IV

Huit jours plus tard, la maison était retombée au malaise. Pascal et

Clotilde, de nouveau, restaient des après-midi entières à se bouder; et il

y avait des sautes continuelles d'humeurs. Martine elle-même vivait

irritée. Le ménage à trois devenait un enfer.

Puis, brusquement, tout s'aggrava encore. Un capucin de grande sainteté,

comme il en passe souvent dans les villes du Midi, était venu à Plassans

faire une retraite. La chaire de Saint-Saturnin retentissait des éclats de

sa voix. C'était une sorte d'apôtre, une éloquence populaire et enflammée,

une parole fleurie, abondante en images. Et il prêchait sur le néant de la

science moderne, dans une envolée mystique extraordinaire, niant la réalité

de ce monde, ouvrant l'inconnu, le mystère de l'au delà. Toutes les dévotes

de la ville en étaient bouleversées.

Dès le premier soir, comme Clotilde, accompagnée de Martine, avait assisté

au sermon, Pascal s'aperçut de la fièvre qu'elle rapportait. Les jours

suivants, elle se passionna, revint plus tard, après être restée une heure

en prière, dans le coin noir d'une chapelle. Elle ne sortait plus de

l'église, rentrait brisée, avec des yeux luisants de voyante; et les

paroles ardentes du capucin la hantaient. De la colère et du mépris

semblaient lui être venus pour les gens et les choses.

Pascal, inquiet, voulut avoir une explication avec Martine. Il descendit,

un matin, de bonne heure, comme elle balayait la salle à manger.

--Vous savez que je vous laisse libres, Clotilde et vous, d'aller à

l'église, si cela vous plaît. Je n'entends peser sur la conscience de

personne.... Mais je ne veux pas que vous me la rendiez malade.

La servante, sans arrêter son balai, répondit sourdement:

--Les gens malades sont peut-être bien ceux qui ne croient pas l'être.

Elle avait dit cela d'un tel air de conviction, qu'il se mit à sourire.

--Oui, c'est moi qui suis l'esprit infirme, dont vous implorez la

conversion, tandis que vous autres possédez la bonne santé et l'entière

sagesse.... Martine, si vous continuez à me torturer et à vous torturer

vous-mêmes, je me fâcherai.

Il avait parlé d'une voix si désespérée et si rude, que la servante

s'arrêta du coup, le regarda en face. Une tendresse infinie, une désolation

immense passèrent sur son visage usé de vieille fille, cloîtrée dans son

service. Et des larmes emplirent ses yeux, elle se sauva en bégayant:

--Ah! monsieur, vous ne nous aimez pas!

Alors, Pascal resta désarmé, envahi d'une tristesse croissante. Son remords

augmentait de s'être montré tolérant, de n'avoir pas dirigé en maître

absolu l'éducation et l'instruction de Clotilde. Dans sa croyance que les

arbres poussaient droit, quand on ne les gênait point, il lui avait permis

de grandir à sa guise, après lui avoir appris simplement à lire et à

écrire. C'était sans plan conçu à l'avance, uniquement par le train

coutumier de leur vie, qu'elle avait à peu près tout lu et qu'elle s'était

passionnée pour les sciences naturelles, en l'aidant à faire des

recherches, à corriger ses épreuves, à recopier et à classer ses

manuscrits. Comme il regrettait aujourd'hui son désintéressement! Quelle

forte direction il aurait donnée à ce clair esprit, si avide de savoir, au

lieu de le laisser s'écarter et se perdre, dans ce besoin de l'au delà, que

favorisaient la grand'mère Félicité et la bonne Martine! Tandis que lui

s'en tenait au fait, s'efforçait de ne jamais aller plus loin que le

phénomène, et qu'il y réussissait par sa discipline de savant, sans cesse

il l'avait vue se préoccuper de l'inconnu, du mystère. C'était, chez elle,

une obsession, une curiosité d'instinct qui arrivait à la torture,

lorsqu'elle n'était pas satisfaite. Il y avait là un besoin que rien ne

rassasiait, un appel irrésistible vers l'inaccessible, l'inconnaissable.

Déjà, quand elle était petite, et plus tard surtout, jeune fille, elle

allait tout de suite au pourquoi et au comment, elle exigeait les raisons

dernières. S'il lui montrait une fleur, elle lui demandait pourquoi cette

fleur ferait une graine, pourquoi cette graine germerait. Puis, c'était le

mystère de la conception, des sexes, de la naissance et de la mort, et les

forces ignorées, et Dieu, et tout. En quatre questions, elle l'acculait

chaque fois à son ignorance fatale; et, quand il ne savait plus que

répondre, qu'il se débarrassait d'elle, avec un geste de fureur comique,

elle avait un beau rire de triomphe, elle retournait éperdue dans ses

rêves, dans la vision illimitée de tout ce qu'on ne connaît pas et de tout

ce qu'on peut croire. Souvent, elle le stupéfiait par ses explications. Son

esprit, nourri de science, partait des vérités prouvées, mais d'un tel

bond, qu'elle sautait du coup en plein ciel des légendes. Des médiateurs

passaient, des anges, des saints, des souffles surnaturels, modifiant la

matière, lui donnant la vie; ou bien encore ce n'était qu'une même force,

l'âme du monde, travaillant à fondre les choses et les êtres en un final

baiser d'amour, dans cinquante siècles. Elle en avait fait le compte,

disait-elle.

Jamais, du reste, Pascal ne l'avait vue si troublée. Depuis une semaine

qu'elle suivait la retraite du capucin, à la cathédrale, elle vivait

impatiemment les jours dans l'attente du sermon du soir; et elle s'y

rendait avec le recueillement exalté d'une fille qui va à son premier

rendez-vous d'amour. Puis, le lendemain, tout en elle disait son

détachement de la vie extérieure, de son existence accoutumée, comme si le

monde visible, les actes nécessaires de chaque minute ne fussent que leurre

et que sottise. Aussi avait-elle à peu près abandonné ses occupations,

cédant à une sorte de paresse invincible, restant des heures les mains

tombées sur les genoux, les yeux vides et perdus, au lointain de quelque

rêve. Maintenant, elle si active, si matinière, se levait tard, ne

paraissait guère que pour le second déjeuner; et ce ne devait pas être à sa

toilette qu'elle passait ces longues heures, car elle perdait de sa

coquetterie de femme, à peine peignée, vêtue à la diable d'une robe

boutonnée de travers, mais adorable quand même, grâce à sa triomphante

jeunesse. Ces promenades du matin qu'elle aimait tant, au travers de la

Souleiade, ces courses du haut en bas des terrasses, plantées d'oliviers et

d'amandiers, ces visites à la pinède, embaumée d'une odeur de résine, ces

longues stations sur l'aire ardente, où elle prenait des bains de soleil,

elle ne les faisait plus, elle préférait rester, les volets clos, enfermée

dans sa chambre, au fond de laquelle on ne l'entendait pas remuer. Puis,

l'après-midi, dans la salle, c'était une oisiveté languissante, un

désoeuvrement traîné de chaise en chaise, une fatigue, une irritation

contre tout ce qui l'avait intéressée jusque-là.

Pascal dut renoncer à se faire aider par elle. Une note, qu'il lui avait

donnée à mettre au net, resta trois jours sur son pupitre. Elle ne classait

plus rien, ne se serait pas baissée pour ramasser un manuscrit par terre.

Surtout, elle avait abandonné les pastels, les dessins de fleurs très

exacts qui devaient servir de planches à un ouvrage sur les fécondations

artificielles. De grandes mauves rouges, d'une coloration nouvelle et

singulière, s'étaient fanées dans leur vase, sans qu'elle eut fini de les

copier. Et, pendant une après-midi entière, elle se passionna encore sur un

dessin fou, des fleurs de rêve, une extraordinaire floraison épanouie au

soleil du miracle, tout un jaillissement de rayons d'or en forme d'épis, au

milieu de larges corolles de pourpre, pareilles à des coeurs ouverts, d'où

montaient, en guise de pistils, des fusées d'astres, des milliards de

mondes coulant au ciel ainsi qu'une voie lactée.

--Ah! ma pauvre fille, lui dit ce jour-là le docteur, peut-on perdre son

temps à de telles imaginations! Moi qui attends la copie de ces mauves que

tu as laissées mourir!... Et tu te rendras malade. Il n'y a ni santé, ni

même beauté possible, en dehors de la réalité.

Souvent, elle ne répondait plus, enfermée dans une conviction farouche, ne

voulant point discuter. Mais il venait de la toucher au vif de ses

croyances.

--Il n'y a pas de réalité, déclara-t-elle nettement.

Lui, amusé par cette carrure philosophique chez cette grande enfant, se mit

à rire.

--Oui, je sais.... Nos sens sont faillibles, nous ne connaissons le monde

que par nos sens, donc il se peut que le monde n'existe pas.... Alors,

ouvrons la porte à la folie, acceptons comme possibles les chimères les

plus saugrenues, partons pour le cauchemar, en dehors des lois et des

faits.... Mais ne vois-tu donc pas qu'il n'est plus de règle, si tu

supprimes la nature, et que le seul intérêt à vivre est de croire à la vie,

de l'aimer et de mettre toutes les forces de son intelligence à la mieux

connaître.

Elle eut un geste d'insouciance et de bravade à la fois; et la conversation

tomba. Maintenant, elle sabrait le pastel à larges coups de crayon bleu,

elle en détachait le flamboiement sur une limpide nuit d'été.

Mais, deux jours plus tard, à la suite d'une nouvelle discussion, les

choses se gâtèrent encore. Le soir, au sortir de table, Pascal était

remonté travailler dans la salle, pendant qu'elle restait dehors, assise

sur la terrasse. Des heures s'écoulèrent, il fut tout surpris et inquiet,

lorsque sonna minuit, de ne pas l'avoir entendue rentrer dans sa chambre.

Elle devait passer par la salle, il était bien certain qu'elle ne l'avait

point traversée, derrière son dos. En bas, quand il fut descendu, il

constata que Martine dormait. La porte du vestibule n'était pas fermée à

clef, Clotilde s'était sûrement oubliée dehors. Cela lui arrivait parfois,

pendant les nuits chaudes; mais jamais elle ne s'attardait à ce point.

L'inquiétude du docteur augmenta, lorsque, sur la terrasse, il aperçut,

vide, la chaise où la jeune fille avait dû rester assise longtemps. Il

espérait l'y trouver endormie. Puisqu'elle n'y était plus, pourquoi

n'était-elle pas rentrée? où pouvait-elle s'en être allée, à une pareille

heure? La nuit était admirable, une nuit de septembre, brûlante encore,

avec un ciel immense, criblé d'étoiles, dans son infini de velours sombre;

et, au fond de ce ciel sans lune, les étoiles luisaient si vives et si

larges, qu'elles éclairaient la terre. D'abord, il se pencha sur la

balustrade de la terrasse, examina les pentes, les gradins de pierres

sèches, qui descendaient jusqu'à la voie du chemin de fer; mais rien ne

remuait, il ne voyait que les têtes rondes et immobiles des petits

oliviers. L'idée alors lui vint qu'elle était sans doute sous les platanes,

près de la fontaine, dans le perpétuel frisson de cette eau murmurante. Il

y courut, il s'enfonça en pleine obscurité, une nappe si épaisse, que

lui-même, qui connaissait chaque tronc d'arbre, devait marcher les mains en

avant, pour ne point se heurter. Puis, ce fut au travers de la pinède qu'il

battit ainsi l'ombre, tâtonnant, sans rencontrer personne. Et il finit par

appeler, d'une voix qu'il assourdissait.

--Clotilde! Clotilde!

La nuit restait profonde et muette. Il haussa peu a peu la voix.

--Clotilde! Clotilde!

Pas une âme, pas un souffle. Les échos semblaient ensommeillés, son cri

s'étouffait dans le lac infiniment doux des ténèbres bleues. Et il cria de

toute sa force, il revint sous les platanes, il retourna dans la pinède,

s'affolant, visitant la propriété entière. Brusquement, il se trouva sur

l'aire.

A cette heure, l'aire immense, la vaste rotonde pavée, dormait elle aussi.

Depuis les longues années qu'on n'y vannait plus de grain, une herbe y

poussait, tout de suite brûlée par le soleil, dorée et comme rasée,

pareille à la haute laine d'un tapis. Et, entre les touffes de cette molle

végétation, les cailloux ronds ne refroidissaient jamais, fumant dès le

crépuscule, exhalant dans la nuit la chaleur amassée de tant de midis

accablants.

L'aire s'arrondissait, nue, déserte, au milieu de ce frisson, sous le calme

du ciel, et Pascal la traversait pour courir au verger, lorsqu'il manqua

culbuter contre un corps, longuement étendu, qu'il n'avait pu voir. Il eut

une exclamation effarée:

--Comment, tu es là?

Clotilde ne daigna même pas répondre. Elle était couchée sur le dos, les

mains ramenées et serrées sous la nuque, la face vers le ciel; et, dans son

pale visage, on ne voyait que ses grands yeux luire.

--Moi qui m'inquiète et qui t'appelle depuis un quart d'heure!... Tu

m'entendais bien crier?

Elle finit par desserrer les lèvres.

--Oui.

--Alors, c'est stupide! Pourquoi ne répondais-tu pas?

Mais elle était retombée dans son silence, elle refusait de s'expliquer, le

front têtu, les regards envolés là-haut.

--Allons, viens te coucher, méchante enfant! Tu me diras cela demain.

Elle ne bougeait toujours point, il la supplia de rentrer à dix reprises,

sans qu'elle fit un mouvement. Lui-même avait fini par s'asseoir près

d'elle, dans l'herbe rase, et il sentait sous lui la tiédeur du pavé.

--Enfin, tu ne peux coucher dehors.... Réponds-moi au moins. Qu'est-ce que

tu fais là?

--Je regarde.

Et, de ses grands yeux immobiles, élargis et fixes, ses regards semblaient

monter plus haut, parmi les étoiles. Elle était toute dans l'infini pur de

ce ciel d'été, au milieu des astres.

--Ah! maître, reprit-elle, d'une voix lente et égale, ininterrompue, comme

cela est étroit et borné, tout ce que tu sais, à côté de ce qu'il y a

sûrement là-haut.... Oui, si je ne t'ai pas répondu, c'était que je pensais

à toi et que j'avais une grosse peine.... Il ne faut pas me croire

méchante.

Un tel frisson de tendresse avait passé dans sa voix, qu'il en fut

profondément ému. Il s'allongea à son côté, également sur le dos. Leurs

coudes se touchaient. Ils causèrent.

--Je crains bien, chérie, que tes chagrins ne soient pas raisonnables....

Tu penses à moi et tu as de la peine. Pourquoi donc?

--Oh! pour des choses que j'aurais de la peine à t'expliquer. Je ne suis

pas une savante. Cependant, tu m'as appris beaucoup, et j'ai moi-même

appris davantage, en vivant avec toi. D'ailleurs, ce sont des choses que je

sens.... Peut-être que j'essayerai de te le dire, puisque nous sommes là,

si seuls, et qu'il fait si beau!

Son coeur plein débordait, après des heures de réflexion, dans la paix

confidentielle de l'admirable nuit. Lui, ne parla pas, ayant peur de

l'inquiéter.

--Quand j'étais petite et que je t'entendais parler de la science, il me

semblait que tu parlais du bon Dieu, tellement tu brûlais d'espérance et de

foi. Rien ne te paraissait plus impossible. Avec la science, on allait

pénétrer le secret du monde et réaliser le parfait bonheur de

l'humanité.... Selon toi, c'était à pas de géant qu'on marchait. Chaque

jour amenait sa découverte, sa certitude. Encore dix ans, encore cinquante

ans, encore cent ans peut-être, et le ciel serait ouvert, nous verrions

face à face la vérité.... Eh bien! les années marchent, et rien ne s'ouvre,

et la vérité recule.

--Tu es une impatiente, répondit-il simplement. Si dix siècles sont

nécessaires, il faudra bien les attendre.

--C'est vrai, je ne puis pas attendre. J'ai besoin de savoir, j'ai besoin

d'être heureuse tout de suite. Et tout savoir d'un coup, et être heureuse

absolument, définitivement!... Oh! vois-tu, c'est de cela que je souffre,

ne pas monter d'un bond à la connaissance complète, ne pouvoir me reposer

dans la félicité entière, dégagée de scrupules et de doutes. Est-ce que

c'est vivre que d'avancer dans les ténèbres à pas si ralentis, que de ne

pouvoir goûter une heure de calme, sans trembler à l'idée de l'angoisse

prochaine? Non, non! toute la connaissance et tout le bonheur en un jour!

... ta science nous les a promis, et si elle ne nous les donne pas, elle

fait faillite.

Alors, il commença lui-même à se passionner.

--Mais c'est fou, petite fille, ce que tu dis là! La science n'est pas la

révélation. Elle marche de son train humain, sa gloire est dans son effort

même.... Et puis, ce n'est pas vrai, la science n'a pas promis le bonheur.

Vivement, elle l'interrompit.

--Comment, pas vrai! Ouvre donc tes livres, là-haut. Tu sais bien que je

les ai lus. Ils en débordent, de promesses. A les lire, il semble qu'on

marche à la conquête de la terre et du ciel. Ils démolissent tout et ils

font le serment de tout remplacer; et cela par la raison pure, avec

solidité et sagesse.... Sans doute, je suis comme les enfants. Quand on m'a

promis quelque chose, je veux qu'on me le donne. Mon imagination travaille,

il faut que l'objet soit très beau, pour me contenter.... Mais c'était si

simple, de ne rien me promettre! Et surtout, à cette heure, devant mon

désir exaspéré et douloureux, il serait mal de me dire qu'on ne m'a rien

promis.

Il eut un nouveau geste de protestation, dans la grande nuit sereine.

--En tout cas, continua-t-elle, la science a fait table rase, la terre est

nue, le ciel est vide, et qu'est-ce que tu veux que je devienne, même si tu

innocentes la science des espoirs que j'ai conçus?... Je ne puis pourtant

pas vivre sans certitude et sans bonheur. Sur quel terrain solide vais-je

bâtir ma maison, du moment qu'on a démoli le vieux monde et qu'on se presse

si peu de construire le nouveau? Toute la cité antique a craqué, dans cette

catastrophe de l'examen et de l'analyse; et il n'en reste rien qu'une

population affolée battant les ruines, ne sachant sur quelle pierre poser

sa tête, campant sous l'orage, exigeant le refuge solide et définitif, où

elle pourra recommencer la vie.... Il ne faut donc pas s'étonner de notre

découragement ni de notre impatience. Nous ne pouvons plus attendre.

Puisque la science, trop lente, fait faillite, nous préférons nous rejeter

en arrière, oui! dans les croyances d'autrefois, qui, pendant des siècles,

ont suffi au bonheur du monde.

--Ah! c'est bien cela, cria-t-il, nous en sommes bien à ce tournant de la

fin du siècle, dans la fatigue, dans l'énervement de l'effroyable masse de

connaissances qu'il a remuées.... Et c'est l'éternel besoin de mensonge,

l'éternel besoin d'illusion qui travaille l'humanité et la ramène en

arrière, au charme berceur de l'inconnu.... Puisqu'on ne saura jamais tout,

à quoi bon savoir davantage? Du moment que la vérité conquise ne donne pas

le bonheur immédiat et certain, pourquoi ne pas se contenter de

l'ignorance, cette couche obscure où l'humanité a dormi pesamment son

premier âge?... Oui! c'est le retour offensif du mystère, c'est la réaction

à cent ans d'enquête expérimentale. Et cela devait être, il faut s'attendre

à des désertions, quand on ne peut contenter tous les besoins à la fois.

Mais il n'y a là qu'une halte, la marche en avant continuera, hors de notre

vue, dans l'infini de l'espace.

Un instant, ils se turent, sans un mouvement, les regards perdus parmi les

milliards de mondes, qui luisaient au ciel sombre. Une étoile filante

traversa d'un trait de flamme la constellation de Cassiopée. Et l'univers

illuminé, là-haut, tournait lentement sur son axe, dans une splendeur

sacrée, tandis que, de la terre ténébreuse, autour d'eux, ne s'élevait

qu'un petit souffle, une haleine douce et chaude de femme endormie.

--Dis-moi, demanda-t-il de son ton bonhomme, c'est ton capucin qui t'a mis

ce soir la tête à l'envers?

Elle répondit franchement:

--Oui, il dit en chaire des choses qui me bouleversent, il parle contre

tout ce que tu m'as appris, et c'est comme si cette science que je te dois,

changée en poison, me détruisait.... Mon Dieu! que vais-je devenir?

--Ma pauvre enfant!... Mais c'est terrible de te dévorer ainsi! Et,

pourtant, je suis encore assez tranquille sur ton compte, car tu es une

équilibrée, toi, tu as une bonne petite caboche ronde, nette et solide,

comme je te l'ai répété souvent. Tu te calmeras.... Mais quel ravage dans

les cervelles, si toi, bien portante, tu es troublée! N'as-tu donc pas la

foi?

Elle se taisait, elle soupira, tandis qu'il ajoutait:

--Certes, au simple point de vue du bonheur, la foi est un solide bâton de

voyage, et la marche devient aisée et paisible, quand on a la chance de la

posséder.

--Eh! je ne sais plus! dit-elle. Il est des jours où je crois, il en est

d'autres où je suis avec toi et avec tes livres. C'est toi qui m'as

bouleversée, c'est par toi que je souffre. Et toute ma souffrance est là

peut-être, dans ma révolte contre toi que j'aime.... Non, non! ne me dis

rien, ne me dis pas que je me calmerai. Cela m'irriterait davantage en ce

moment.... Tu nies le surnaturel. Le mystère, n'est-ce pas? ce n'est que

l'inexpliqué. Même, tu concèdes qu'on ne saura jamais tout; et, dès lors,

l'unique intérêt à vivre est la conquête sans fin sur l'inconnu, l'éternel

effort pour savoir davantage.... Ah! j'en sais trop déjà pour croire, tu

m'as déjà trop conquise, et il y a des heures où il me semble que je vais

en mourir.

Il lui avait pris la main, parmi l'herbe tiède, il la serrait violemment.

--Mais c'est la vie qui te fait peur, petite fille!... Et comme tu as

raison de dire que l'unique bonheur est l'effort continu! car, désormais,

le repos dans l'ignorance est impossible. Aucune halte n'est à espérer,

aucune tranquillité dans l'aveuglement volontaire. Il faut marcher, marcher

quand même, avec la vie qui marche toujours. Tout ce qu'on propose, les

retours en arrière, les religions mortes, les religions replâtrées,

aménagées selon les besoins nouveaux, sont un leurre.... Connais donc la

vie, aime-la, vis-la telle qu'elle doit être vécue: il n'y a pas d'autre

sagesse.

D'une secousse irritée, elle avait dégagé sa main. Et sa voix exprima un

dégoût frémissant.

--La vie est abominable, comment veux-tu que je la vive paisible et

heureuse?... C'est une clarté terrible que ta science jette sur le monde,

ton analyse descend dans toutes nos plaies humaines, pour en étaler

l'horreur. Tu dis tout, tu parles crûment, tu ne nous laisses que la nausée

des êtres et des choses, sans aucune consolation possible.

Il l'interrompit d'un cri de conviction ardente.

--Tout dire, ah! oui, pour tout connaître et tout guérir!

La colère la soulevait, elle se mit sur son séant.

--Si encore l'égalité et la justice existaient dans ta nature. Mais tu le

reconnais toi-même, la vie est au plus fort, le faible périt fatalement,

parce qu'il est faible. Il n'y a pas deux êtres égaux, ni en santé, ni en

beauté, ni en intelligence: c'est au petit bonheur de la rencontre, au

hasard du choix.... Et tout croule, dès que la grande et sainte justice

n'est plus!

--C'est vrai, dit-il à demi-voix, comme à lui-même, l'égalité n'existe pas.

Une société qu'on baserait sur elle, ne pourrait vivre. Pendant des

siècles, on a cru remédier au mal par la charité. Mais le monde a craqué;

et, aujourd'hui, on propose la justice.... La nature est-elle juste? Je la

crois plutôt logique. La logique est peut-être une justice naturelle et

supérieure, allant droit à la somme du travail commun, au grand labeur

final.

--Alors, n'est-ce pas? cria-t-elle, la justice qui écrase l'individu pour

le bonheur de la race, qui détruit l'espèce affaiblie pour l'engraissement

de l'espèce triomphante.... Non, non! c'est le crime! Il n'y a qu'ordure et

que meurtre. Ce soir, à l'église, il avait raison: la terre est gâtée, la

science n'en étale que la pourriture, c'est en haut qu'il faut nous

réfugier tous.... Oh! maître, je t'en supplie, laisse-moi me sauver,

laisse-moi te sauver toi-même!

Elle venait d'éclater en larmes, et le bruit de ses sanglots montait

éperdu, dans la pureté de la nuit. Vainement, il essaya de l'apaiser, elle

dominait sa voix.

--Écoute, maître, tu sais si je t'aime, car tu es tout pour moi.... Et

c'est de toi que vient mon tourment, j'ai de la peine à en étouffer,

lorsque je songe que nous ne sommes pas d'accord, que nous serions séparés

à jamais, si nous mourions tous les deux demain.... Pourquoi ne veux-tu pas

croire?

Il tâcha encore de la raisonner.

--Voyons, tu es folle, ma chérie....

Mais elle s'était mise à genoux, elle lui avait saisi les mains, elle

s'attachait à lui, d'une étreinte enfiévrée. Et elle le suppliait plus

haut, dans une clameur de désespoir telle, que la campagne noire, au loin,

en sanglotait.

--Écoute, il l'a dit à l'église.... Il faut changer sa vie et faire

pénitence, il faut tout brûler de ses erreurs passées, oui! tes livres, tes

dossiers, tes manuscrits.... Fais ce sacrifice, maître, je t'en conjure à

genoux. Et tu verras la délicieuse existence que nous mènerons ensemble.

A la fin, il se révoltait.

--Non! c'est trop, tais-toi!

--Si, tu m'entendras, maître, tu feras ce que je veux.... Je t'assure que

je suis horriblement malheureuse, même en t'aimant comme je t'aime. Il

manque quelque chose, dans notre tendresse. Jusqu'ici, elle a été vide et

inutile, et j'ai l'irrésistible besoin de l'emplir, oh! de tout ce qu'il y

a de divin et d'éternel.... Que peut-il nous manquer, si ce n'est Dieu?

Agenouille-toi, prie avec moi!

Il se dégagea, irrité à son tour.

--Tais-toi, tu déraisonnes. Je t'ai laissée libre, laisse-moi libre.

--Maître, maître! c'est notre bonheur que je veux!... Je t'emporterai loin,

très loin. Nous irons dans une solitude vivre en Dieu!

--Tais-toi!... Non, jamais!

Alors, ils restèrent un instant face à face, muets et menaçants. La

Souleiade, autour d'eux, élargissait son silence nocturne, les ombres

légères de ses oliviers, les ténèbres de ses pins et de ses platanes, où

chantait la voix attristée de la source; et, sur leur tête, il semblait que

le vaste ciel criblé d'étoiles eût pâli d'un frisson, malgré l'aube encore

lointaine.

Clotilde leva le bras, comme pour montrer l'infini de ce ciel frissonnant.

Mais, d'un geste prompt, Pascal lui avait repris la main, la maintenait

dans la sienne, vers la terre. Et il n'y eut d'ailleurs plus un mot

prononcé, ils étaient hors d'eux, violents et ennemis. C'était la brouille

farouche.

Brusquement, elle retira sa main, elle sauta de côté, comme un animal

indomptable et fier qui se cabre; puis, elle galopa, au travers de la nuit,

vers la maison. On entendit, sur les cailloux de l'aire, le claquement de

ses petites bottines, qui s'assourdit ensuite dans le sable d'une allée.

Lui, déjà désolé, la rappela d'une voix pressante. Mais elle n'écoutait

pas, ne répondait pas, courait toujours. Saisi de crainte, le coeur serré,

il s'élança derrière elle, tourna le coin du bouquet des platanes, juste

assez tôt pour la voir rentrer en tempête dans le vestibule. Il s'y

engouffra derrière elle, franchit l'escalier, se heurta contre la porte de

sa chambre, dont elle poussait violemment les verrous. Et là, il se calma,

s'arrêta d'un rude effort, résistant à l'envie de crier, de l'appeler

encore, d'enfoncer cette porte pour la ravoir, la convaincre, la garder

toute à lui. Un moment, il resta immobile, devant le silence de la chambre,

d'où pas un souffle ne sortait. Sans doute, jetée en travers du lit, elle

étouffait dans l'oreiller ses cris et ses sanglots. Il se décida enfin à

redescendre fermer la porte du vestibule, remonta doucement écouter s'il ne

l'entendait pas se plaindre; et le jour naissait, lorsqu'il se coucha,

désespéré, étranglé de larmes.

Dès lors, ce fut la guerre sans merci. Pascal se sentit épié, traqué,

menacé. Il n'était plus chez lui, il n'avait plus de maison: l'ennemie

était là sans cesse, qui le forçait à tout craindre, à tout enfermer. Coup

sur coup, deux fioles de la substance nerveuse qu'il fabriquait, furent

ramassées en morceaux; et il dut se barricader dans sa chambre, on l'y

entendait assourdir le bruit de son pilon, sans qu'il se montrât même aux

heures des repas. Il n'emmenait plus Clotilde, les jours de visite, parce

qu'elle décourageait les malades, par son attitude d'incrédulité agressive.

Seulement, dès qu'il sortait, il n'avait qu'une hâte, celle de rentrer

vite, car il tremblait de trouver ses serrures forcées, ses tiroirs

saccagés, au retour. Il n'utilisait plus la jeune fille à classer, à

recopier ses notes, depuis que plusieurs s'en étaient allées, comme

emportées par le vent. Il n'osait même plus l'employer à corriger ses

épreuves, ayant constaté qu'elle avait coupé tout un passage dans un

article, dont l'idée blessait sa foi catholique. Et elle restait ainsi

oisive, rôdant par les pièces, ayant le loisir de vivre à l'affût d'une

occasion qui lui livrerait la clef de la grande armoire. Ce devait être son

rêve, le plan qu'elle roulait, pendant ses longs silences, les yeux

luisants, les mains fiévreuses: avoir la clef, ouvrir, tout prendre, tout

détruire, dans un autodafé qui serait agréable à Dieu. Les quelques pages

d'un manuscrit, oubliées par lui sur un coin de table, le temps d'aller se

laver les mains et passer sa redingote, avaient disparu, ne laissant, au

fond de la cheminée, qu'une pincée de cendre. Un soir qu'il s'était attardé

près d'un malade, comme il revenait au crépuscule, une terreur folle

l'avait pris, dès le faubourg, à la vue d'une grosse fumée noire qui

montait en tourbillons, salissant le ciel pâle. N'était-ce pas la Souleiade

entière qui flambait, allumée par le feu de joie de ses papiers? Il rentra

au pas de course, il ne se rassura qu'en apercevant, dans un champ voisin,

un feu de racines qui fumait avec lenteur.

Et quelle affreuse souffrance, ce tourment du savant qui se sent menacé de

la sorte dans son intelligence, dans ses travaux! Les découvertes qu'il a

faites, les manuscrits qu'il compte laisser, c'est son orgueil, ce sont des

êtres, du sang à lui, des enfants, et en les détruisant, en les brûlant, on

brûlerait de sa chair. Surtout, dans ce perpétuel guet-apens contre sa

pensée, il était torturé par l'idée que, cette ennemie qui était chez lui,

installée jusqu'au coeur, il ne pouvait l'en chasser, et qu'il l'aimait

quand même. Il demeurait désarmé, sans défense possible, ne voulant point

agir, n'ayant d'autre ressource que de veiller avec vigilance. De toute

part, l'enveloppement se resserrait, il croyait sentir les petites mains

voleuses qui se glissaient au fond de ses poches, il n'avait plus de

tranquillité, même les portes closes, craignant qu'on ne le dévalisât par

les fentes.

--Mais, malheureuse enfant, cria-t-il un jour, je n'aime que toi au monde,

et c'est toi qui me tues!... Tu m'aimes aussi pourtant, tu fais tout cela

parce que tu m'aimes, et c'est abominable, et il vaudrait mieux en finir

tout de suite, en nous jetant à l'eau avec une pierre au cou!

Elle ne répondait pas, ses yeux braves disaient seuls, ardemment, qu'elle

voulait bien mourir sur l'heure, si c'était avec lui.

--Alors, je mourrais cette nuit, subitement, que se passerait-il donc

demain?... Tu viderais l'armoire, tu viderais les tiroirs, tu ferais un

gros tas de toutes mes oeuvres, et tu les brûlerais? Oui, n'est-ce pas?...

Sais-tu que ce serait un véritable meurtre, comme si tu assassinais

quelqu'un? Et quelle lâcheté abominable, tuer la pensée!

--Non! dit-elle d'une voix sourde, tuer le mal, l'empêcher de se répandre

et de renaître!

Toutes leurs explications les rejetaient à la colère. Il y en eut de

terribles. Et, un soir que la vieille madame Rougon était tombée dans une

de ces querelles, elle resta seule avec Pascal, après que Clotilde se fut

enfuie au fond de sa chambre. Un silence régna. Malgré l'air de navrement

qu'elle avait pris, une joie luisait au fond de ses yeux étincelants.

--Mais votre pauvre maison est un enfer! cria-t-elle enfin.

Le docteur, d'un geste, évita de répondre. Toujours, il avait senti sa mère

derrière la jeune fille, exaspérant en elle les croyances religieuses,

utilisant ce ferment de révolte pour jeter le trouble chez lui. Il était

sans illusion, il savait parfaitement que, dans la journée, les deux femmes

s'étaient vues, et qu'il devait à cette rencontre, à tout un empoisonnement

savant, l'affreuse scène dont il tremblait encore. Sans doute sa mère était

venue constater les dégâts et voir si l'on ne touchait pas bientôt au

dénouement.

--Ça ne peut continuer ainsi, reprit-elle. Pourquoi ne vous séparez-vous

pas, puisque vous ne vous entendez plus?... Tu devrais l'envoyer à son

frère Maxime, qui m'a écrit, ces jours derniers, pour la demander encore.

Il s'était redressé, pâle et énergique.

--Nous quitter fâchés, ah! non, non, ce serait l'éternel remords, la plaie

inguérissable. Si elle doit partir un jour, je veux que nous puissions nous

aimer de loin.... Mais pourquoi partir? Nous ne nous plaignons ni l'un ni

l'autre.

Félicité sentit qu'elle s'était trop hâtée.

--Sans doute, si cela vous plaît de vous battre, personne n'a rien à y

voir.... Seulement, mon pauvre ami, permets-moi, dans ce cas, de te dire

que je donne un peu raison à Clotilde. Tu me forces à t'avouer que je l'ai

vue tout à l'heure: oui! ça vaut mieux que tu le saches, malgré ma promesse

de silence. Eh bien! elle n'est pas heureuse, elle se plaint beaucoup, et

tu t'imagines que je l'ai grondée, que je lui ai prêché une entière

soumission.... Ça ne m'empêche pas de ne guère te comprendre et de juger

que tu fais tout pour ne pas être heureux.

Elle s'était assise, l'avait obligé à s'asseoir dans un coin de la salle,

où elle semblait ravie de le tenir seul, à sa merci. Déjà plusieurs fois,

elle avait de la sorte voulu le forcer à une explication, qu'il évitait.

Bien qu'elle le torturât depuis des années, et qu'il n'ignorât rien d'elle,

il restait un fils déférent, il s'était juré de ne jamais sortir de cette

attitude obstinée de respect. Aussi, dès qu'elle abordait certains sujets,

se réfugiait-il dans un absolu silence.

--Voyons, continua-t-elle, je comprends que tu ne veuilles pas céder à

Clotilde; mais à moi?... Si je te suppliais de me faire le sacrifice de ces

abominables dossiers, qui sont là, dans l'armoire! Admets un instant que tu

meures subitement et que ces papiers tombent entre des mains étrangères:

nous sommes tous déshonorés.... Ce n'est pas cela que tu désires, n'est-ce

pas? Alors, quel est ton but, pourquoi t'obstines-tu à un jeu si

dangereux?... Promets-moi de les brûler.

Il se taisait, il dut finir par répondre:

--Ma mère, je vous en ai déjà priée, ne causons jamais de cela.... Je ne

puis vous satisfaire.

--Mais enfin, cria-t-elle, donne-moi une raison. On dirait que notre

famille t'est aussi indifférente que le troupeau de boeufs qui passe

là-bas. Tu en es pourtant.... Oh! je sais, tu fais tout pour ne pas en

être. Moi-même, parfois, je m'étonne, je me demande d'où tu peux bien

sortir. Et je trouve quand même très vilain de ta part, de t'exposer ainsi

à nous salir, sans être arrêté par la pensée du chagrin que tu me causes, à

moi ta mère.... C'est simplement une mauvaise action.

Il se révolta, il céda un moment au besoin de se défendre, malgré sa

volonté de silence.

--Vous êtes dure, vous avez tort.... J'ai toujours cru à la nécessité, à

l'efficacité absolue de la vérité. C'est vrai, je dis tout sur les autres

et sur moi; et c'est parce que je crois fermement qu'en disant tout, je

fais l'unique bien possible.... D'abord, ces dossiers ne sont pas destinés

au public, ils ne constituent que des notes personnelles, dont il me serait

douloureux de me séparer. Ensuite, j'entends bien que ce ne sont pas eux

seulement que vous brûleriez: tous mes autres travaux seraient aussi jetés

au feu, n'est-ce pas? et c'est ce que je ne veux pas, entendez-vous!...

Jamais, moi vivant, on ne détruira ici une ligne d'écriture.

Mais, déjà, il regrettait d'avoir tant parlé, car il la voyait se

rapprocher de lui, le presser, l'amener à la cruelle explication.

--Alors, va jusqu'au bout, dis-moi ce que tu nous reproches.... Oui, à moi

par exemple, que me reproches-tu? Ce n'est pas de vous avoir élevés avec

tant de peine. Ah! la fortune a été longue à conquérir! Si nous jouissons

d'un peu de bonheur aujourd'hui, nous l'avons rudement gagné. Puisque tu as

tout vu et que tu mets tout dans tes paperasses, tu pourras témoigner que

la famille a rendu aux autres plus de services qu'elle n'en a reçu. A deux

reprises, sans nous, Plassans était dans de beaux draps. Et c'est bien

naturel, si nous n'avons récolté que des ingrats et des envieux, à ce point

qu'aujourd'hui encore la ville entière serait ravie d'un scandale qui nous

éclabousserait.... Tu ne peux pas vouloir cela, et je suis sûre que tu

rends justice à la dignité de mon attitude, depuis la chute de l'Empire et

les malheurs dont la France ne se relèvera sans doute jamais.

--Laissez-donc la France tranquille, ma mère! dit-il de nouveau, tellement

elle le touchait aux endroits qu'elle savait sensibles. La France a la vie

dure, et je trouve qu'elle est en train d'étonner le monde par la rapidité

de sa convalescence.... Certes, il y a bien des éléments pourris. Je ne les

ai pas cachés, je les ai trop étalés peut-être. Mais vous ne m'entendez

guère, si vous vous imaginez que je crois à l'effondrement final, parce que

je montre les plaies et les lézardes. Je crois à la vie qui élimine sans

cesse les corps nuisibles, qui refait de la chair pour boucher les

blessures, qui marche quand même à la santé, au renouvellement continu,

parmi les impuretés et la mort.

Il s'exaltait, il en eut conscience, fit un geste de colère, et ne parla

plus. Sa mère avait pris le parti de pleurer, des petites larmes courtes,

difficiles, qui séchaient tout de suite. Et elle revenait sur les craintes

dont s'attristait sa vieillesse, elle le suppliait, elle aussi, de faire sa

paix avec Dieu au moins par égard pour la famille. Ne donnait-elle pas

l'exemple du courage? Plassans entier, le quartier Saint-Marc, le vieux

quartier et la ville neuve ne rendaient-ils pas hommage à sa fière

résignation? Elle réclamait seulement d'être aidée, elle exigeait de tous

ses enfants un effort pareil au sien. Ainsi, elle citait l'exemple

d'Eugène, le grand homme, tombé de si haut, et qui voulait bien n'être plus

qu'un simple député, défendant, jusqu'à son dernier souffle, le régime

disparu, dont il avait tenu sa gloire. Elle était également pleine d'éloges

pour Aristide, qui ne désespérait jamais, qui reconquérait sous le régime

nouveau, toute une belle position, malgré l'injuste catastrophe qui l'avait

un moment enseveli, parmi les décombres de l'Union universelle. Et lui,

Pascal, resterait seul à l'écart, ne ferait rien pour qu'elle mourût en

paix, dans la joie du triomphe final des Rougon? lui qui était si

intelligent, si tendre, si bon! Voyons, c'était impossible! il irait à la

messe le prochain dimanche et il brûlerait ces vilains papiers, dont la

seule pensée la rendait malade. Elle suppliait, commandait, menaçait. Mais

lui ne répondait plus, calmé, invincible dans son attitude de grande

déférence. Il ne voulait pas de discussion, il la connaissait trop pour

espérer la convaincre et pour oser discuter le passé avec elle.

--Tiens! cria-t-elle, quand elle le sentit inébranlable, tu n'es pas à

nous, je l'ai toujours dit. Tu nous déshonores.

Il s'inclina.

--Ma mère, vous réfléchirez, vous me pardonnerez.

Ce jour-là, Félicité s'en alla hors d'elle; et, comme elle rencontra

Martine à la porta de la maison, devant les platanes, elle se soulagea,

sans savoir que Pascal, qui venait de passer dans sa chambre, dont les

fenêtres étaient ouvertes, entendait tout. Elle exhalait son ressentiment,

jurait d'arriver quand même à s'emparer des papiers et à les détruire,

puisqu'il ne voulait pas en faire volontairement le sacrifice. Mais ce qui

glaça le docteur, ce fut la façon dont Martine l'apaisait, d'une voix

contenue. Elle était évidemment complice, elle répétait qu'il fallait

attendre, ne rien brusquer, que mademoiselle et elle avaient fait le

serment de venir à bout de monsieur, en ne lui laissant pas une heure de

paix. C'était juré, on le réconcilierait avec le bon Dieu, parce qu'il

n'était pas possible qu'un saint homme comme monsieur restât sans religion.

Et les voix des deux femmes baissèrent, ne furent bientôt plus qu'un

chuchotement, un murmure étouffé de commérage et de complot, où il ne

saisissait que des mots épars, des ordres donnés, des mesures prises, un

envahissement de sa libre personnalité. Lorsque sa mère partit enfin, il la

vit, avec son pas léger et sa taille mince de jeune fille, qui s'éloignait

très satisfaite.

Pascal eut une heure de défaillance, de désespérance absolue. Il se

demandait à quoi bon lutter, puisque toutes ses affections s'alliaient

contre lui. Cette Martine qui se serait jetée dans le feu, sur un simple

mot de sa part, et qui le trahissait ainsi, pour son bien! Et Clotilde,

liguée avec cette servante, complotant dans les coins, se faisant aider par

elle à lui tendre des pièges! Maintenant, il était bien seul, il n'avait

autour de lui que des traîtresses, on empoisonnait jusqu'à l'air qu'il

respirait. Ces deux-là encore, elles l'aimaient, il serait peut-être venu à

bout de les attendrir; mais, depuis qu'il savait sa mère derrière elles, il

s'expliquait leur acharnement, il n'espérait plus les reprendre. Dans sa

timidité d'homme qui avait vécu pour l'étude, à l'écart des femmes, malgré

sa passion, l'idée qu'elles étaient trois à le vouloir, à le plier sous

leur volonté, l'accablait. Il en sentait toujours une derrière lui; quand

il s'enfermait dans sa chambre, il les devinait de l'autre côté du mur; et

elles le hantaient, lui donnaient la continuelle crainte d'être volé de sa

pensée, s'il la laissait voir au fond de son crâne, avant même qu'il la

formulât.

Ce fut certainement l'époque de sa vie où Pascal se trouva le plus

malheureux. Le perpétuel état de défense où il devait vivre, le brisait; et

il lui semblait, parfois, que le sol de sa maison se dérobait sous ses

pieds. Il eut alors, très net, le regret de ne s'être pas marié et de

n'avoir pas d'enfant. Est-ce que lui-même avait eu peur de la vie? Est-ce

qu'il n'était point puni de son égoïsme? Ce regret de l'enfant l'angoissait

parfois, il avait maintenant les yeux mouillés de larmes, quand il

rencontrait sur les routes des fillettes, aux regards clairs, qui lui

souriaient. Sans doute, Clotilde était là, mais c'était une autre

tendresse, traversée à présent d'orages, et non une tendresse calme,

infiniment douce, la tendresse de l'enfant, où il aurait voulu endormir son

coeur endolori. Puis, ce qu'il voulait, sentant venir la fin de son être,

c'était surtout la continuation, l'enfant qui l'aurait perpétué. Plus il

souffrait, plus il aurait trouvé une consolation à léguer cette souffrance,

dans sa foi en la vie. Il se croyait indemne des tares physiologiques de la

famille; mais la pensée même que l'hérédité sautait parfois une génération,

et que, chez un fils né de lui, les désordres des aïeux pouvaient

reparaître, ne l'arrêtait pas; et ce fils inconnu, malgré l'antique souche

pourrie, malgré la longue suite de parents exécrables, il le souhaitait

encore, certains jours, comme on souhaite le gain inespéré, le bonheur

rare, le coup de fortune qui console et enrichit à jamais. Dans

l'ébranlement de ses autres affections, son coeur saignait, parce qu'il

était trop tard.

Par une nuit lourde de la fin de septembre, Pascal ne put dormir. Il ouvrit

l'une des fenêtres de sa chambre, le ciel était noir, quelque orage devait

passer au loin, car l'on entendait un continuel roulement de foudre. Il

distinguait mal la sombre masse des platanes, que des reflets d'éclair, par

moments, détachaient, d'un vert morne, dans les ténèbres. Et il avait l'âme

pleine d'une détresse affreuse, il revivait les dernières mauvaises

journées, des querelles encore, des tortures de trahisons et de soupçons

qui allaient grandissantes, lorsque, tout d'un coup, un ressouvenir aigu le

fit tressaillir. Dans sa peur d'être pillé, il avait fini par porter

toujours sur lui la clef de la grande armoire. Mais, cette après-midi-là,

souffrant de la chaleur, il s'était débarrassé de son veston, et il se

rappelait avoir vu Clotilde le pendre à un clou de la salle. Ce fut une

brusque terreur qui le traversa: si elle avait senti la clef au fond de la

poche, elle l'avait volée. Il se précipita, fouilla le veston qu'il venait

de jeter sur une chaise. La clef n'y était plus. En ce moment même, on le

dévalisait, il en eut la nette sensation. Deux heures du matin sonnèrent;

et il ne se rhabilla pas, resta en simple pantalon, les pieds nus dans des

pantoufles, la poitrine nue sous sa chemise de nuit défaite; et,

violemment, il poussa la porte, sauta dans la salle, son bougeoir à la

main.

--Ah! je le savais, cria-t-il. Voleuse! assassine!

Et c'était vrai, Clotilde était là, dévêtue comme lui, les pieds nus dans

ses mules de toile, les jambes nues, les bras nus, les épaules nues, à

peine couverte d'un court jupon et de sa chemise. Par prudence, elle

n'avait pas apporté de bougie, elle s'était contentée de rabattre les

volets d'une fenêtre; et l'orage qui passait en face, au midi, dans le ciel

ténébreux, les continuels éclairs lui suffisaient, baignant les objets

d'une phosphorescence livide. La vieille armoire, aux larges flancs, était

grande ouverte. Déjà, elle en avait vidé la planche du haut, descendant les

dossiers à pleins bras, les jetant sur la longue table du milieu, où ils

s'entassaient pêle-mêle. Et, fiévreusement, par crainte de n'avoir pas le

temps de les brûler, elle était en train d'en faire des paquets, avec

l'idée de les cacher, de les envoyer ensuite à sa grand'mère, lorsque la

soudaine clarté de la bougie, en l'éclairant toute, venait de

l'immobiliser, dans une attitude de surprise et de lutte.

--Tu me voles et tu m'assassines! répéta furieusement Pascal.

Entre ses bras nus, elle tenait encore un des dossiers. Il voulut le

reprendre. Mais elle le serrait de toutes ses forces, obstinée dans son

oeuvre de destruction, sans confusion ni repentir, en combattante qui a le

bon droit pour elle. Alors, lui, aveuglé, affolé, se rua; et ils se

battirent. Il l'avait empoignée, dans sa nudité, il la maltraitait.

--Tue-moi donc! bégaya-t-elle. Tue-moi, ou je déchire tout!

Mais il la gardait, liée à lui, d'une étreinte si rude, qu'elle ne

respirait plus.

--Quand une enfant vole, on la châtie!

Quelques gouttes de sang avaient paru, près de l'aisselle, le long de son

épaule ronde, dont une meurtrissure entamait la délicate peau de soie. Et,

un instant, il la sentit si haletante, si divine dans l'allongement fin de

son corps de vierge, avec ses jambes fuselées, ses bras souples, son torse

mince à la gorge menue et dure, qu'il la lâcha. D'un dernier effort, il lui

avait arraché le dossier.

--Et tu vas m'aider à les remettre là-haut, tonnerre de Dieu! Viens ici,

commence par les ranger sur la table.... Obéis-moi, tu entends!

--Oui, maître!

Elle s'approcha, elle l'aida, domptée, brisée par cette étreinte d'homme

qui était comme entrée en sa chair. La bougie, qui brûlait avec une flamme

haute dans la nuit lourde, les éclairait; et le lointain roulement de la

foudre ne cessait pas, la fenêtre ouverte sur l'orage semblait en feu.

V

Un instant, Pascal regarda les dossiers, dont l'amas semblait énorme, ainsi

jeté au hasard sur la longue table, qui occupait le milieu de la salle de

travail. Dans le pêle-mêle, plusieurs des chemises de fort papier bleu

s'étaient ouvertes, et les documents en débordaient, des lettres, des

coupures de journaux, des pièces sur papier timbré, des notes manuscrites.

Déjà, pour reclasser les paquets, il cherchait les noms, écrits sur les

chemises en gros caractères, lorsqu'il sortit, avec un geste résolu, de la

sombre réflexion où il était tombé. Et, se tournant vers Clotilde, qui

attendait toute droite, muette et blanche:

--Écoute, je t'ai toujours défendu de lire ces papiers, et je sais que tu

m'as obéi.... Oui, j'avais des scrupules. Ce n'est pas que tu sois, comme

d'autres, une fille ignorante, car je t'ai laissé tout apprendre de l'homme

et de la femme, et cela n'est certainement mauvais que pour les natures

mauvaises.... Seulement, à quoi bon te plonger trop tôt dans cette terrible

vérité humaine? Je t'ai donc épargné l'histoire de notre famille, qui est

l'histoire de toutes, de l'humanité entière: beaucoup de mal et beaucoup de

bien....

Il s'arrêta, parut s'affermir dans sa décision, calmé maintenant et d'une

énergie souveraine.

--Tu as vingt-cinq ans, tu dois savoir.... Et puis, notre existence n'est

plus possible, tu vis et tu me fais vivre dans un cauchemar, avec l'envolée

de ton rêve. J'aime mieux que la réalité, si exécrable qu'elle soit,

s'étale devant nous. Peut-être le coup qu'elle va te porter, fera-t-elle de

toi la femme que tu dois être.... Nous allons reclasser ensemble ces

dossiers, et les feuilleter, et les lire, une terrible leçon de vie!

Puis, comme elle ne bougeait toujours pas:

--Il faut voir clair, allume les deux autres bougies qui sont là.

Un besoin de grande clarté l'avait pris, il aurait voulu l'aveuglante

lumière du soleil; et il jugea encore que les trois bougies n'éclairaient

point, il passa dans sa chambre prendre les candélabres à deux branches qui

s'y trouvaient. Les sept bougies flambèrent. Tous deux, en leur désordre,

lui la poitrine découverte, elle l'épaule gauche tachée de sang, la gorge

et les bras nus, ne se voyaient même pas. Deux heures venaient de sonner,

et ni l'un ni l'autre n'avait conscience de l'heure: ils allaient passer la

nuit dans cette passion de savoir, sans besoin de sommeil, en dehors du

temps et des lieux. L'orage, qui continuait à l'horizon de la fenêtre

ouverte, grondait plus haut.

Jamais Clotilde n'avait vu à Pascal ces yeux d'ardente fièvre. Il se

surmenait depuis quelques semaines, ses angoisses morales le rendaient

brusque parfois, malgré sa bonté si conciliante. Mais il semblait qu'une

infinie tendresse, toute frémissante de pitié fraternelle, se faisait en

lui, au moment de descendre dans les douloureuses vérités de l'existence;

et c'était quelque chose de très indulgent et de très grand, émané de sa

personne, qui allait innocenter, devant la jeune fille, l'effrayante

débâcle des faits. Il en avait la volonté, il dirait tout, puisqu'il faut

tout dire pour tout guérir. N'était-ce pas l'évolution fatale, l'argument

suprême, que l'histoire de ces êtres qui les touchaient de si près? La vie

était telle, et il fallait la vivre. Sans doute, elle en sortirait trempée,

pleine de tolérance et de courage.

--On te pousse contre moi, reprit-il, on te fait faire des abominations, et

c'est ta conscience que je veux te rendre. Quand tu sauras, tu jugeras et

tu agiras.... Approche-toi, lis avec moi.

Elle obéit. Ces dossiers pourtant, dont sa grand'mère parlait avec tant de

colère, l'effrayaient un peu; tandis qu'une curiosité s'éveillait,

grandissait en elle. D'ailleurs, si domptée qu'elle fut par l'autorité

virile qui venait de l'étreindre et de la briser, elle se réservait. Ne

pouvait-elle donc l'écouter, lire avec lui? Ne gardait-elle pas le droit de

se refuser ou de se donner ensuite? Elle attendait.

--Voyons, veux-tu?

--Oui, maître, je veux!

D'abord, ce fut l'Arbre généalogique des Rougon-Macquart qu'il lui montra.

Il ne le serrait pas d'ordinaire dans l'armoire, il le gardait dans le

secrétaire de sa chambre, où il l'avait pris, en allant chercher les

candélabres. Depuis plus de vingt années, il le tenait au courant,

inscrivant les naissances et les morts, les mariages, les faits de famille

importants, distribuant en notes brèves les cas, d'après sa théorie de

l'hérédité. C'était une grande feuille de papier jaunie, aux plis coupés

par l'usure, sur laquelle s'élevait, dessiné d'un trait fort, un arbre

symbolique, dont les branches étalées, subdivisées, alignaient cinq rangées

de larges feuilles; et chaque feuille portait un nom, contenait, d'une

écriture fine, une biographie, un cas héréditaire.

Une joie de savant s'était emparée du docteur, devant cette oeuvre de vingt

années, où se trouvaient appliquées, si nettement et si complètement, les

lois de l'hérédité, fixées par lui.

--Regarde donc, fillette! Tu en sais assez long, tu as recopié assez de mes

manuscrits, pour comprendre.... N'est-ce pas beau, un pareil ensemble, un

document si définitif et si total, où il n'y a pas un trou? On dirait une

expérience de cabinet, un problème posé et résolu au tableau noir.... Tu

vois, en bas, voici le tronc, la souche commune, Tante Dide. Puis, les

trois branches en sortent, la légitime, Pierre Rougon, et les deux

bâtardes, Ursule Macquart et Antoine Macquart. Puis, de nouvelles branches

montent, se ramifient: d'un côté, Maxime, Clotilde et Victor, les trois

enfants de Saccard, et Angélique, la fille de Sidonie Rougon; de l'autre,

Pauline, la fille de Lisa Macquart, et Claude, Jacques, Étienne, Anna, les

quatre enfants de Gervaise, sa soeur. Là, Jean, leur frère, est au bout. Et

tu remarques, ici, au milieu, ce que j'appelle le noeud, la poussée

légitime et la poussée bâtarde s'unissant dans Marthe Rougon et son cousin

François Mouret, pour donner naissance à trois nouveaux rameaux, Octave,

Serge et Désirée Mouret; tandis qu'il y a encore, issus d'Ursule et du

chapelier Mouret, Silvère dont tu connais la mort tragique, Hélène et sa

fille Jeanne. Enfin, tout là-haut, ce sont les brindilles dernières, le

fils de ton frère Maxime, notre pauvre Charles, et deux autres petits

morts, Jacques-Louis, le fils de Claude Lantier, et Louiset, le fils d'Anna

Coupeau.... En tout cinq générations, un arbre humain qui, à cinq printemps

déjà, à cinq renouveaux de l'humanité, a poussé des tiges, sous le flot de

sève de l'éternelle vie!

Il s'animait, son doigt se mit à indiquer les cas, sur la vieille feuille

de papier jaunie, comme sur une planche anatomique.

--Et je te répète que tout y est.... Vois donc, dans l'hérédité directe,

les élections: celle de la mère, Silvère, Lisa, Désirée, Jacques, Louiset,

toi-même; celle du père, Sidonie, François, Gervaise, Octave,

Jacques-Louis. Puis, ce sont les trois cas de mélange: par soudure, Ursule,

Aristide, Anna, Victor; par dissémination, Maxime, Serge, Étienne; par

fusion, Antoine, Eugène, Claude. J'ai dû même spécifier un quatrième cas

très remarquable, le mélange équilibre, Pierre et Pauline. Et les variétés

s'établissent, l'élection de la mère par exemple va souvent avec la

ressemblance physique du père, ou c'est le contraire qui a lieu; de même

que, dans le mélange, la prédominance physique et morale appartient à un

facteur ou à l'autre, selon les circonstances.... Ensuite, voici l'hérédité

indirecte, celle des collatéraux: je n'en ai qu'un exemple bien établi, la

ressemblance physique frappante d'Octave Mouret avec son oncle Eugène

Rougon. Je n'ai aussi qu'un exemple de l'hérédité par influence: Anna, la

fille de Gervaise et de Coupeau, ressemblait étonnamment, surtout dans son

enfance, à Lantier, le premier amant de sa mère, comme s'il avait imprégné

celle-ci à jamais.... Mais où je suis très riche, c'est pour l'hérédité en

retour: les trois cas les plus beaux, Marthe, Jeanne et Charles,

ressemblant à Tante Dide, la ressemblance sautant ainsi une, deux et trois

générations. L'aventure est sûrement exceptionnelle, car je ne crois guère

à l'atavisme; il me semble que les éléments nouveaux apportés par les

conjoints, les accidents et la variété infinie des mélanges doivent très

rapidement effacer les caractères particuliers, de façon à ramener

l'individu au type général.... Et il reste l'innéité, Hélène, Jean,

Angélique. C'est la combinaison, le mélange chimique où se confondent les

caractères physiques et moraux des parents, sans que rien d'eux semble se

retrouver dans le nouvel être.

Il y eut un silence. Clotilde l'avait écouté avec une attention profonde,

voulant comprendre. Et lui, maintenant, restait absorbé, les yeux toujours

sur l'Arbre, dans le besoin de juger équitablement son oeuvre. Il continua

lentement, comme s'il se fût parlé à lui-même:

--Oui, cela est aussi scientifique que possible.... Je n'ai mis là que les

membres de la famille, et j'aurais dû donner une part égale aux conjoints,

aux pères et aux mères, venus du dehors, dont le sang s'est mêlé au nôtre

et l'a dès lors modifié. J'avais bien dressé un arbre mathématique, le père

et la mère se léguant par moitié à l'enfant, de génération en génération;

de façon que, chez Charles par exemple, la part de Tante Dide n'était que

d'un douzième: ce qui était absurde, puisque la ressemblance physique y est

totale. J'ai donc cru suffisant d'indiquer les éléments venus d'ailleurs,

en tenant compte des mariages et du facteur nouveau qu'ils introduisaient

chaque fois.... Ah! ces sciences commençantes, ces sciences où l'hypothèse

balbutie et où l'imagination reste maîtresse, elles sont le domaine des

poètes autant que des savants! Les poètes vont en pionniers, à

l'avant-garde, et souvent ils découvrent les pays vierges, indiquent les

solutions prochaines. Il y a là une marge qui leur appartient, entre la

vérité conquise, définitive, et l'inconnu, d'où l'on arrachera la vérité de

demain.... Quelle fresque immense à peindre, quelle comédie et quelle

tragédie humaines colossales à écrire, avec l'hérédité, qui est la Genèse

même des familles, des sociétés et du monde!

Les yeux devenus vagues, il suivait sa pensée, il s'égarait. Mais, d'un

mouvement brusque, il revint aux dossiers, jetant l'Arbre de côté, disant:

--Nous le reprendrons tout à l'heure; car, pour que tu comprennes

maintenant, il faut que les faits se déroulent et que tu les voies à

l'action, tous ces acteurs, étiquetés là de simples notes qui les

résument.... Je vais appeler les dossiers, tu me les passeras un à un; et

je te montrerai, je te conterai ce que chacun contient, avant de le

remettre là-haut, sur la planche.... Je ne suivrai pas l'ordre

alphabétique, mais l'ordre même des faits. Il y a longtemps que je veux

établir ce classement.... Allons, cherche les noms sur les chemises. Tante

Dide, d'abord.

A ce moment, un coin de l'orage qui incendiait l'horizon, prit en écharpe

la Souleiade, creva sur la maison en une pluie diluvienne. Mais ils ne

fermèrent même pas la fenêtre. Ils n'entendaient ni les éclats de la

foudre, ni le roulement continu de ce déluge battant la toiture. Elle lui

avait passé le dossier qui portait le nom de Tante Dide, en grosses

lettres; et il en tirait des papiers de toutes sortes, d'anciennes notes,

prises par lui, qu'il se mit à lire.

--Donne-moi Pierre Rougon.... Donne-moi Ursule Macquart.... Donne-moi

Antoine Macquart....

Muette, elle obéissait toujours, le coeur serré d'une angoisse, à tout ce

qu'elle entendait. Et les dossiers défilaient, étalaient leurs documents,

retournaient s'empiler dans l'armoire.

C'étaient d'abord les origines, Adélaïde Fouque, la grande fille détraquée,

la lésion nerveuse première, donnant naissance à la branche légitime,

Pierre Rougon, et aux deux branches bâtardes, Ursule et Antoine Macquart,

toute cette tragédie bourgeoise et sanglante, dans le cadre du coup d'État

de décembre 1851, les Rougon, Pierre et Félicité, sauvant l'ordre à

Plassans, éclaboussant du sang de Silvère leur fortune commençante, tandis

qu'Adélaïde vieillie, la misérable Tante Dide, était enfermée aux Tulettes,

comme une figure spectrale de l'expiation et de l'attente. Ensuite, la

meute des appétits se trouvait lâchée, l'appétit souverain du pouvoir chez

Eugène Rougon, le grand homme, l'aigle de la famille, dédaigneux, dégagé

des vulgaires intérêts, aimant la force pour la force, conquérant Paris en

vieilles bottes, avec les aventuriers du prochain empire, passant de la

présidence du Conseil d'État à un portefeuille de ministre, fait par sa

bande, toute une clientèle affamée qui le portait et le rongeait, battu un

instant par une femme, la belle Clorinde, dont il avait eu l'imbécile

désir, mais si vraiment fort, brûlé d'un tel besoin d'être le maître, qu'il

reconquérait le pouvoir grâce à un démenti de sa vie entière, en marche

pour sa royauté triomphale de vice-empereur. Chez Aristide Saccard,

l'appétit se ruait aux basses jouissances, à l'argent, à la femme, au luxe,

une faim dévorante qui l'avait jeté sur le pavé, dès le début de la curée

chaude, dans le coup de vent de la spéculation à outrance soufflant par la

ville, la trouant de tous côtés et la reconstruisant, des fortunes

insolentes bâties en six mois, mangées et rebâties, une soûlerie de l'or

dont l'ivresse croissante l'emportait, lui faisait, le corps de sa femme

Angèle à peine froid, vendre son nom pour avoir les premiers cent mille

francs indispensables, en épousant Renée, puis l'amenait plus tard, au

moment d'une crise pécuniaire, à tolérer l'inceste, à fermer les yeux sur

les amours de son fils Maxime et de sa seconde femme, dans l'éclat

flamboyant de Paris en fête. Et c'était Saccard encore, à quelques années

de là, qui mettait en branle l'énorme pressoir à millions de la Banque

Universelle, Saccard jamais vaincu, Saccard grandi, haussé jusqu'à

l'intelligence et à la bravoure de grand financier, comprenant le rôle

farouche et civilisateur de l'argent, livrant, gagnant et perdant des

batailles en Bourse, comme Napoléon à Austerlitz et à Waterloo,

engloutissant sous le désastre un monde de gens pitoyables, lâchant à

l'inconnu du crime son fils naturel Victor, disparu, en fuite par les nuits

noires, et lui-même, sous la protection impassible de l'injuste nature,

aimé de l'adorable madame Caroline, sans doute en récompense de son

exécrable vie. Là, un grand lis immaculé poussait dans ce terreau, Sidonie

Rougon, la complaisante de son frère Saccard, l'entremetteuse aux cent

métiers louches, enfantait d'un inconnu la pure et divine Angélique, la

petite brodeuse aux doigts de fée qui tissait à l'or des chasubles le rêve

de son prince charmant, si envolée parmi ses compagnes les saintes, si peu

faite pour la dure réalité, qu'elle obtenait la grâce de mourir d'amour, le

jour de son mariage, sous le premier baiser de Félicien de Hautecoeur, dans

le branle des cloches sonnant la gloire de ses noces royales. Le noeud des

deux branches se faisait alors, la légitime et la bâtarde, Marthe Rougon

épousait son cousin François Mouret, un paisible ménage lentement désuni,

aboutissant aux pires catastrophes, une douce et triste femme prise,

utilisée, broyée, dans la vaste machine de guerre dressée pour la conquête

d'une ville, et ses trois enfants lui étaient comme arrachés, et elle

laissait jusqu'à son coeur sous la rude poigne de l'abbé Faujas, et les

Rougon sauvaient une seconde fois Plassans, pendant qu'elle agonisait, à la

lueur de l'incendie où son mari, fou de rage amassée et de vengeance,

flambait avec le prêtre. Des trois enfants, Octave Mouret était le

conquérant audacieux, l'esprit net, résolu à demander aux femmes la royauté

de Paris, tombé en pleine bourgeoisie gâtée, faisant là une terrible

éducation sentimentale, passant du refus fantasque de l'une au mol abandon

de l'autre, goûtant jusqu'à la boue les désagréments de l'adultère, resté

heureusement actif, travailleur et batailleur, peu à peu dégagé, grandi

quand même, hors de la basse cuisine de ce monde pourri, dont on entendait

le craquement. Et Octave Mouret victorieux révolutionnait le haut commerce,

tuait les petites boutiques prudentes de l'ancien négoce, plantait au

milieu de Paris enfiévré le colossal palais de la tentation, éclatant de

lustres, débordant de velours, de soie et de dentelles, gagnait une fortune

de roi à exploiter la femme, vivait dans le mépris souriant de la femme,

jusqu'au jour où une petite fille vengeresse, la très simple et très sage

Denise, le domptait, le tenait à ses pieds éperdu de souffrance, tant

qu'elle ne lui avait pas fait la grâce, elle si pauvre, de l'épouser, au

milieu de l'apothéose de son Louvre, sous la pluie d'or battante des

recettes. Restaient les deux autres enfants, Serge Mouret, Désirée Mouret,

celle-ci innocente et saine comme une jeune bête heureuse, celui-là affiné

et mystique, glissé à la prêtrise par un accident nerveux de sa race, et il

recommençait l'aventure adamique, dans le Paradou légendaire, il renaissait

pour aimer Albine, la posséder et la perdre, au sein de la grande nature

complice, repris ensuite par l'Église, l'éternelle guerre à la vie, luttant

pour la mort de son sexe, jetant sur le corps d'Albine morte la poignée de

terre de l'officiant, à l'heure même où Désirée, la fraternelle amie des

animaux, exultait de joie, parmi la fécondité chaude de sa basse-cour. Plus

loin, s'ouvrait une échappée de vie douce et tragique, Hélène Mouret vivait

paisible avec sa fillette Jeanne, sur les hauteurs de Passy, dominant

Paris, l'océan humain sans bornes et sans fond, en face duquel se déroulait

cette histoire douloureuse, le coup de passion d'Hélène pour un passant, un

médecin amené la nuit, par hasard, au chevet de sa fille, la jalousie

maladive de Jeanne, une jalousie d'amoureuse instinctive disputant sa mère

à l'amour, si ravagée déjà de passion souffrante, qu'elle mourait de la

faute, prix terrible d'une heure de désir dans toute une vie sage; pauvre

chère petite morte restée seule là-haut, sous les cyprès du muet cimetière,

devant l'éternel Paris. Avec Lisa Macquart commençait la branche bâtarde,

fraîche et solide en elle, étalant la prospérité du ventre, lorsque, sur le

seuil de sa charcuterie, en clair tablier, elle souriait aux Halles

centrales, où grondait la faim d'un peuple, la bataille séculaire des Gras

et des Maigres, le maigre Florent, son beau-frère, exécré, traqué par les

grasses poissonnières, les grasses boutiquières, et que la grasse

charcutière elle-même, d'une absolue probité, mais sans pardon, faisait

arrêter comme républicain en rupture de ban, convaincue qu'elle travaillait

ainsi à l'heureuse digestion de tous les honnêtes gens. De cette mère

naissait la plus saine, la plus humaine des filles, Pauline Quenu, la

pondérée, la raisonnable, la vierge qui savait et qui acceptait la vie,

d'une telle passion dans son amour des autres, que, malgré la révolte de sa

puberté féconde, elle donnait à une amie son fiancé Lazare, puis sauvait

l'enfant du ménage désuni, devenait sa mère véritable, toujours sacrifiée,

ruinée, triomphante et gaie, dans son coin de monotone solitude, en face de

la grande mer, parmi tout un petit monde de souffrants qui hurlaient leur

douleur et ne voulaient pas mourir. Et Gervaise Macquart arrivait avec ses

quatre enfants, Gervaise bancale, jolie et travailleuse, que son amant

Lantier jetait sur le pavé des faubourgs, où elle faisait la rencontre du

zingueur Coupeau, le bon ouvrier pas noceur qu'elle épousait, si heureuse

d'abord, ayant trois ouvrières dans sa boutique de blanchisseuse, coulant

ensuite avec son mari à l'inévitable déchéance du milieu, lui peu à peu

conquis par l'alcool, possédé jusqu'à la folie furieuse et à la mort,

elle-même pervertie, devenue fainéante, achevée par le retour de Lantier,

au milieu de la tranquille ignominie d'un ménage à trois, dès lors victime

pitoyable de la misère complice, qui finissait de la tuer un soir, le

ventre vide. Son aîné, Claude, avait le douloureux génie d'un grand peintre

déséquilibré, la folie impuissante du chef-d'oeuvre qu'il sentait en lui,

sans que ses doigts désobéissants pussent l'en faire sortir, lutteur géant

foudroyé toujours, martyr crucifié de l'oeuvre, adorant la femme,

sacrifiant sa femme Christine, si aimante, si aimée un instant, à la femme

incréée, qu'il voyait divine et que son pinceau ne pouvait dresser dans sa

nudité souveraine, passion dévorante de l'enfantement, besoin insatiable de

la création, d'une détresse si affreuse, quand on ne peut le satisfaire,

qu'il avait fini par se pendre. Jacques, lui, apportait le crime, la tare

héréditaire qui se tournait en un appétit instinctif de sang, du sang jeune

et frais coulant de la poitrine ouverte d'une femme, la première venue, la

passante du trottoir, abominable mal contre lequel il luttait, qui le

reprenait au cours de ses amours avec Séverine, la soumise, la sensuelle,

jetée elle-même dans le frisson continu d'une tragique histoire

d'assassinat, et il la poignardait un soir de crise, furieux à la vue de sa

gorge blanche, et toute cette sauvagerie de la bête galopait parmi les

trains filant à grande vitesse, dans le grondement de la machine qu'il

montait, la machine aimée qui le broyait un jour, débridée ensuite, sans

conducteur, lancée aux désastres inconnus de l'horizon. Étienne, à son

tour, chassé, perdu, arrivait au pays noir par une nuit glacée de mars,

descendait dans le puits vorace, aimait la triste Catherine qu'un brutal

lui volait, vivait avec les mineurs leur vie morne de misère et de basse

promiscuité, jusqu'au jour où la faim, soufflant la révolte, promenait au

travers de la plaine rase le peuple hurlant des misérables qui voulait du

pain, dans les écroulements et les incendies, sous la menace de la troupe

dont les fusils partaient tout seuls, terrible convulsion annonçant la fin

d'un monde, sang vengeur des Maheu qui se lèverait plus tard, Alzire morte

de faim, Maheu tué d'une balle, Zacharie tué d'un coup de grisou, Catherine

restée sous la terre, la Maheude survivant seule, pleurant ses morts,

redescendant au fond de la mine pour gagner ses trente sous, pendant

qu'Étienne, le chef battu de la bande, hanté des revendications futures,

s'en allait par un tiède matin d'avril, en écoulant la sourde poussée du

monde nouveau, dont la germination allait bientôt faire éclater la terre.

Nana, dès lors, devenait la revanche, la fille poussée sur l'ordure sociale

des faubourgs, la mouche d'or envolée des pourritures d'en bas, qu'on

tolère et qu'on cache, emportant dans la vibration de ses ailes le ferment

de destruction, remontant et pourrissant l'aristocratie, empoisonnant les

hommes rien qu'à se poser sur eux, au fond des palais où elle entrait par

les fenêtres, toute une oeuvre inconsciente de ruine et de mort, la flambée

stoïque de Vandeuvres, la mélancolie de Foucarmont courant les mers de la

Chine, le désastre de Steiner réduit à vivre en honnête homme,

l'imbécillité satisfaite de La Faloise, et le tragique effondrement des

Muffat, et le blanc cadavre de Georges, veillé par Philippe, sorti la

veille de prison, une telle contagion dans l'air empesté de l'époque,

qu'elle-même se décomposait et crevait de la petite vérole noire, prise au

lit de mort de son fils Louiset, tandis que, sous ses fenêtres, Paris

passait, ivre, frappé de la folie de la guerre, se ruant à l'écroulement de

tout. Enfin, c'était Jean Macquart, l'ouvrier et le soldat redevenu paysan,

aux prises avec la terre dure qui fait payer chaque grain de blé d'une

goutte de sueur, en lutte surtout avec le peuple des campagnes, que l'âpre

désir, la longue et rude conquête du sol brûle du besoin sans cesse irrité

de la possession, les Fouan vieillis cédant leurs champs comme ils

céderaient de leur chair, les Buteau exaspérés, allant jusqu'au parricide

pour hâter l'héritage d'une pièce de luzerne, la Françoise têtue mourant

d'un coup de faux, sans parler, sans vouloir qu'une motte sorte de la

famille, tout ce drame des simples et des instinctifs à peine dégagés de la

sauvagerie ancienne, toute cette salissure humaine sur la terre grande, qui

seule demeure l'immortelle, la mère d'où l'on sort et où l'on retourne,

elle qu'on aime jusqu'au crime, qui refait continuellement de la vie pour

son but ignoré, même avec la misère et l'abomination des êtres. Et c'était

Jean encore qui, devenu veuf et s'étant réengagé aux premiers bruits de

guerre, apportait l'inépuisable réserve, le fonds d'éternel rajeunissement

que la terre garde, Jean le plus humble, le plus ferme soldat de la suprême

débâcle, roulé dans l'effroyable et fatale tempête qui, de la frontière à

Sedan, en balayant l'empire, menaçait d'emporter la patrie, toujours sage,

avisé, solide en son espoir, aimant d'une tendresse fraternelle son

camarade Maurice, le fils détraqué de la bourgeoisie, l'holocauste destiné

à l'expiation, pleurant des larmes de sang lorsque l'inexorable destin le

choisissait lui-même pour abattre ce membre gâté, puis après la fin de

tout, les continuelles défaites, l'affreuse guerre civile, les provinces

perdues, les milliards à payer, se remettant en marche, retournant à la

terre qui l'attendait, à la grande et rude besogne de toute une France à

refaire.

Pascal s'arrêta, Clotilde lui avait passé tous les dossiers, un à un, et il

les avait tous feuilletés, dépouillés, reclassés et remis sur la planche du

haut, dans l'armoire. Il était hors d'haleine, épuisé d'un tel souffle

démesuré, à travers cette humanité vivante; tandis que, sans voix, sans

geste, la jeune fille, dans l'étourdissement de ce torrent de vie débordé,

attendait toujours, incapable d'une réflexion et d'un jugement. L'orage

continuait à battre la campagne noire du roulement sans fin de sa pluie

diluvienne. Un coup de tonnerre venait de foudroyer quelque arbre du

voisinage, avec un horrible craquement. Les bougies s'effarèrent, sous le

vent de la fenêtre grande ouverte.

--Ah! reprit-il, en montrant encore d'un geste les dossiers, c'est un

monde, une société et une civilisation, et la vie entière est là, avec ses

manifestations bonnes et mauvaises, dans le feu et le travail de forge qui

emporte tout.... Oui, notre famille pourrait, aujourd'hui, suffire

d'exemple à la science, dont l'espoir est de fixer un jour,

mathématiquement, les lois des accidents nerveux et sanguins qui se

déclarent dans une race, à la suite d'une première lésion organique, et qui

déterminent, selon les milieux, chez chacun des individus de cette race,

les sentiments, les désirs, les passions, toutes les manifestations

humaines, naturelles et instinctives, dont les produits prennent les noms

de vertus et de vices. Et elle est aussi un document d'histoire, elle

raconte le second empire, du coup d'État à Sedan, car les nôtres sont

partis du peuple, se sont répandus parmi toute la société contemporaine,

ont envahi toutes les situations, emportés par le débordement des appétits,

par cette impulsion essentiellement moderne, ce coup de fouet qui jette aux

jouissances les basses classes, en marche à travers le corps social.... Les

origines, je te les ai dites: elles sont parties de Plassans; et nous voici

à Plassans encore, au point d'arrivée.

Il s'interrompit de nouveau, une rêverie ralentissait sa parole.

--Quelle masse effroyable remuée, que d'aventures douces ou terribles, que

de joies, que de souffrances jetées à la pelle, dans cet amas colossal de

faits!... Il y a de l'histoire pure, l'empire fondé dans le sang, d'abord

jouisseur et durement autoritaire, conquérant les villes rebelles, puis

glissant à une désorganisation lente, s'écroulant dans le sang, dans une

telle mer de sang, que la nation entière a failli en être noyée.... Il y a

des études sociales, le petit et le grand commerce, la prostitution, le

crime, la terre, l'argent, la bourgeoisie, le peuple, celui qui se pourrit

dans le cloaque des faubourgs, celui qui se révolte dans les grands centres

industriels, toute cette poussée croissante du socialisme souverain, gros

de l'enfantement du nouveau siècle.... Il y a de simples études humaines,

des pages intimes, des histoires d'amour, la lutte des intelligences et des

coeurs contre la nature injuste, l'écrasement de ceux qui crient sous leur

tâche trop haute, le cri de la bonté qui s'immole, victorieuse de la

douleur.... Il y a de la fantaisie, l'envolée de l'imagination hors du

réel, des jardins immenses, fleuris en toutes saisons, des cathédrales aux

fines aiguilles précieusement ouvragées, des contes merveilleux tombés du

paradis, des tendresses idéales remontées au ciel dans un baiser.... Il y a

de tout, de l'excellent et du pire, du vulgaire et du sublime, les fleurs,

la boue, les sanglots, les rires, le torrent même de la vie charriant sans

fin l'humanité!

Et il reprit l'Arbre généalogique resté sur la table, il l'étala,

recommença à le parcourir du doigt, énumérant maintenant les membres de la

famille qui vivaient encore. Eugène Rougon, majesté déchue, était à la

Chambre le témoin, le défenseur impassible de l'ancien monde emporté dans

la débâcle. Aristide Saccard, après avoir fait peau neuve, retombait sur

ses pieds républicain, directeur d'un grand journal, en train de gagner de

nouveaux millions; tandis que son fils Maxime mangeait ses rentes, dans son

petit hôtel de l'avenue du Bois-de-Boulogne, correct et prudent, menacé

d'un mal terrible, et que son autre fils, Victor, n'avait point reparu,

rôdant dans l'ombre du crime, puisqu'il n'était pas au bagne, lâché par le

monde, à l'avenir, à l'inconnu de l'échafaud. Sidonie Rougon, disparue

longtemps, lasse de métiers louches, venait de se retirer, désormais d'une

austérité monacale, à l'ombre d'une sorte de maison religieuse, trésorière

de l'Oeuvre du Sacrement, pour aider au mariage des filles mères. Octave

Mouret, propriétaire des grands magasins _Au Bonheur des Dames_, dont la

fortune colossale grandissait toujours, avait eu, vers la fin de l'hiver,

un deuxième enfant de sa femme Denise Baudu, qu'il adorait, bien qu'il

recommençât à se déranger un peu. L'abbé Mouret, curé à Saint-Eutrope, au

fond d'une gorge marécageuse, s'était cloîtré là avec sa soeur Désirée,

dans une grande humilité, refusant tout avancement de son évêque, attendant

la mort en saint homme qui repoussait les remèdes, bien qu'il souffrît

d'une phtisie commençante. Hélène Mouret vivait très heureuse, très à

l'écart, idolâtrée de son nouveau mari, M. Rambaud, dans la petite

propriété qu'ils possédaient près de Marseille, au bord de la mer; et elle

n'avait pas eu d'enfant de son second mariage. Pauline Quenu était toujours

à Bonneville, à l'autre bout de la France, en face du vaste océan, seule

désormais avec le petit Paul, depuis la mort de l'oncle Chanteau, résolue à

ne pas se marier, à se donner toute au fils de son cousin Lazare, devenu

veuf, parti en Amérique pour faire fortune. Étienne Lantier, de retour à

Paris après la grève de Montsou, s'était compromis plus tard dans

l'insurrection de la Commune, dont il avait défendu les idées avec

emportement; on l'avait condamné à mort, puis gracié et déporté, de sorte

qu'il se trouvait maintenant à Nouméa; on disait même qu'il s'y était tout

de suite marié et qu'il avait un enfant, sans qu'on sût au juste le sexe.

Enfin, Jean Macquart, licencié après la semaine sanglante, était revenu se

fixer près de Plassans, à Valqueyras, où il avait eu la chance d'épouser

une forte fille, Mélanie Vial, la fille unique d'un paysan aisé, dont il

faisait valoir la terre; et sa femme, grosse dès la nuit des noces,

accouchée d'un garçon en mai, était grosse encore de deux mois, dans un de

ces cas de fécondité pullulante qui ne laissent pas aux mères le temps

d'allaiter leurs petits.

--Certes, oui, reprit-il à demi-voix, les races dégénèrent. Il y a là un

véritable épuisement, une rapide déchéance, comme si les nôtres, dans leur

fureur de jouissance, dans la satisfaction gloutonne de leurs appétits,

avaient brûlé trop vite. Louiset mort au berceau; Jacques-Louis, à demi

imbécile, emporté par une maladie nerveuse; Victor retourné à l'état

sauvage, galopant on ne sait au fond de quelles ténèbres; notre pauvre

Charles, si beau et si frêle: ce sont là les rameaux derniers de l'Arbre,

les dernières tiges pales où la sève puissante des grosses branches ne

semble pas pouvoir monter. Le ver était dans le tronc, il est à présent

dans le fruit et le dévore.... Mais il ne faut jamais désespérer, les

familles sont l'éternel devenir. Elles plongent, au delà de l'ancêtre

commun, à travers les couches insondables des races qui ont vécu, jusqu'au

premier être; et elles pousseront sans fin, elles s'étaleront, se

ramifieront à l'infini, au fond des âges futurs.... Regarde notre Arbre: il

ne compte que cinq générations, il n'a pas même l'importance d'un brin

d'herbe, au milieu de la forêt humaine, colossale et noire, dont les

peuples sont les grands chênes séculaires. Seulement, songe à ses racines

immenses qui tiennent tout le sol, songe à l'épanouissement continu de ses

feuilles hautes qui se mêlent aux autres feuilles, à la mer sans cesse

roulante des cimes, sons l'éternel souffle fécondant de la vie.... Eh bien!

l'espoir est là, dans la reconstitution journalière de la race par le sang

nouveau qui lui vient du dehors. Chaque mariage apporte d'autres éléments,

bons ou mauvais, dont l'effet est quand même d'empêcher la dégénérescence

mathématique et progressive. Les brèches sont réparées, les tares

s'effacent, un équilibre fatal se rétablit au bout de quelques générations,

et c'est l'homme moyen qui finit toujours par en sortir, l'humanité vague,

obstinée à son labeur mystérieux, en marche vers son but ignoré.

Il s'arrêta, il eut un long soupir.

--Ah! notre famille, que va-t-elle devenir, à quel être aboutira-t-elle

enfin?

Et il continua, ne comptant plus sur les survivants qu'il avait nommés, les

ayant classés, ceux-là, sachant ce dont ils étaient capables, mais plein

d'une curiosité vive, au sujet des enfants en bas âge encore. Il avait

écrit à un confrère de Nouméa pour obtenir des renseignements précis sur la

femme d'Étienne et sur l'enfant dont elle devait être accouchée; et il ne

recevait rien, il craignait bien que, de ce côté, l'Arbre ne restât

incomplet. Il était plus documenté, à l'égard des deux enfants d'Octave

Mouret, avec lequel il restait en correspondance: la petite fille demeurait

chétive, inquiétante, tandis que le petit garçon, qui tenait de sa mère,

poussait magnifique. Son plus solide espoir, d'ailleurs, était dans les

enfants de Jean, dont le premier-né, un gros garçon, semblait apporter le

renouveau, la sève jeune des races qui vont se retremper dans la terre. Il

se rendait parfois à Valqueyras, il revenait heureux de ce coin de

fécondité, du père calme et raisonnable, toujours à sa charrue, de la mère

gaie et simple, aux larges flancs, capables de porter un monde. Qui savait

d'où naîtrait la branche saine? Peut-être le sage, le puissant attendu

germerait-il là. Le pis était, pour la beauté de son Arbre, que ces gamins

et ces gamines étaient si petits encore, qu'il ne pouvait les classer. Et

sa voix s'attendrissait sur cet espoir de l'avenir, ces têtes blondes, dans

le regret inavoué de son célibat.

Pascal regardait toujours l'Arbre étalé devant lui. Il s'écria:

--Et pourtant est-ce complet, est-ce décisif, regarde donc!... Je te répète

que tous les cas héréditaires s'y rencontrent. Je n'ai eu, pour fixer ma

théorie, qu'à la baser sur l'ensemble de ces faits.... Enfin, ce qui est

merveilleux, c'est qu'on touche là du doigt comment des créatures, nées de

la même souche, peuvent paraître radicalement différentes, tout en n'étant

que les modifications logiques des ancêtres communs. Le tronc explique les

branches qui expliquent les feuilles. Chez ton père, Saccard, comme chez

ton oncle, Eugène Rougon, si opposés de tempérament et de vie, c'est la

même poussée qui a fait les appétits désordonnés de l'un, l'ambition

souveraine de l'autre. Angélique, ce lis pur, naît de la louche Sidonie,

dans l'envolée qui fait les mystiques ou les amoureuses, selon le milieu.

Les trois enfants des Mouret sont emportés par un souffle identique, qui

fait d'Octave intelligent un vendeur de chiffons millionnaire, de Serge

croyant un pauvre curé de campagne, de Désirée imbécile une belle fille

heureuse. Mais l'exemple est plus frappant encore avec les enfants de

Gervaise: la névrose passe, et Nana se vend, Étienne se révolte, Jacques

tue, Claude a du génie; tandis que Pauline, leur cousine germaine, à côté,

est l'honnêteté victorieuse, celle qui lutte et qui s'immole.... C'est

l'hérédité, la vie même qui pond des imbéciles, des fous, des criminels et

des grands hommes. Des cellules avortent, d'autres prennent leur place, et

l'on a un coquin ou un fou furieux, à la place d'un homme de génie ou d'un

simple honnête homme. Et l'humanité roule, charriant tout!

Puis, dans un nouveau branle de sa pensée:

--Et l'animalité, la bête qui souffre et qui aime, qui est comme l'ébauche

de l'homme, toute cette animalité fraternelle qui vit de notre vie!... Oui,

j'aurais voulu la mettre dans l'arche, lui faire sa place parmi notre

famille, la montrer sans cesse confondue avec nous, complétant notre

existence. J'ai connu des chats dont la présence était le charme mystérieux

de la maison, des chiens qu'on adorait, dont la mort était pleurée et qui

laissait au coeur un deuil inconsolable. J'ai connu des chèvres, des

vaches, des ânes, d'une importance extrême, dont la personnalité a joué un

rôle tel, qu'on en devrait écrire l'histoire.... Et, tiens! notre Bonhomme

à nous, notre pauvre vieux cheval, qui nous a servi pendant un quart de

siècle, est-ce que tu ne crois pas qu'il a mêlé de son sang au nôtre, et

que désormais il est de la famille? Nous l'avons modifié comme lui-même a

un peu agi sur nous, nous finissons par être faits sur la même image; et

cela est si vrai, que, lorsque, maintenant, je le vois à demi aveugle,

l'oeil vague, les jambes perdues de rhumatismes, je l'embrasse sur les deux

joues, ainsi qu'un vieux parent pauvre, tombé à ma charge.... Ah!

l'animalité, tout ce qui se traîne et tout ce qui se lamente au-dessous de

l'homme, quelle place d'une sympathie immense il faudrait lui faire, dans

une histoire de la vie!

Ce fut un dernier cri, où Pascal jeta l'exaltation de sa tendresse pour

l'être. Il s'était peu à peu excité, il en arrivait à la confession de sa

foi, au labeur continu et victorieux de la nature vivante. Et Clotilde, qui

jusque-là n'avait point parlé, toute blanche dans la catastrophe de tant de

faits qui tombaient sur elle, desserra enfin les lèvres, pour demander:

--Eh bien! maître, et moi là dedans?

Elle avait posé un de ses doigts minces sur la feuille de l'Arbre, où elle

voyait son nom inscrit. Lui, toujours, avait passé cette feuille. Et elle

insista.

--Oui, moi, que suis-je donc?... Pourquoi ne m'as-tu pas lu mon dossier?

Un instant, il resta muet, comme surpris de la question.

--Pourquoi? mais pour rien.... C'est vrai, je n'ai rien à te cacher.... Tu

vois ce qui est écrit là: «Clotilde, née en 1847. Élection de la mère.

Hérédité en retour, avec prédominance morale et physique de son grand-père

maternel....» Rien n'est plus net. Ta mère l'a emporté en toi, tu as son

bel appétit, et tu as également beaucoup de sa coquetterie, de son

indolence parfois, de sa soumission. Oui, tu es très femme comme elle, sans

trop t'en douter, je veux dire que tu aimes à être aimée. En outre, ta mère

était une grande liseuse de romans, une chimérique qui adorait rester

couchée des journées entières, à rêvasser sur un livre; elle raffolait des

histoires de nourrice, se faisait faire les cartes, consultait les

somnambules; et j'ai toujours pensé que ta préoccupation du mystère, ton

inquiétude de l'inconnu venaient de là.... Mais ce qui achève de te

façonner, en mettant chez toi une dualité, c'est l'influence de ton

grand-père, le commandant Sicardot. Je l'ai connu, il n'était pas un aigle,

il avait au moins beaucoup de droiture et d'énergie. Sans lui, très

franchement, je crois que tu ne vaudrais pas grand'chose, car les autres

influences ne sont guère bonnes. Il t'a donné le meilleur de ton être, le

courage de la lutte, la fierté et la franchise.

Elle l'avait écouté avec attention, elle fit un léger signe de tête, pour

dire que c'était bien ça, qu'elle n'était pas blessée, malgré le petit

frémissement de souffrance, dont ces nouveaux détails sur les siens, sur sa

mère, avaient agité ses lèvres.

--Eh bien! reprit-elle, et toi, maître?

Cette fois, il n'eut pas une hésitation, il cria:

--Oh! moi, à quoi bon parler de moi? je n'en suis pas, de la famille!... Tu

vois bien ce qui est écrit là: «Pascal, né en 1813. Innéité. Combinaison,

où se confondent les caractères physiques et moraux des parents, sans que

rien d'eux semble se retrouver dans le nouvel être....» Ma mère me l'a

répété assez souvent, que je n'en étais pas, qu'elle ne savait pas d'où je

pouvais bien venir!

Et c'était chez lui un cri de soulagement, une sorte de joie involontaire.

--Va, le peuple ne s'y trompe pas. M'as-tu jamais entendu appeler Pascal

Rougon, dans la ville? Non! le monde a toujours dit le docteur Pascal, tout

court. C'est que je suis à part.... Et ce n'est guère tendre peut-être,

mais j'en suis ravi, car il y a vraiment des hérédités trop lourdes à

porter. J'ai beau les aimer tous, mon coeur n'en bat pas moins

d'allégresse, lorsque je me sens autre, différent, sans communauté aucune.

N'en être pas, n'en être pas, mon Dieu? C'est une bouffée d'air pur, c'est

ce qui me donne le courage de les avoir tous là, de les mettre à nu dans

ces dossiers, et de trouver encore le courage de vivre!

Il se tut enfin, il y eut un silence. La pluie avait cessé, l'orage s'en

allait, on n'entendait que des coups de foudre, de plus en plus lointains;

tandis que, de la campagne, noire encore, rafraîchie, montait par la

fenêtre ouverte une délicieuse odeur de terre mouillée. Dans l'air qui se

calmait, les bougies achevaient de brûler, d'une haute flamme tranquille.

--Ah! dit simplement Clotilde, avec un grand geste accablé, que devenir?

Elle l'avait crié avec angoisse, une nuit, sur l'aire: la vie était

abominable, comment pouvait-on la vivre paisible et heureuse? C'était une

clarté terrible que la science jetait sur le monde, l'analyse descendait

dans toutes les plaies humaines pour en étaler l'horreur. Et voilà qu'il

venait encore de parler plus crûment, d'élargir la nausée qu'elle avait des

êtres et des choses, en jetant sa famille elle-même, toute nue, sur la

dalle de l'amphithéâtre. Le torrent fangeux avait roulé devant elle,

pendant près de trois heures, et c'était la pire des révélations, la

brusque et terrible vérité sur les siens, les êtres chers, ceux qu'elle

devait aimer: son père grandi dans les crimes de l'argent, son frère

incestueux, sa grand'mère sans scrupules, couverte du sang des justes, les

autres presque tous tarés, des ivrognes, des vicieux, des meurtriers, la

monstrueuse floraison de l'arbre humain. Le choc était si brutal, qu'elle

ne se retrouvait pas, au milieu de la stupeur douloureuse de toute la vie

apprise de la sorte, en un coup. Et, cependant, cette leçon était comme

innocentée, dans sa violence même, par quelque chose de grand et de bon, un

souffle d'humanité profonde, qui l'avait emportée d'un bout à l'autre. Rien

de mauvais ne lui en était venu, elle s'était sentie fouettée par un âpre

vent marin, le vent des tempêtes, dont on sort la poitrine élargie et

saine. Il avait tout dit, parlant librement de sa mère elle-même,

continuant à garder vis-à-vis d'elle son attitude déférente de savant qui

ne juge point les faits. Tout dire pour tout connaître, pour tout guérir,

n'était-ce pas le cri qu'il avait poussé, dans la belle nuit d'été? Et,

sous l'excès même de ce qu'il lui apprenait, elle restait ébranlée,

aveuglée de cette trop vive lumière, mais le comprenant enfin, s'avouant

qu'il tentait là une oeuvre immense. Malgré tout, c'était un cri de santé,

d'espoir en l'avenir. Il parlait en bienfaiteur, qui, du moment où

l'hérédité faisait le monde, voulait en fixer les lois pour disposer

d'elle, et refaire un monde heureux.

Puis, n'y avait-il donc que de la boue, dans ce fleuve débordé, dont il

lâchait les écluses? Que d'or passait, mêlé aux herbes et aux fleurs des

berges! Des centaines de créatures galopaient encore devant elle, et elle

demeurait hantée par des figures de charme et de bonté, de fins profils de

jeunes filles, de sereines beautés de femmes. Toute la passion saignait là,

tout le coeur s'ouvrait en envolées tendres. Elles étaient nombreuses, les

Jeanne, les Angélique, les Pauline, les Marthe, les Gervaise, les Hélène.

D'elles et des autres, même des moins bonnes, même des hommes terribles,

les pires de la bande, montait une humanité fraternelle. Et c'était

justement ce souffle qu'elle avait senti passer, ce courant de large

sympathie qu'il venait de mettre, sous sa leçon précise de savant. Il ne

semblait point s'attendrir, il gardait l'attitude impersonnelle du

démonstrateur; mais, au fond de lui, quelle bonté navrée, quelle fièvre de

dévouement, quel don de tout son être au bonheur des autres! Son oeuvre

entière, si mathématiquement construite, était baignée de cette fraternité

douloureuse, jusque dans ses plus saignantes ironies. Ne lui avait-il pas

parlé des bêtes, en frère aîné de tous les vivants misérables qui

souffrent? La souffrance l'exaspérait, il n'avait que la colère de son rêve

trop haut, il n'était devenu brutal que dans sa haine du factice et du

passager, rêvant de travailler, non pour la société polie d'un moment, mais

pour l'humanité entière, à toutes les heures graves de son histoire.

Peut-être même était-ce cette révolte contre la banalité courante, qui

l'avait fait se jeter au défi de l'audace, dans les théories et dans

l'application. Et l'oeuvre demeurait humaine, débordante du sanglot immense

des êtres et des choses.

D'ailleurs, n'était-ce pas la vie? Il n'y a pas de mal absolu. Jamais un

homme n'est mauvais pour tout le monde, il fait toujours le bonheur de

quelqu'un; de sorte que, lorsqu'on ne se met pas à un point de vue unique,

on finit par se rendre compte de l'utilité de chaque être. Ceux qui croient

à un Dieu doivent se dire que, si leur Dieu ne foudroie pas les méchants,

c'est qu'il voit la marche totale de son oeuvre, et qu'il ne peut descendre

au particulier. Le labeur qui finit recommence, la somme des vivants reste

quand même admirable de courage et de besogne; et l'amour de la vie emporte

tout. Ce travail géant des hommes, cette obstination à vivre, est leur

excuse, la rédemption. Alors, de très haut, le regard ne voyait plus que

cette continuelle lutte, et beaucoup de bien malgré tout, s'il y avait

beaucoup de mal. On entrait dans l'indulgence universelle, on pardonnait,

on n'avait plus qu'une infinie pitié et une charité ardente. Le port était

sûrement là, attendant ceux qui ont perdu la foi aux dogmes, qui voudraient

comprendre pourquoi ils vivent, au milieu de l'iniquité apparente du monde.

Il faut vivre pour l'effort de vivre, pour la pierre apportée à l'oeuvre

lointaine et mystérieuse, et la seule paix possible, sur cette terre, est

dans la joie de cet effort accompli.

Une heure encore venait de passer, la nuit entière s'était écoulée à cette

terrible leçon de vie, sans que ni Pascal ni Clotilde eussent conscience du

lieu où ils étaient, ni du temps qui fuyait. Et lui, surmené depuis

quelques semaines, ravagé déjà par son existence de soupçon et de chagrin,

eut un frisson nerveux, comme dans un brusque réveil.

--Voyons, tu sais tout, te sens-tu le coeur fort, trempé par le vrai, plein

de pardon et d'espoir?... Es-tu avec moi?

Mais, sous l'effrayant choc moral qu'elle avait reçu, elle-même frémissait,

sans pouvoir se reprendre. C'était en elle une telle débâcle des croyances

anciennes, une évolution telle vers un monde nouveau, qu'elle n'osait

s'interroger et conclure. Elle se sentait désormais saisie, emportée dans

la toute-puissance de la vérité. Elle la subissait et n'était pas

convaincue.

--Maître, balbutia-t-elle, maître....

Et ils restèrent un instant face à face, à se regarder. Le jour naissait,

une aube d'une pureté délicieuse, au fond du grand ciel clair, lavé par

l'orage. Aucun nuage n'en tachait plus le pale azur, teinté de rose. Tout

le gai réveil de la campagne mouillée entrait par la fenêtre, tandis que

les bougies, qui achevaient de se consumer, pâlissaient dans la clarté

croissante.

--Réponds, veux-tu encore tout détruire, tout brûler, ici?... Es-tu avec

moi, entièrement avec moi?

A ce moment, il crut qu'elle allait se jeter à son cou, en pleurant. Un

élan soudain semblait la pousser. Mais ils se virent, dans leur

demi-nudité. Elle, qui, jusque-là, ne s'était pas aperçue, eut conscience

qu'elle était en simple jupon, les bras nus, les épaules nues, à peine

couvertes par les mèches folles de ses cheveux dénoués; et là, près de

l'aisselle gauche, quand elle abaissa les regards, elle retrouva les

quelques gouttes de sang, la meurtrissure qu'il lui avait faite en luttant,

pour la dompter, dans une étreinte brutale. Ce fut alors, en elle, une

confusion extraordinaire, une certitude qu'elle allait être vaincue, comme

si, par cette étreinte, il était devenu son maître, en tout et à jamais. La

sensation s'en prolongeait, elle était envahie, entraînée au delà de son

vouloir, prise de l'irrésistible besoin de se donner.

Brusquement, Clotilde se redressa, voulant réfléchir. Elle avait serré ses

bras nus sur sa gorge nue. Tout le sang de ses veines était monté à sa

peau, en un flot de pudeur empourpré. Et elle se mit à fuir, dans le divin

élancement de sa taille mince.

--Maître, maître, laisse-moi.... Je verrai....

D'une légèreté de vierge inquiète, elle s'était, comme autrefois déjà,

réfugiée au fond de sa chambre. Il l'entendit fermer vivement la porte, à

double tour. Il restait seul, il se demanda, pris tout à coup d'un

découragement et d'une tristesse immenses, s'il avait eu raison de tout

dire, si la vérité germerait dans cette chère créature adorée, et y

grandirait un jour, en une moisson de bonheur.

Le Docteur Pascal · 第 11 / 21 题