante, qu'ils
attendaient dans le jardin, reparut, en sueur, essoufflée, bouleversée,
criant de loin:
--Mon Dieu! mon Dieu! venez vite.... Monsieur Charles est dans le sang....
Ils s'épouvantèrent, ils partirent tous les trois pour l'Asile.
Ce jour-là, Tante Dide était dans un de ses bons jours, bien calme, bien
douce, droite au fond du fauteuil où elle passait les heures, les longues
heures, depuis vingt-deux ans, à regarder fixement le vide. Elle semblait
avoir encore maigri, tout muscle avait disparu, ses bras, ses jambes
n'étaient plus que des os recouverts du parchemin de la peau; et il fallait
que sa gardienne, la robuste fille blonde, la portât, la fit manger,
disposât d'elle comme d'une chose, qu'on déplace et qu'on reprend.
L'ancêtre, l'oubliée, grande, noueuse, effrayante, restait immobile, avec
ses yeux qui vivaient seuls, ses clairs yeux d'eau de source, dans son
mince visage desséché. Mais, le matin, un brusque flot de larmes avait
ruisselé sur ses joues, puis elle s'était mise à bégayer des paroles sans
suite; ce qui semblait prouver qu'au milieu de son épuisement sénile et de
l'engourdissement irréparable de la démence, la lente induration du cerveau
ne devait pas être complète encore: des souvenirs restaient emmagasinés,
des lueurs d'intelligence étaient possible. Et elle avait repris sa face
muette, indifférente aux êtres et aux choses, riant parfois d'un malheur,
d'une chute, le plus souvent ne voyant, n'entendant rien, dans sa
contemplation sans fin du vide.
Lorsque Charles lui fut amené, la gardienne l'installa tout de suite,
devant la petite table, en face de sa trisaïeule. Elle gardait pour lui un
paquet d'images, des soldats, des capitaines, des rois, vêtus de pourpre et
d'or, et elle les lui donna, avec sa paire de ciseaux.
--Là, amusez-vous tranquillement, soyez bien sage. Vous voyez
qu'aujourd'hui grand'mère est très gentille. Il faut être gentil aussi.
L'enfant avait levé le regard sur la folle, et tous deux se contemplèrent.
A ce moment, leur extraordinaire ressemblance éclata. Leurs yeux surtout,
leurs yeux vides et limpides, semblaient se perdre les uns dans les autres,
identiques. Puis, c'était la physionomie, les traits usés de la centenaire
qui, par-dessus trois générations, sautaient à cette délicate figure
d'enfant, comme effacée déjà elle aussi, très vieille et finie par l'usure
de la race. Ils ne s'étaient pas souri, ils se regardaient profondément,
d'un air d'imbécillité grave.
--Ah bien! continua la gardienne, qui avait pris l'habitude de se parler
tout haut, pour s'égayer avec sa folle, ils ne peuvent pas se renier. Qui a
fait l'un a fait l'autre. C'est tout craché.... Voyons, riez un peu,
amusez-vous, puisque ça vous plaît d'être ensemble.
Mais la moindre attention prolongée fatiguait Charles, et il baissa le
premier la tête, il parut s'intéresser à ses images; pendant que Tante
Dide, qui avait une puissance étonnante de fixité, continuait à le regarder
indéfiniment, sans un battement de paupières.
Un instant, la gardienne s'occupa, dans la petite chambre, pleine de
soleil, tout égayée par son papier clair, à fleurs bleues. Elle refit le
lit qui prenait l'air, elle rangea du linge sur les planches de l'armoire.
D'habitude, elle profitait de la présence du petit, pour se donner un peu
de bon temps. Jamais elle ne devait quitter sa pensionnaire; et, quand il
était là, elle avait fini par oser la lui confier.
--Écoutez bien, reprit-elle, il faut que je sorte, et si elle remuait, si
elle avait besoin de moi, vous sonneriez, vous m'appelleriez tout de suite,
n'est-ce pas?... Vous comprenez, vous êtes assez grand garçon pour savoir
appeler quelqu'un.
Il avait relevé la tête, il fit signe qu'il avait compris et qu'il
appellerait. Et, quand il se trouva seul avec Tante Dide, il se remit à ses
images, sagement. Cela dura, un quart d'heure, dans le profond silence de
l'Asile, où l'on n'entendait que des bruits perdus de prison, un pas
furtif, un trousseau de clefs qui tintait, puis, parfois, de grands cris,
aussitôt éteints. Mais, par cette brûlante journée, l'enfant devait être
las; et le sommeil le prenait, bientôt sa tête, d'une blancheur de lis,
sembla se pencher sous le casque trop lourd de sa royale chevelure: il la
laissa tomber doucement parmi les images, il s'endormit, une joue contre
les rois d'or et de pourpre. Les cils de ses paupières closes jetaient une
ombre, la vie battait faiblement dans les petites veines bleues de sa peau
délicate. Il était d'une beauté d'ange, avec l'indéfinissable corruption de
toute une race, épandue sur la douceur de son visage. Et Tante Dide le
regardait de son regard vide, où il n'y avait ni plaisir ni peine, le
regard de l'éternité ouvert sur les choses.
Pourtant, au bout de quelques minutes, un intérêt parut s'éveiller dans ses
yeux clairs. Un événement venait de se produire, une goutte rouge
s'allongeait, aux bord de la narine gauche de l'enfant. Cette goutte tomba,
puis une autre se forma et la suivit. C'était le sang, la rosée de sang qui
perlait, sans froissement, sans contusion cette fois, qui sortait toute
seule, s'en allait, dans l'usure lâche de la dégénérescence. Les gouttes
devinrent un filet mince qui coula sur l'or des images. Une petite mare les
noya, se fit un chemin vers un angle de la table; puis, les gouttes
recommencèrent, s'écrasèrent une à une, lourdes, épaisses, sur le carreau
de la chambre. Et il dormait toujours, de son air divinement calme de
chérubin, sans avoir même conscience de sa vie qui s'échappait; et la folle
continuait à le regarder, l'air de plus en plus intéressé, mais sans
effroi, amusée plutôt, l'oeil occupé par cela comme par le vol des grosses
mouches, qu'elle suivait souvent pendant des heures.
Des minutes encore se passèrent, le petit filet rouge s'était élargi, les
gouttes se suivaient plus rapides, avec le léger clapotement monotone et
entêté de leur chute. Et Charles, à un moment, s'agita, ouvrit les yeux,
s'aperçut qu'il était plein de sang. Mais il ne s'épouvanta pas, il était
accoutumé à cette source sanglante qui sortait de lui, au moindre heurt. Il
eut une plainte d'ennui. L'instinct pourtant dut l'avertir, il s'effara
ensuite, se lamenta plus haut, balbutia un appel confus.
--Maman! maman!
Sa faiblesse, déjà, devait être trop grande, car un engourdissement
invincible le reprit, il laissa retomber sa tête. Ses yeux se refermèrent,
il parut se rendormir, comme s'il eût continué en rêve sa plainte, le doux
gémissement, de plus en plus grêle et perdu.
--Maman! maman!
Les images étaient inondées, le velours noir de la veste et de la culotte,
soutachées d'or, se souillait de longues rayures; et le petit filet rouge,
entêté, s'était remis à couler de la narine gauche, sans arrêt, traversant
la mare vermeille de la table, s'écrasant à terre, où finissait par se
former une flaque. Un grand cri de la folle, un appel de terreur aurait
suffi. Mais elle ne criait pas, elle n'appelait pas, immobile, avec ses
yeux fixes d'ancêtre qui regardait s'accomplir le destin, comme desséchée
là, nouée, les membres et la langue liés par ses cent ans, le cerveau
ossifié par la démence, dans l'incapacité de vouloir et d'agir. Et,
cependant, la vue du petit ruisseau rouge commençait à la remuer d'une
émotion. Un tressaillement avait passé sur sa face morte, une chaleur
montait à ses joues. Enfin, une dernière plainte la ranima toute.
--Maman! maman!
Alors, il y eut, chez Tante Dide, un visible et affreux combat. Elle porta
ses mains de squelette à ses tempes, comme si elle avait senti son crâne
éclater. Sa bouche s'était ouverte toute grande, et il n'en sortit aucun
son: l'effrayant tumulte qui montait en elle, lui paralysait la langue.
Elle s'efforça de se lever, de courir; mais elle n'avait plus de muscles,
elle resta clouée. Tout son pauvre corps tremblait, dans l'effort surhumain
qu'elle faisait ainsi pour crier à l'aide, sans pouvoir rompre sa prison de
sénilité et de démence. La face bouleversée, la mémoire éveillée, elle dut
tout voir.
Et ce fut une agonie lente et très douce, dont le spectacle dura encore de
longues minutes. Charles, comme rendormi, silencieux à présent, achevait de
perdre le sang de ses veines, qui se vidaient sans fin, à petit bruit. Sa
blancheur de lis augmentait, devenait une pâleur de mort. Les lèvres se
décoloraient, passaient à un rose blême; puis, les lèvres furent blanches.
Et, près d'expirer, il ouvrit ses grands yeux, il les fixa sur la
trisaïeule, qui put y suivre la lueur dernière. Toute la face de cire était
morte déjà, lorsque les yeux vivaient encore. Ils gardaient une limpidité,
une clarté. Brusquement, ils se vidèrent, ils s'éteignirent. C'était la
fin, la mort des yeux; et Charles était mort sans une secousse, épuisé
comme une source dont toute l'eau s'est écoulée. La vie ne battait plus
dans les veines de sa peau délicate, il n'y avait plus que l'ombre des
cils, sur sa face blanche. Mais il restait divinement beau, la tête couchée
dans le sang, au milieu de sa royale chevelure blonde épandue, pareil à un
de ces petits dauphins exsangues, qui n'ont pu porter l'exécrable héritage
de leur race, et qui s'endorment de vieillesse et d'imbécillité, dès leurs
quinze ans.
L'enfant venait d'exhaler son dernier petit souffle, lorsque le docteur
Pascal entra, suivi de Félicité et de Clotilde. Et, dès qu'il eut vu la
quantité de sang, dont le carreau était inondé:
--Ah! mon Dieu! s'écria-t-il, c'est ce que je craignais. Le pauvre mignon!
personne n'était là, c'est fini!
Mais tous les trois restèrent terrifiés, devant l'extraordinaire spectacle
qu'ils eurent alors. Tante Dide, grandie, avait presque réussi à se
soulever; et ses yeux fixés sur le petit mort, très blanc et très doux, sur
le sang rouge répandu, la mare de sang qui se caillait, s'allumaient d'une
pensée, après un long sommeil de vingt-deux ans. Cette lésion terminale de
la démence, cette nuit dans le cerveau, sans réparation possible, n'était
pas assez complète, sans doute, pour qu'un lointain souvenir emmagasiné ne
pût s'éveiller brusquement, sous le coup terrible qui la frappait. Et, de
nouveau, l'oubliée vivait, sortait de son néant, droite et dévastée, comme
un spectre de l'épouvante et de la douleur.
Un instant, elle demeura haletante. Puis, dans un frisson, elle ne put
bégayer qu'un mot:
--Le gendarme! le gendarme!
Pascal, et Félicité, et Clotilde, avaient compris. Ils se regardèrent
involontairement, ils frémirent. C'était toute l'histoire violente de la
vieille mère, de leur mère à tous qui s'évoquait, la passion exaspérée de
sa jeunesse, la longue souffrance de son âge mûr. Déjà deux chocs moraux
l'avaient terriblement ébranlée: le premier, en pleine vie ardente,
lorsqu'un gendarme avait abattu d'un coup de feu, comme un chien, son
amant, le contrebandier Macquart; le second, à bien des années de distance,
lorsqu'un gendarme encore, d'un coup de pistolet, avait cassé la tête de
son petit-fils Silvère, l'insurgé, la victime des haines et des luttes
sanglantes de la famille. Du sang, toujours, l'avait éclaboussée. Et un
troisième choc moral l'achevait, du sang l'éclaboussait, ce sang appauvri
de sa race qu'elle venait de voir couler si longuement, et qui était par
terre, tandis que le royal enfant blanc, les veines et le coeur vides,
dormait.
A trois reprises, revoyant toute sa vie, sa vie rouge de passion et de
torture, que dominait l'image de la loi expiatrice, elle bégaya:
--Le gendarme! le gendarme! le gendarme!
Et elle s'abattit dans son fauteuil. Ils la crurent morte, foudroyée.
Mais la gardienne, enfin, rentrait, cherchant des excuses, certaine de son
renvoi. Quand le docteur Pascal l'eut aidée à remettre Tante Dide sur son
lit, il constata qu'elle vivait encore. Elle ne devait mourir que le
lendemain, à l'âge de cent cinq ans trois mois et sept jours, d'une
congestion cérébrale, déterminée par le dernier choc qu'elle avait reçu.
Pascal, tout de suite, le dit à sa mère.
--Elle n'ira pas vingt-quatre heures, demain elle sera morte.... Ah!
l'oncle, puis elle, et ce pauvre enfant, coup sur coup, que de misère et de
deuil!
Il s'interrompit, pour ajouter, à voix plus basse:
--La famille s'éclaircit, les vieux arbres tombent et les jeunes meurent
sur pied.
Félicité dut croire à une nouvelle allusion. Elle était sincèrement
bouleversée par la mort tragique du petit Charles. Mais, quand même,
au-dessus de son frisson, un soulagement immense se faisait en elle. La
semaine prochaine, lorsqu'on aurait cessé de pleurer, quelle quiétude à se
dire que toute cette abomination des Tulettes n'était plus, que la gloire
de la famille pouvait enfin monter et rayonner dans la légende!
Alors, elle se souvint qu'elle n'avait point répondu, chez le notaire, à
l'involontaire accusation de son fils; et elle reparla de Macquart, par
bravoure.
--Tu vois bien que les servantes, ça ne sert à rien. Il y en avait une ici,
qui n'a rien empêché; et l'oncle aurait eu beau se faire garder, il serait
tout de même en cendre, à cette heure.
Pascal s'inclina, de son air de déférence habituelle.
--Vous avez raison, ma mère.
Clotilde était tombée à genoux. Ses croyances de catholique fervente
venaient de se réveiller, dans cette chambre de sang, de folie et de mort.
Ses yeux ruisselaient de larmes, ses mains s'étaient jointes, et elle
priait ardemment, en faveur des êtres chers qui n'étaient plus. Mon Dieu!
que leurs souffrances fussent bien finies, qu'on leur pardonnât leurs
fautes, qu'on ne les ressuscitât que pour une autre vie d'éternelle
félicité! Et elle intercédait de toute sa ferveur, dans l'épouvante d'un
enfer, qui, après la vie misérable, aurait éternisé la souffrance.
A partir de ce triste jour, Pascal et Clotilde s'en allèrent plus
attendris, serrés l'un contre l'autre, visiter leurs malades. Peut-être,
chez lui, la pensée de son impuissance devant la maladie nécessaire
avait-elle grandi encore. L'unique sagesse était de laisser la nature
évoluer, éliminer les éléments dangereux, ne travailler qu'à son labeur
final de santé et de force. Mais les parents qu'on perd, les parents qui
souffrent et qui meurent, laissent au coeur une rancune contre le mal, un
irrésistible besoin de le combattre et de le vaincre. Et jamais le docteur
n'avait goûté une joie si grande, lorsqu'il réussissait, d'une piqûre, à
calmer une crise, à voir le malade hurlant s'apaiser et s'endormir. Elle,
au retour, l'adorait, très fière, comme si leur amour était le soulagement
qu'ils portaient en viatique au pauvre monde.
X
Martine, un matin, comme tous les trimestres, se fit donner par le docteur
Pascal un reçu de quinze cents francs, pour aller toucher ce qu'elle
appelait «leurs rentes», chez le notaire Grandguillot. Il parut surpris que
l'échéance fût si tôt revenue: jamais il ne s'était désintéressé à ce point
des questions d'argent, se déchargeant sur elle du souci de tout régler. Et
il était avec Clotilde, sous les platanes, dans leur unique joie de vivre,
rafraîchis délicieusement par l'éternelle chanson de la source, lorsque la
servante revint, effarée, en proie à une émotion extraordinaire.
Elle ne put parler tout de suite; tellement le souffle lui manquait.
--Ah! mon Dieu! ah! mon Dieu!... Monsieur Grandguillot est parti!
Pascal ne comprit pas d'abord.
--Eh bien! ma fille, rien ne presse, vous y retournerez un autre jour.
--Mais non! mais non! il est parti, entendez-vous, parti tout à fait....
Et, comme dans la rupture d'une écluse, les mots jaillirent, sa violente
émotion se vida.
--J'arrive dans la rue, je vois de loin du monde devant la porte.... Le
petit froid me prend, je sens qu'il est arrivé un malheur. Et la porte
fermée, pas une persienne ouverte, une maison de mort.... Tout de suite, le
monde m'a dit qu'il avait filé, qu'il ne laissait pas un sou, que c'était
la ruine pour les familles....
Elle posa le reçu sur la table de pierre.
--Tenez! le voilà, votre papier! C'est fini, nous n'avons plus un sou nous
allons mourir de faim!
Les larmes la gagnaient, elle pleura à gros sanglots, dans la détresse de
son coeur d'avare; éperdue de cette perte d'une fortune et tremblante
devant la misère menaçante.
Clotilde était restée saisie, ne parlant pas, les yeux sur Pascal, qui
semblait surtout incrédule, au premier moment. Il tâcha de calmer Martine:
Voyons! voyons! il ne fallait pas se frapper ainsi. Si elle ne savait
l'affaire que par les gens de la rue; elle ne rapportait peut-être bien que
des commérages, exagérant tout. M. Grandguillot en fuite, M. Grandguillot
voleur, cela éclatait comme une chose monstrueuse, impossible. Un homme
d'une si grande honnêteté! une maison aimée et respectée de tout Plassans,
depuis plus d'un siècle! L'argent était là, disait-on, plus solide qu'à la
Banque de France.
--Réfléchissez, Martine, une catastrophe pareille ne se produirait pas en
coup de foudre, il y aurait eu de mauvais bruits avant-coureurs.... Que
diable! toute une vieille probité ne croule pas en une nuit.
Alors, elle eut un geste désespéré.
--Eh! monsieur, c'est ce qui fait mon chagrin, parce que, voyez-vous, ça me
rend un peu responsable.... Moi, voilà des semaines que j'entends circuler
des histoires.... Vous autres, naturellement vous n'entendez rien, vous ne
savez pas si vous vivez....
Pascal et Clotilde eurent un sourire, car c'était bien vrai qu'ils
s'aimaient hors du monde, si loin, si haut, que pas un des bruits
ordinaires de l'existence ne leur parvenait.
--Seulement, comme elles étaient très vilaines, ces histoires, je n'ai pas
voulu vous en tourmenter, j'ai cru qu'on mentait.
Elle finit par raconter que, si les uns accusaient simplement M.
Grandguillot d'avoir joué à la Bourse, d'autres affirmaient qu'il avait des
femmes, à Marseille. Enfin, des orgies, des passions abominables. Et elle
se remit à sangloter.
--Mon Dieu! mon Dieu! qu'est-ce que nous allons devenir? Nous allons donc
mourir de faim!
Ébranlé alors, ému de voir des larmes emplir aussi les yeux de Clotilde,
Pascal tâcha de se rappeler, de faire un peu de lumière dans son esprit.
Jadis, au temps où il exerçait à Plassans, c'était en plusieurs fois qu'il
avait déposé chez M. Grandguillot les cent vingt mille francs dont la rente
lui suffisait, depuis seize ans déjà; et, chaque fois, le notaire lui avait
donné un reçu de la somme déposée. Cela, sans doute, lui permettrait
d'établir sa situation de créancier personnel. Puis, un souvenir vague se
réveilla au fond de sa mémoire: sans qu'il pût, préciser la date, sur la
demande et à la suite de certaines explications du notaire, il lui avait
remis une procuration à l'effet d'employer tout ou partie de son argent en
placements hypothécaires; et il était même certain que, sur cette
procuration, le nom du mandataire était resté en blanc. Mais il ignorait si
l'on avait fait usage de cette pièce, il ne s'était jamais préoccupé de
savoir comment ses fonds pouvaient être placés.
De nouveau, son angoisse d'avare fit jeter ce cri à Martine:
--Ah! monsieur, vous êtes bien puni par où vous avez péché! Est-ce qu'on
abandonne son argent comme ça! Moi, entendez-vous! je sais mon compte à un
centime près, tous les trois mois, et je vous dirais sur le bout du doigt
les chiffres et les titres.
Dans sa désolation, un sourire inconscient était monté à sa face. C'était
sa lointaine et entêtée passion satisfaite, ses quatre cents francs de
gages à peine écornés, économisés, placés pendant trente ans, aboutissant
enfin, par l'accumulation des intérêts, à l'énorme somme d'une vingtaine de
mille francs. Et ce trésor était intact, solide, déposé à l'écart, dans un
endroit sûr, que personne ne connaissait. Elle en rayonnait d'aise, elle
évita d'ailleurs d'insister davantage.
Pascal se récriait.
--Eh! qui vous dit que tout notre argent est perdu! Monsieur Grandguillot
avait une fortune personnelle, il n'a pas emporté, je pense, sa maison et
ses propriétés. On verra, on tirera les affaires au clair, je ne puis
m'habituer à le croire un simple voleur.... Le seul ennui est qu'il va
falloir attendre..
Il disait ces choses pour rassurer Clotilde, dont il voyait croître
l'inquiétude. Elle le regardait, elle regardait la Souleiade, autour d'eux,
seulement préoccupée de son bonheur, à lui, dans l'ardent désir de toujours
vivre là, comme par le passé, de l'aimer toujours, au fond de cette
solitude amie. Et lui-même, à vouloir la calmer, était repris de sa belle
insouciance, n'ayant jamais vécu pour l'argent, ne s'imaginant pas qu'on
pouvait en manquer et en souffrir.
--Mais j'en ai de l'argent! finit-il par crier. Qu'est-ce qu'elle raconte
donc, Martine, que nous n'avons plus un sou et que nous allons mourir de
faim!
Et, gaiement, il se leva, il les força toutes les deux à le suivre.
--Venez, venez donc! Je vais vous eu montrer, de l'argent! Et j'en donnerai
à Martine, pour qu'elle nous fasse un bon dîner, ce soir.
En haut, dans sa chambre, devant elles, il abattit triomphalement le
tablier du secrétaire. C'était là, au fond d'un tiroir, qu'il avait,
pendant près de seize ans, jeté les billets et l'or que ses derniers
clients lui apportaient d'eux-mêmes, sans qu'il leur réclamât jamais rien.
Et jamais non plus il n'avait su exactement le chiffre de son petit trésor,
prenant à son gré, pour son argent de poche, ses expériences, ses aumônes,
ses cadeaux. Depuis quelques mois, il faisait au secrétaire de fréquentes
et sérieuses visites. Mais il était tellement habitué à y trouver les
sommes dont il avait besoin, après des années de naturelle sagesse, presque
nulles comme dépenses; qu'il avait fini par croire ses économies
inépuisables.
Aussi riait-il d'aise.
-Vous allez voir! vous allez voir!
Et il resta confondu, lorsque, à la suite de fouilles fiévreuses parmi un
amas de notes et de factures, il ne put réunir qu'une somme de six cent
quinze francs, deux billets de cent francs, quatre cents francs en or, et
quinze francs en petite monnaie. Il secouait les autres papiers, il passait
les doigts dans les coins du tiroir, en se récriant.
--Mais ce c'est pas possible! mais il y en a toujours eu, il y en avait
encore des tas, ces jours-ci!... Il faut que ce soient toutes ces vieilles
factures qui m'aient trompé. Je vous jure que, l'autre semaine, j'en ai vu,
j'en ai touché beaucoup.
Il était d'une bonne foi si amusante, il s'étonnait avec une telle
sincérité de grand enfant, que Clotilde ne put s'empêcher de rire. Ah! ce
pauvre maître, quel homme d'affaires pitoyable! Puis, comme elle remarqua
l'air fâché de Martine, son absolu désespoir devant ce peu d'argent qui
représentait maintenant leur vie à tous les trois, elle fut prise d'un
attendrissement désolé, ses yeux se mouillèrent, tandis qu'elle murmurait:
--Mon Dieu! c'est pour moi que tu as tout dépensé, c'est moi la ruine, la
cause unique, si nous n'avons plus rien!
En effet, il avait oublié l'argent pris pour les cadeaux. La fuite était
là, évidemment. Cela le rasséréna de comprendre. Et, comme, dans sa
douleur, elle parlait de tout rendre aux marchands, il s'irrita.
--Ce que je t'ai donné, le rendre! Mais ce serait un peu de mon coeur que
tu rendrais avec! Non, non, je mourrais de faim à côté, je te veux telle
que je t'ai voulue!
Puis, confiant, voyant s'ouvrir un avenir illimité:
--D'ailleurs, ce n'est pas encore ce soir que nous mourrons de faim,
n'est-ce pas, Martine?... Avec ça, nous irons loin.
Martine hocha la tête. Elle s'engageait bien à aller deux mois avec ça,
peut-être trois, si l'on était très raisonnable, mais pas davantage.
Autrefois, le tiroir était alimenté, de l'argent arrivait toujours un peu;
tandis que, maintenant, les rentrées étaient complètement nulles, depuis
que monsieur abandonnait ses malades. Il ne fallait donc pas compter sur
une aide, venue du dehors. Et elle conclut, en disant:
--Donnez-moi les deux billets de cent francs. Je vais tâcher de les faire
durer tout un mois. Ensuite, nous verrons.... Mais soyez bien prudent, ne
touchez pas aux quatre cents francs d'or, fermez le tiroir et ne le rouvrez
plus.
--Oh! ça, cria le docteur, tu peux être tranquille! Je me couperais plutôt
la main.
Tout fut ainsi réglé. Martine gardait la libre disposition de ces
ressources dernières; et l'on pouvait se fier à son économie, on était sûr
qu'elle rognerait sur les centimes. Quant à Clotilde, qui n'avait jamais eu
de bourse personnelle, elle ne devait même pas s'apercevoir du manque
d'argent. Seul, Pascal souffrirait de n'avoir plus son trésor ouvert,
inépuisable; mais il s'était formellement engagé à tout faire payer par la
servante.
--Ouf! voilà de la bonne besogne! dit-il, soulagé, heureux, comme s'il
venait d'arranger une affaire considérable, qui assurait pour toujours leur
existence.
Une semaine s'écoula, rien ne semblait changé à la Souleiade. Dans le
ravissement de leur tendresse, ni Pascal ni Clotilde ne paraissaient plus
se douter de la misère menaçante. Et, un matin que celle-ci était sortie
avec Martine, pour l'accompagner au marché, le docteur, resté seul, reçut
une visite, qui le remplit d'abord d'une sorte de terreur. C'était la
revendeuse qui lui avait vendu le corsage en vieux point d'Alençon, cette
merveille, son premier cadeau. Il se sentait si faible contre une tentation
possible, qu'il en tremblait. Avant même que la marchande eût prononcé une
parole, il se défendit: non! non! il ne pouvait, il ne voulait rien
acheter; et, les mains en avant, il l'empêchait de rien sortir de son petit
sac de cuir. Elle pourtant, très grasse et affable, souriait, certaine de
la victoire. D'une voix continue, enveloppante, elle se mit à parler, à lui
conter une histoire: oui! une dame qu'elle ne pouvait pas nommer, une des
dames les plus distinguées de Plassans, frappée d'un malheur, réduite à se
défaire d'un bijou; puis, elle s'étendit sur la superbe occasion, un bijou
qui avait coûté plus de douze cents francs, qu'on se résignait à laisser
pour cinq cents. Sans hâte, elle avait ouvert son sac, malgré l'effarement,
l'anxiété croissante du docteur; elle en tira une mince chaîne de cou,
garnie par devant de sept perles, simplement; mais les perles avaient une
rondeur, un éclat, une limpidité admirables. Cela était très fin, très pur,
d'une fraîcheur exquise. Tout de suite, il l'avait vu, ce collier, au cou
délicat de Clotilde, comme la parure naturelle de cette chair de soie, dont
il gardait, à ses lèvres, le goût de fleur. Un autre bijou l'aurait
inutilement chargé, ces perles ne diraient que sa jeunesse. Et, déjà, il
l'avait pris entre ses doigts frémissants, il éprouvait une mortelle peine
à l'idée de le rendre. Pourtant, il se défendait toujours, jurait qu'il
n'avait pas cinq cents francs, tandis que la marchande continuait, de sa
voix égale, à faire valoir le bon marché, qui était réel. Après un quart
d'heure encore, quand elle crut le tenir, elle voulut bien, tout d'un coup,
laisser le collier à trois cents francs; et il céda, sa folie du don fut la
plus forte, son besoin de faire plaisir, de parer son idole, lorsqu'il alla
prendre les quinze pièces d'or, dans le tiroir, pour les compter à la
marchande, il était convaincu que les affaires s'arrangeraient, chez le
notaire, et qu'on aurait bientôt beaucoup d'argent.
Alors, dès que Pascal se retrouva seul, avec le bijou dans sa poche, il fut
pris d'une joie d'enfant, il prépara sa petite surprise, en attendant le
retour de Clotilde, bouleversé d'impatience. Et, quand il l'aperçut, son
coeur battit à se rompre. Elle avait très chaud, l'ardent soleil d'août
embrasait le ciel. Aussi voulut-elle changer de robe, heureuse cependant de
sa promenade, racontant avec des rires le bon marché que Martine venait de
faire, deux pigeons pour dix-huit sous. Lui, suffoqué par l'émotion,
l'avait suivie dans sa chambre; et, comme elle n'était plus qu'en jupon,
les bras nus, les épaules nues, il affecta de remarquer quelque chose à son
cou.
-Tiens! qu'est-ce que tu as donc là? Fais voir.
Il cachait le collier dans sa main, il parvint à le lui mettre, en feignant
de promener ses doigts, pour s'assurer qu'elle n'avait rien. Mais elle se
débattait, gaiement.
--Finis donc! Je sais bien qu'il n'y a rien.... Voyons, qu'est-ce que tu
trafiques, qu'est-ce que tu as qui me chatouille?
D'une étreinte, il la saisit, il la mena devant la grande psyché, où elle
se vit toute. A son cou, la mince chaîne n'était qu'un fil d'or, et elle
aperçut les sept perles comme des étoiles laiteuses, nées là et doucement
luisantes sur la soie de sa peau. C'était enfantin et délicieux. Tout de
suite, elle eut un rire charmé, un roucoulement de colombe coquette qui se
rengorge.
--Oh! maître, maître! que tu es bon!... Tu ne penses donc qu'à moi?...
Comme tu me rends heureuse!
Et la joie qu'elle avait dans les yeux, cette joie de femme et d'amante,
ravie d'être belle, d'être adorée, le récompensait divinement de sa folie.
Elle avait renversé la tête, rayonnante, et elle tendait les lèvres. Il se
pencha, ils se baisèrent.
--Tu es contente?
--Oh! oui, maître, contente, contente!... C'est si doux, si pur, les
perles! Et celles-ci me vont si bien!
Un instant encore, elle s'admira dans la glace, innocemment vaniteuse de la
fleur blonde de sa peau, sous les gouttes nacrées des perles. Puis, cédant
à un besoin de se montrer, entendant remuer la servante dans la salle
voisine, elle s'échappa, courut à elle, en jupon, la gorge nue.
--Martine! Martine! Vois donc ce que maître vient de me donner!... Hein,
suis-je belle!
Mais, à la mine sévère, subitement terreuse de la vieille fille, sa joie
fut gâtée. Peut-être eut-elle conscience du déchirement jaloux que son
éclatante jeunesse produisait chez cette pauvre créature, usée dans la
résignation muette de sa domesticité, en adoration devant son maître. Ce ne
fut là, d'ailleurs, que le premier mouvement d'une seconde, inconscient
pour l'une, à peine soupçonné par l'autre; et ce qui restait, c'était la
désapprobation visible de la servante économe, le cadeau coûteux regardé de
travers et condamné.
Clotilde fut saisie d'un petit froid.
--Seulement, murmura-t-elle, maître a encore fouillé dans son
secrétaire.... C'est très cher, les perles, n'est-ce pas?
Pascal, gêné à son tour, se récria, expliqua l'occasion superbe, conta la
visite de la revendeuse, en un flot de paroles. Une bonne affaire
incroyable: on ne pouvait pas ne pas acheter.
--Combien? interrogea la jeune fille, avec une véritable anxiété.
--Trois cents francs.
Et Martine, qui n'avait pas encore ouvert la bouche, terrible dans son
silence, ne put retenir ce cri:
--Bon Dieu! de quoi vivre six semaines, et nous n'avons pas de pain!
De grosses larmes jaillirent des yeux de Clotilde. Elle aurait arraché le
collier de son cou, si Pascal ne l'en avait empêchée. Elle parlait de le
rendre sur-le-champ, elle bégayait, éperdue:
--C'est vrai, Martine a raison.... Maître est fou, et je suis folle
moi-même, à garder ça une minute, dans la situation où nous sommes.... Il
me brûlerait la peau. Je t'en supplie, laisse-le-moi reporter.
Jamais il ne voulut y consentir. Il se désolait avec elles deux,
reconnaissait sa faute, criait qu'il était incorrigible, qu'on aurait du
lui enlever tout l'argent. Et il courut au secrétaire, apporta les cent
francs qui lui restaient, força Martine à les prendre.
--Je vous dis que je ne veux plus avoir un sou! Je le dépenserais
encore.... Tenez! Martine, vous êtes la seule raisonnable. Vous ferez durer
l'argent, j'en suis bien convaincu, jusqu'à ce que nos affaires soient
arrangées.... Et toi, chérie, garde ça, ne me fais point de peine.
Embrasse-moi, va t'habiller.
Il ne fut plus question de cette catastrophe. Mais Clotilde avait gardé le
collier au cou, sous sa robe; et cela était d'une discrétion charmante, ce
petit bijou si fin, si joli, ignoré de tous, qu'elle seule sentait sur
elle. Parfois, dans leur intimité, elle souriait à Pascal, elle sortait
vivement les perles de son corsage, pour les lui montrer, sans une parole;
et, du même geste prompt, elle les remettait sur sa gorge tiède,
délicieusement émue. C'était leur folie qu'elle lui rappelait; avec une
gratitude confuse, un rayonnement de joie toujours aussi vive. Jamais plus
elle ne les quitta.
Une vie de gêne, douce malgré tout, commença dès lors. Martine avait fait
un inventaire exact des ressources de la maison, et c'était désastreux.
Seule, la provision de pommes de terre promettait d'être sérieuse. Par une
malechance, la jarre d'huile tirait à sa fin, de même que le dernier
tonneau de vin s'épuisait. La Souleiade, n'ayant plus ni vignes ni
oliviers, ne produisait guère que quelques légumes et un peu de fruits, des
poires qui n'étaient pas mûres, du raisin de treille qui allait être
l'unique régal. Enfin, il fallait quotidiennement acheter le pain et la
viande. Aussi, dès le premier jour, la servante rationna-t-elle Pascal et
Clotilde, supprimant les anciennes douceurs, les crèmes, les pâtisseries,
réduisant les plats à la portion congrue. Elle avait repris toute son
autorité d'autrefois, elle les traitait en enfants, qu'elle ne consultait
même plus sur leurs désirs ni sur leurs goûts. C'était elle qui réglait les
menus, qui savait mieux qu'eux ce dont ils avaient besoin, maternelle
d'ailleurs, les entourant de soins infinis, faisant ce miracle de leur
donner encore de l'aisance pour leur pauvre argent, ne les bousculant
parfois que dans leur intérêt, comme on bouscule les gamins qui ne veulent
pas manger leur soupe. Et il semblait que cette singulière maternité, cette
immolation dernière, cette paix de l'illusion dont elle entourait leurs
amours, la contentait un peu elle aussi, la tirait du sourd désespoir où
elle était tombée. Depuis qu'elle veillait ainsi sur eux, elle avait
retrouvé sa petite figure blanche de nonne vouée au célibat, ses calmes
yeux couleur de cendre. Lorsque, après les éternelles pommes de terre, la
petite côtelette de quatre sons, perdue au milieu des légumes, elle
arrivait, certains jours, sans compromettre son budget, à leur servir des
crêpes, elle triomphait, elle riait de leurs rires.
Pascal et Clotilde trouvaient tout très bien, ce qui ne les empêchait pas
de la plaisanter, quand elle n'était pas là. Les anciennes moqueries sur
son avarice recommençaient, ils prétendaient qu'elle comptait les grains de
poivre, tant de grains par chaque plat, histoire de les économiser. Quand
les pommes de terre manquaient par trop d'huile, quand les côtelettes se
réduisaient à une bouchée, ils échangeaient un vif coup d'oeil, ils
attendaient qu'elle fût sortie, pour étouffer leur gaieté dans leur
serviette. Ils s'amusaient de tout, ils riaient de leur misère.
A la fin du premier mois, Pascal songea aux gages de Martine. D'habitude,
elle prélevait elle-même ses quarante francs sur la bourse commune qu'elle
tenait.
--Ma pauvre fille, lui dit-il un soir, comment allez-vous faire, pour vos
gages, puisqu'il n'y a plus d'argent?
Elle resta un instant, les yeux à terre, l'air consterné.
--Dame! monsieur, il faudra bien que j'attende.
Mais il voyait qu'elle ne disait pas tout, qu'elle avait eu l'idée d'un
arrangement, dont elle ne savait de quelle façon lui faire l'offre. Et il
l'encouragea.
--Alors, du moment que monsieur y consentirait, j'aimerais mieux que
monsieur me signât un papier..
--Comment, un papier?
--Oui, un papier où monsieur, chaque mois, dirait qu'il me doit quarante
francs.
Tout de suite, Pascal lui fit le papier, et elle en fut très heureuse, elle
le serra avec soin, comme du bel et bon argent. Cela, évidemment, la
tranquillisait. Mais ce papier devint, pour le docteur et sa compagne, un
nouveau sujet d'étonnement et de plaisanterie. Quel était donc
l'extraordinaire pouvoir de l'argent sur certaines âmes? Cette vieille
fille qui les servait à genoux, qui l'adorait surtout, lui, au point de lui
avoir donné sa vie, et qui prenait cette garantie imbécile, ce chiffon de
papier sans valeur, s'il ne pouvait la payer!
Du reste, ni Pascal ni Clotilde n'avaient eu, jusque-là, un grand mérite à
garder leur sérénité dans l'infortune, car ils ne sentaient pas celle-ci.
Ils vivaient au-dessus, plus loin, plus haut, dans l'heureuse et riche
contrée de leur passion. A table, ils ignoraient ce qu'ils mangeaient, ils
pouvaient faire le rêve de mets princiers, servis sur des plats d'argent.
Autour d'eux, ils n'avaient pas conscience du dénuement qui croissait, de
la servante affamée, nourrie de leurs miettes; et ils marchaient par la
maison vide comme à travers un palais tendu de soie, regorgeant de
richesses. Ce fut certainement l'époque la plus heureuse de leurs amours.
La chambre était un monde, la chambre tapissée de vieille indienne, couleur
d'aurore, où ils ne savaient comment épuiser l'infini, le bonheur sans fin
d'être aux bras l'un de l'autre. Ensuite, la salle de travail gardait les
bons souvenirs du passé, à ce point qu'ils y vivaient les journées, comme
drapés luxueusement dans la joie d'y avoir déjà vécu si longtemps ensemble.
Puis, dehors, au fond des moindres coins de la Souleiade, c'était le royal
été qui dressait sa tente bleue, éblouissante d'or. Le matin, le long des
allées embaumées de la pinède, à midi, sous l'ombre noire des platanes,
rafraîchie par la chanson de la source, le soir, sur la terrasse qui se
refroidissait ou sur l'aire encore tiède, baignée du petit jour bleu des
premières étoiles, ils promenaient avec ravissement leur existence de
pauvres, dont la seule ambition était de vivre toujours ensemble, dans
l'absolu dédain de tout le reste. La terre était à eux, et les trésors, et
les fêtes, et les souverainetés, du moment qu'ils se possédaient.
Vers la fin d'août, cependant, les choses se gâtèrent encore. Ils avaient
parfois des réveils inquiets, au milieu de cette vie sans liens ni devoirs,
sans travail, qu'ils sentaient si douce, mais impossible, mauvaise à
toujours vivre. Un soir, Martine leur déclara qu'elle n'avait plus que
cinquante francs, et qu'on aurait du mal à vivre deux semaines, en cessant
de boire du vin. D'autre part, les nouvelles devenaient graves, le notaire
Grandguillot était décidément insolvable, les créanciers personnels
eux-mêmes ne toucheraient pas un sou. D'abord, on avait pu compter sur la
maison et deux fermes que le notaire en fuite laissait forcément derrière
lui; mais il était certain, maintenant, que ces propriétés se trouvaient
mises au nom de sa femme; et, pendant que lui, en Suisse, disait-on,
jouissait de la beauté des montagnes, celle-ci occupait une des fermes,
qu'elle faisait valoir, très calme, loin des ennuis de leur déconfiture.
Plassans bouleversé racontait que la femme tolérait les débordements du
mari, jusqu'à lui permettre les deux maîtresses qu'il avait emmenées au
bord des grands lacs. Et Pascal, avec son insouciance habituelle,
négligeait même d'aller voir le procureur de la république, pour causer de
son cas, suffisamment renseigné par tout ce qu'on lui racontait, demandant
à quoi bon remuer cette vilaine histoire, puisqu'il n'y avait plus rien de
propre ni d'utile à en tirer.
Alors, à la Souleiade, l'avenir apparut menaçant. C'était la misère noire,
à bref délai. Et Clotilde, très raisonnable au fond, fut la première à
trembler. Elle gardait sa gaieté vive, tant que Pascal était la; mais, plus
prévoyante que lui, dans sa tendresse de femme, elle tombait à une
véritable terreur, dès qu'il la quittait un instant, se demandant ce qu'il
deviendrait, à son âge, chargé d'une maison si lourde. Tout un plan
l'occupa en secret pendant plusieurs jours, celui de travailler, de gagner
de l'argent, beaucoup d'argent, avec ses pastels. On s'était récrié tant de
fois devant son talent singulier et si personnel, qu'elle mit Martine dans
sa confidence et la chargea, un beau matin, d'aller offrir plusieurs de ses
bouquets chimériques au marchand de couleurs du cours Sauvaire, qui était,
affirmait-on, en relation de parenté avec un peintre de Paris. La condition
formelle était de ne rien exposer à Plassans, de tout expédier au loin.
Mais le résultat fut désastreux, le marchand resta effrayé devant
l'étrangeté de l'invention, la fougue débridée de la facture, et il déclara
que jamais ça ne se vendrait. Elle en fut désespérée, de grosses larmes lui
vinrent aux yeux. A quoi servait-elle? c'était un chagrin et une honte, de
n'être bonne à rien! Et il fallut que la servante la consolât, lui
expliquât que toutes les femmes sans doute ne naissent pas pour travailler,
que les unes poussent comme les fleurs dans les jardins, pour sentir bon,
tandis que les autres sont le blé de la terre, qu'on écrase et qui nourrit.
Cependant, Martine ruminait un autre projet qui était de décider le docteur
à reprendre sa clientèle. Elle finit par en parler à Clotilde, qui, tout de
suite, lui montra les difficultés, l'impossibilité presque matérielle d'une
pareille tentative. Justement, elle en avait causé avec Pascal, la veille
encore. Lui aussi se préoccupait, songeait au travail, comme à l'unique
chance de salut. L'idée de rouvrir un cabinet de consultation devait lui
venir la première. Mais il était depuis si longtemps le médecin des
pauvres! Comment oser se faire payer, lorsqu'il y avait tant d'années déjà
qu'il ne réclamait plus d'argent? Puis, n'était-ce pas trop tard, à son
âge, pour recommencer une carrière? sans compter les histoires absurdes qui
couraient sur lui, toute cette légende de génie à demi fêlé qu'on lui avait
faite. Il ne retrouverait pas un client, ce serait une cruauté inutile que
de le forcer à un essai, dont il reviendrait sûrement le coeur meurtri et
les mains vides. Clotilde, au contraire, s'employait toute, pour l'en
détourner; et Martine comprit ces bonnes raisons, s'écria, elle aussi,
qu'il fallait l'empêcher de courir le risque d'un si gros chagrin.
D'ailleurs, en causant, une idée nouvelle lui était poussée, au souvenir
d'un ancien registre découvert par elle dans une armoire, et sur lequel,
autrefois, elle avait inscrit les visites du docteur. Beaucoup de gens
n'avaient jamais payé, de sorte qu'une liste de ceux-ci occupait deux
grandes pages du registre. Pourquoi donc, maintenant qu'on était
malheureux, n'aurait-on pas exigé de ces gens les sommes qu'ils devaient?
On pouvait bien agir sans en parler à monsieur, qui avait toujours refusé
de s'adresser à la justice. Et, cette fois, Clotilde lui donna raison. Ce
fut tout un complot: elle-même releva les créances, prépara les notes, que
la servante alla porter. Mais nulle part elle ne toucha un sou, on lui
répondit de porte en porte qu'on examinerait, qu'on passerait chez le
docteur. Dix jours s'écoulèrent, personne ne vint, il n'y avait plus à la
maison que six francs, de quoi vivre deux ou trois jours encore.
Martine, le lendemain, comme elle rentrait les mains vides, d'une nouvelle
démarche chez un ancien client, prit Clotilde à part, pour lui raconter
qu'elle venait de causer avec madame Félicité, au coin de la rue de la
Banne. Celle-ci, sans doute, la guettait. Elle ne remettait toujours pas
les pieds à la Souleiade. Même le malheur qui frappait son fils, cette
perte brusque d'argent dont parlait toute la ville, ne l'avait pas
rapprochée de lui. Mais elle attendait dans un frémissement passionné, elle
ne gardait son attitude de mère rigoriste, ne pactisant pas avec certaines
fautes, que certaine de tenir enfin Pascal à sa merci, comptant bien qu'il
allait être forcé de l'appeler à son aide, un jour ou l'autre. Quand il
n'aurait plus un sou, qu'il frapperait à sa porte, elle dicterait ses
conditions, le déciderait au mariage avec Clotilde, ou mieux encore
exigerait le départ de celle-ci. Pourtant, les journées passaient, elle ne
le voyait pas venir. Et c'était pourquoi elle avait arrêté Martine, prenant
une mine apitoyée, demandant des nouvelles, paraissant s'étonner qu'on
n'eût point recours à sa bourse, tout en donnant à comprendre que sa
dignité l'empêchait de faire le premier pas.
--Vous devriez en parler à monsieur et le décider, conclut la servante. En
effet, pourquoi ne s'adresserait-il pas à sa mère? Ce serait tout naturel.
Clotilde se révolta.
--Oh! jamais! je ne me charge pas d'une commission pareille. Maître se
fâcherait, et il aurait raison. Je crois bien qu'il se laisserait mourir de
faim plutôt que de manger le pain de grand'mère.
Alors, le surlendemain soir, au dîner, comme Martine leur servait un reste
de bouilli, elle les prévint.
--Je n'ai plus d'argent, monsieur, et demain il n'y aura que des pommes de
terre, sans huile ni beurre.... Voici trois semaines que vous buvez de
l'eau. Maintenant, il faudra se passer de viande.
Ils s'égayèrent, ils plaisantèrent encore.
--Vous avez du sel, ma brave fille?
--Oh! ça, oui, monsieur, encore un peu.
--Eh bien! des pommes de terre avec du sel, c'est très bon quand on a faim.
Elle retourna dans sa cuisine, et tout bas ils reprirent leurs moqueries
sur son extraordinaire avarice. Jamais elle n'aurait offert de leur avancer
dix francs, elle qui avait son petit trésor caché quelque part, dans un
endroit solide que personne ne connaissait. D'ailleurs, ils en riaient,
sans lui en vouloir, car elle ne devait pas plus songer à cela qu'à
décrocher les étoiles, pour les leur servir.
La nuit, pourtant, dès qu'ils se furent couchés, Pascal sentit Clotilde
fiévreuse, tourmentée d'insomnie. C'était d'habitude ainsi, aux bras l'un
de l'autre, dans les tièdes ténèbres, qu'il la confessait; et elle osa lui
dire son inquiétude pour lui, pour elle, pour la maison entière.
Qu'allaient-ils devenir, sans ressources aucunes? Un instant, elle fut sur
le point de lui parler de sa mère. Puis, elle n'osa pas, elle se contenta
de lui avouer les démarches qu'elles avaient faites, Martine et elle:
l'ancien registre retrouvé, les notes relevées et envoyées, l'argent
réclamé partout, inutilement. Dans d'autres circonstances, il aurait eu, à
cet aveu, un grand chagrin et une grande colère, blessé de ce qu'on avait
agi sans lui, en allant contre l'attitude de toute sa vie professionnelle.
Il resta silencieux d'abord, très ému, et cela suffisait à prouver quelle
était par moments son angoisse secrète, sous cette insouciance de la misère
qu'il montrait. Puis, il pardonna à Clotilde en la serrant éperdument
contre sa poitrine, il finit par dire qu'elle avait bien fait, qu'on ne
pouvait pas vivre plus longtemps de la sorte. Ils cessèrent de parler, mais
elle le sentait qui ne dormait pas, qui cherchait comme elle un moyen de
trouver l'argent nécessaire aux besoins quotidiens. Telle fut leur première
nuit malheureuse, une nuit de souffrance commune, où elle, se désespérait
du tourment qu'il se faisait, où lui, ne pouvait tolérer l'idée de la
savoir sans pain.
Au déjeuner, le lendemain, ils ne mangèrent que des fruits. Le docteur
était resté muet toute la matinée, en proie à un visible combat. Et ce fut
seulement vers trois heures qu'il prit une résolution.
--Allons, il faut se remuer, dit-il à sa compagne. Je ne veux pas que tu
jeûnes, ce soir encore.... Va mettre un chapeau, nous sortons ensemble.
Elle le regardait, attendant de comprendre.
--Oui, puisqu'on nous doit de l'argent et qu'on n'a pas voulu vous le
donner, je vais aller voir si on me le refuse, à moi aussi.
Ses mains tremblaient, cette idée de se faire payer de la sorte, après tant
d'années, devait lui coûter affreusement; mais il s'efforçait de sourire,
il affectait toute une bravoure. Et elle, qui sentait, au bégaiement de sa
voix, la profondeur de son sacrifice, en éprouva une violente émotion.
--Non! non! maître, n'y va pas, si cela te fait trop de peine.... Martine
pourrait y retourner.
Mais la servante, qui était là, approuvait beaucoup monsieur, au contraire.
--Tiens! pourquoi donc monsieur n'irait-il pas? Il n'y a jamais de honte à
réclamer ce qu'on vous doit.... N'est-ce pas? chacun le sien.... Je trouve
ça très bien, moi, que monsieur montre enfin qu'il est un homme.
Alors, de même que jadis, aux heures de félicité, le vieux roi David, ainsi
que Pascal se nommait parfois en plaisantant, sortit au bras d'Abisaïg. Ni
l'un ni l'autre n'étaient encore en haillons, lui avait toujours sa
redingote correctement boutonnée, tandis qu'elle portait sa jolie robe de
toile, à pois rouges; mais le sentiment de leur misère sans doute les
diminuait, leur faisait croire qu'ils n'étaient plus que deux pauvres,
tenant peu de place, filant modestement le long des maisons. Les rues
ensoleillées étaient presque vides. Quelques regards les gênèrent; et ils
ne hâtaient pas leur marche, tellement leur coeur se serrait.
Pascal voulut commencer par un ancien magistrat, qu'il avait soigné pour
une affection des reins. Il entra, après avoir laissé Clotilde sur un banc
du cours Sauvaire. Mais il fut très soulagé, lorsque le magistrat,
prévenant sa demande, lui expliqua qu'il touchait ses rentes en octobre et
qu'il le payerait alors. Chez une vieille dame, une septuagénaire,
paralytique, ce fut autre chose: elle s'offensa qu'on lui eût envoyé sa
note par une domestique qui n'avait pas été polie; si bien qu'il s'empressa
de lui présenter ses excuses, en lui donnant tout le temps qu'elle
désirerait. Puis, il monta les trois étages d'un employé aux contributions,
qu'il trouva souffrant encore, aussi pauvre que lui, à ce point qu'il n'osa
même pas formuler sa demande. De là, défilèrent à la suite une mercière, la
femme d'un avocat, un marchand d'huile, un boulanger, tous des gens à leur
aise; et tous l'évincèrent, les uns sous des prétextes, les autres en ne le
recevant pas; il y en eut même un qui affecta de ne pas comprendre. Restait
la marquise de Valqueyras, l'unique représentante d'une très ancienne
famille, fort riche et d'une avarice célèbre, veuve, avec une fillette de
dix ans. Il l'avait gardée pour la dernière, car elle l'effrayait beaucoup.
Il finit par sonner à son antique hôtel, au bas du cours Sauvaire, une
construction monumentale, du temps de Mazarin. Et il y demeura si
longtemps, que Clotilde, qui se promenait sous les arbres, fut prise
d'inquiétude.
Enfin, quand il reparut, au bout d'une grande demi-heure, elle plaisanta,
soulagée.
--Quoi donc? elle n'avait pas de monnaie?
Mais, chez celle-là encore, il n'avait rien touché. Elle s'était plainte de
ses fermiers, qui ne la payaient plus.
--Imagine-toi, continua-t-il pour expliquer sa longue absence, la fillette
est malade. Je crains que ce ne soit un commencement de fièvre muqueuse....
Alors, elle a voulu me la montrer, et j'ai examiné cette pauvre petite....
Un invincible sourire montait aux lèvres de Clotilde.
--Et tu as laissé une consultation?
--Sans doute, pouvais-je faire autrement?
Elle lui avait repris le bras, très émue, et il la sentit qui le serrait
fortement sur son coeur. Un instant, ils marchèrent au hasard. C'était
fini, il ne leur restait qu'à rentrer chez eux, les mains vides. Mais lui
refusait, s'obstinait à vouloir pour elle autre chose que les pommes de
terre et l'eau qui les attendaient. Quand ils eurent remonté le cours
Sauvaire, ils tournèrent à gauche, dans la ville neuve; et il semblait que
le malheur s'acharnait, les emportant à la dérive.
--Écoute, dit-il enfin, j'ai une idée.... Si je m'adressais à Ramond, il
nous prêterait volontiers mille francs, qu'on lui rendrait, lorsque nos
affaires seront arrangées.
Elle ne répondit pas tout de suite. Ramond, qu'elle avait repoussé, qui
était marié maintenant, installé dans une maison de la ville neuve, en
passe d'être le beau médecin à la mode et de gagner une fortune! Elle le
savait heureusement d'esprit droit, de coeur solide. S'il n'était pas
revenu les voir, c'était à coup sûr par discrétion. Lorsqu'il les
rencontrait, il les saluait d'un air si émerveillé, si content de leur
bonheur!
--Est-ce que ça te gêne? demanda ingénument Pascal, qui aurait ouvert au
jeune médecin sa maison, sa bourse, son coeur.
Alors, elle se hâta de répondre.
--Non, non!... Il n'y a jamais eu entre nous que de l'affection et de la
franchise. Je crois que je lui ai fait beaucoup de peine, mais il m'a
pardonné.... Tu as raison, nous n'avons pas d'autre ami, c'est à Ramond
qu'il faut nous adresser.
La malechance les poursuivait, Ramond était absent, en consultation à
Marseille, d'où il ne devait revenir que le lendemain soir; et ce fut la
jeune madame Ramond qui les reçut, une ancienne amie de Clotilde, dont elle
était la cadette, de trois ans. Elle parut un peu gênée, se montra pourtant
fort aimable. Mais le docteur, naturellement, ne fit pas sa demande, et se
contenta d'expliquer sa visite, en disant que Ramond lui manquait.
Dans la rue, de nouveau, Pascal et Clotilde se sentirent seuls et perdus.
Où se rendre, maintenant? quelle tentative faire? Et ils durent se remettre
à marcher, au petit bonheur.
--Maître, je ne t'ai pas dit, osa murmurer Clotilde, il paraît que Martine
a rencontré grand'mère.... Oui, grand'mère s'est inquiétée de nous, lui a
demandé pourquoi nous n'allions pas chez elle, si nous étions dans le
besoin.... Et, tiens! voilà sa porte là-bas....
En effet, ils étaient rue de la Banne, on apercevait l'angle de la place de
la Sous-Préfecture. Mais il venait de comprendre, il la faisait taire.
--Jamais, entends-tu!... Et toi-même, tu n'irais pas. Tu me dis cela, parce
que tu as du chagrin; à me voir ainsi sur le pavé. Moi aussi, j'ai le coeur
gros, en songeant que tu es là et que tu souffres. Seulement, il vaut mieux
souffrir que de faire une chose dont on garderait le continuel remords....
Je ne veux pas, je ne peux pas.
Ils quittèrent la rue de la Banne, ils s'engagèrent dans le vieux quartier.
--J'aime mieux mille fois m'adresser aux étrangers.... Peut-être avons-nous
des amis encore, mais ils ne sont que parmi les pauvres.
Et, résigné à l'aumône, David continua sa marche au bras d'Abisaïg, le
vieux roi mendiant s'en alla de porte en porte, appuyé à l'épaule de la
sujette amoureuse, dont la jeunesse restait son unique soutien. Il était
près de six heures, la forte chaleur tombait, les rues étroites
s'emplissaient de monde; et, dans ce quartier populeux, où ils étaient
aimés, on les saluait, on leur souriait. Un peu de pitié se mêlait à
l'admiration, car personne n'ignorait leur ruine. Pourtant, ils semblaient
d'une beauté plus haute, lui tout blanc, elle toute blonde, ainsi
foudroyés. On les sentait unis et confondus davantage, la tête toujours
droite et fiers de leur éclatant amour, mais frappés par le malheur, lui
ébranlé, tandis qu'elle, d'un coeur vaillant, le redressait. Des ouvriers
en bourgeron passèrent, qui avaient plus d'argent dans leur poche. Personne
n'osa leur offrir le sou qu'on ne refuse pas à ceux qui ont faim. Rue
Canquoin, ils voulurent s'arrêter chez Guiraude: elle était morte à son
tour, la semaine d'auparavant. Deux autres tentatives qu'ils firent,
échouèrent. Désormais, ils en étaient à rêver quelque part un emprunt de
dix francs. Ils battaient la ville depuis trois heures.
Ah! ce Plassans, avec le cours Sauvaire, la rue de Rome et la rue de la
Banne qui le partageaient en trois quartiers, ce Plassans aux fenêtres
closes, cette ville mangée de soleil, d'apparence morte, et qui cachait
sous cette immobilité toute une vie nocturne de cercle et de jeu, trois
fois encore ils la traversèrent, d'un pas ralenti, par cette fin limpide
d'une ardente journée d'août! Sur le cours, d'anciennes pataches, qui
conduisaient aux villages de la montagne, attendaient, dételées; et, à
l'ombre noire des platanes, aux portes des cafés, les consommateurs, qu'on
voyait là dès sept heures du matin, les regardèrent avec des sourires. Dans
la ville neuve également, où des domestiques se plantèrent sur le seuil des
maisons cossues, ils sentirent moins de sympathie que dans les rues
désertes du quartier Saint-Marc, dont les vieux hôtels gardaient un silence
ami. Ils retournèrent au fond du vieux quartier, ils allèrent jusqu'à
Saint-Saturnin, la cathédrale, dont le jardin du chapitre ombrageait
l'abside, un coin de délicieuse paix, d'où un pauvre les chassa en leur
demandant lui-même l'aumône. On bâtissait beaucoup du côté de la gare, un
nouveau faubourg poussait là, ils s'y rendirent. Puis, ils revinrent une
dernière fois jusqu'à la place de la Sous-Préfecture, avec un brusque
réveil d'espoir, l'idée qu'ils finiraient par rencontrer quelqu'un, que de
l'argent leur serait offert. Mais ils n'étaient toujours accompagnés que du
pardon souriant de la ville, à les voir si unis et si beaux. Les cailloux
de la Viorne, le petit pavage pointu, leur blessait les pieds. Et ils
durent enfin rentrer sans rien à la Souleiade, tous les deux, le vieux roi
mendiant et sa sujette soumise, Abisaïg dans sa fleur de jeunesse, qui
ramenait David vieillissant, dépouillé de ses biens, las d'avoir
inutilement battu les routes.
Il était huit heures. Martine qui les attendait, comprit qu'elle n'aurait
pas de cuisine à faire, ce soir-là. Elle prétendit avoir dîné; et, comme
elle paraissait souffrante, Pascal l'envoya se coucher tout de suite.
--Nous nous passerons bien de toi, répétait Clotilde. Puisque les pommes de
terre sont sur le feu, nous les prendrons nous-mêmes.
La servante, de méchante humeur, céda. Elle mâchait de sourdes paroles:
quand on a tout mangé, à quoi bon se mettre à table? Puis, avant de
s'enfermer dans sa chambre:
--Monsieur, il n'y a plus d'avoine pour Bonhomme. Je lui ai trouvé l'air
drôle, et monsieur devrait aller le voir.
Tout de suite, Pascal et Clotilde, pris d'inquiétude, se rendirent à
l'écurie. Le vieux cheval, en effet, était couché sur sa litière,
somnolent. Depuis six mois, on ne l'avait plus sorti, à cause de ses
jambes, envahies de rhumatismes; et il était devenu complètement aveugle.
Personne ne comprenait pourquoi le docteur conservait cette vieille bête,
Martine elle-même en arrivait à dire qu'on devait l'abattre, par simple
pitié. Mais Pascal et Clotilde se récriaient, s'émotionnaient, comme si on
leur eût parlé d'achever un vieux parent, qui ne s'en irait pas assez vite.
Non, non! il les avait servis pendant plus d'un quart de siècle, il
mourrait chez eux, de sa belle mort, en brave homme qu'il avait toujours
été! Et, ce soir-là, le docteur ne dédaigna pas de l'examiner
soigneusement. Il lui souleva les pieds, lui regarda les gencives, écouta
les battements du coeur.
--Non, il n'a rien, finit-il par dire. C'est la vieillesse, simplement....
Ah! mon pauvre vieux, nous ne courrons plus les chemins ensemble!
L'idée qu'il manquait d'avoine tourmentait Clotilde. Mais Pascal la
rassura: il fallait si peu de chose, à une bête de cet âge, qui ne
travaillait plus! Elle prit alors une poignée d'herbe, au tas que la
servante avait laissé là; et ce fut une joie pour tous les deux, lorsque
Bonhomme voulut bien, par simple et bonne amitié, manger cette herbe dans
sa main.
--Eh! mais, dit-elle en riant, tu as encore de l'appétit, il ne faut pas
chercher à nous attendrir.... Bonsoir! et dors tranquille!
Et ils le laissèrent sommeiller, après lui avoir l'un et l'autre, comme
d'habitude, mis un gros baiser à gauche et à droite des naseaux.
La nuit tombait, ils eurent une idée, pour ne pas rester en bas, dans la
maison vide: ce fut de tout barricader et d'emporter leur dîner, en haut,
dans la chambre. Vivement, elle monta le plat de pommes de terre, avec du
sel et une belle carafe d'eau pure; tandis que lui se chargeait d'un panier
de raisin, le premier qu'on eût cueilli à une treille précoce, en dessous
de la terrasse. Ils s'enfermèrent, ils mirent le couvert sur une petite
table, les pommes de terre au milieu, entre la salière et la carafe, et le
panier de raisin sur une chaise, à côté. Et ce fut un gala merveilleux, qui
leur rappela l'exquis déjeuner qu'ils avaient fait, au lendemain des noces,
lorsque Martine s'était obstinée à ne pas leur répondre. Ils éprouvaient le
même ravissement d'être seuls, de se servir eux-mêmes, de manger l'un
contre l'autre, dans la même assiette.
Cette soirée de misère noire qu'ils avaient tout fait au monde pour éviter,
leur gardait les heures les plus délicieuses de leur existence. Depuis
qu'ils étaient rentrés, qu'ils se trouvaient au fond de la grande chambre
amie, comme à cent lieues de cette ville indifférente qu'ils venaient de
battre, la tristesse et la crainte s'effaçaient, jusqu'au souvenir de la
mauvaise après-midi, perdue en courses inutiles. L'insouciance les avait
repris de ce qui n'était pas leur tendresse, ils ne savaient plus s'ils
étaient pauvres, s'ils auraient le lendemain à chercher un ami pour dîner
le soir. A quoi bon redouter la misère et se donner tant de peine,
puisqu'il suffisait, pour goûter tout le bonheur possible, d'être ensemble?
Lui, pourtant, s'effraya.
--Mon Dieu! nous avions si peur de cette soirée! Est-ce raisonnable d'être
heureux ainsi? Qui sait ce que demain nous garde?
Mais elle lui mit sa petite main sur la bouche.
--Non, non! demain, nous nous aimerons, comme nous nous aimons
aujourd'hui.... Aime-moi de toute ta force, comme je t'aime.
Et jamais ils n'avaient mangé de si bon coeur. Elle montrait son appétit de
belle fille à l'estomac solide, elle mordait à pleine bouche dans les
pommes de terre, avec des rires, les disant admirables, meilleures que les
mets les plus vantés. Lui aussi avait retrouvé son appétit de trente ans.
De grands coups d'eau pure leur semblaient divins. Puis, le raisin, comme
dessert, les ravissait, ces grappes si fraîches, ce sang de la terre que le
soleil avait doré. Ils mangeaient trop, ils étaient gris d'eau et de fruit,
de gaieté surtout. Ils ne se souvenaient pas d'avoir fait un gala pareil.
Leur premier déjeuner lui-même, avec tout un luxe de côtelettes, de pain et
de vin, n'avait pas eu cette ivresse, ce bonheur de vivre, où la joie
d'être ensemble suffisait, changeait la faïence en vaisselle d'or, la
nourriture misérable en une céleste cuisine, comme les dieux n'en goûtent
point.
La nuit s'était complètement faite, et ils n'avaient pas allumé de lampe,
heureux de se mettre au lit tout de suite. Mais les fenêtres restaient
grandes ouvertes sur le vaste ciel d'été, le vent du soir entrait, brûlant
encore, chargé d'une lointaine odeur de lavande. A l'horizon, la lune
venait de se lever, si pleine et si large, que toute la chambre était
baignée d'une lumière d'argent, et qu'ils se voyaient, comme à une clarté
de rêve, infiniment éclatante et douce.
Alors, les bras nus, le cou nu, la gorge nue, elle acheva magnifiquement le
festin qu'elle lui donnait, elle lui fit le royal cadeau de son corps. La
nuit précédente, ils avaient en leur premier frisson d'inquiétude, une
épouvante d'instinct, à l'approche du malheur menaçant. Et, maintenant, le
reste du monde semblait une fois encore oublié, c'était comme une nuit
suprême de béatitude, que leur accordait la bonne nature, dans
l'aveuglement de ce qui n'était pas leur passion.
Elle avait ouvert les bras, elle se livrait, se donnait toute.
--Maître, maître! j'ai voulu travailler pour toi, et j'ai appris que je
suis une bonne à rien, incapable de gagner une bouchée du pain que tu
manges. Je ne peux que t'aimer, me donner, être ton plaisir d'un moment....
Et il me suffit d'être ton plaisir, maître! Si tu savais comme je suis
contente que tu me trouves belle, puisque cette beauté, je puis t'en faire
le cadeau. Je n'ai qu'elle, et je suis si heureuse de te rendre heureux.
Il la tenait d'une étreinte ravie, il murmura:
--Oh! oui, belle! la plus belle et la plus désirée!... Tous ces pauvres
bijoux dont je t'ai parée, l'or, les pierreries, ne valent pas le plus
petit coin du satin de ta peau. Un de tes ongles, un de tes cheveux, sont
des richesses inestimables. Je baiserai dévotement, un à un, les cils de
tes paupières.
--Et, maître, écoute bien: ma joie est que tu sois âgé et que je sois
jeune, parce que le cadeau de mon corps te ravit davantage. Tu serais jeune
comme moi, le cadeau de mon corps te ferait moins de plaisir, et j'en
aurais moins de bonheur.... Ma jeunesse et ma beauté, je n'en suis fière
que pour toi, je n'en triomphe que pour te les offrir.
Il était pris d'un grand tremblement, ses yeux se mouillaient, à la sentir
sienne à ce point, et si adorable, et si précieuse.
--Tu fais de moi le maître le plus riche, le plus puissant, tu me combles
de tous les biens, tu me verses la plus divine volupté qui puisse emplir le
coeur d'un homme.
Et elle se donnait davantage, elle se donnait jusqu'au sang de ses veines.
--Prends-moi donc, maître, pour que je disparaisse et que je m'anéantisse
en toi.... Prends ma jeunesse, prends-la toute en un coup, dans un seul
baiser, et bois-la toute d'un trait, épuise-la, qu'il en reste seulement un
peu de miel à tes lèvres. Tu me rendras si heureuse, c'est moi encore qui
te serai reconnaissante.... Maître, prends mes lèvres puisqu'elles sont
fraîches, prends mon haleine puisqu'elle est pure, prends mon cou puisqu'il
est doux à la bouche qui le baise, prends mes mains, prends mes pieds,
prends tout mon corps, puisqu'il est un bouton à peine ouvert, un satin
délicat, un parfum dont tu te grises.... Tu entends! maître, que je sois un
bouquet vivant, et que tu me respires! que je sois un jeune fruit
délicieux, et que tu me goûtes! que je sois une caresse sans fin, et que tu
te baignes en moi!... Je suis ta chose, la fleur qui a poussé à tes pieds
pour te plaire, l'eau qui coule pour te rafraîchir, la sève qui bouillonne
pour te rendre une jeunesse. Et je ne suis rien, maître, si je ne suis pas
tienne!
Elle se donna, et il la prit. A ce moment, un reflet de lune l'éclairait,
dans sa nudité souveraine. Elle apparut comme la beauté même de la femme, à
son immortel printemps. Jamais il ne l'avait vue si jeune, si blanche, si
divine. Et il la remerciait du cadeau de son corps, comme si elle lui eût
donné tous les trésors de la terre. Aucun don ne peut égaler celui de la
femme jeune qui se donne, et qui donne le flot de vie, l'enfant peut-être.
Ils songèrent à l'enfant, leur bonheur en fut accru, dans ce royal festin
de jeunesse qu'elle lui servait et que des rois auraient envié.