5
Ne crois pas que la perplexité devant le sens de la vie soit quelque
chose de noble ou de tragique. Cette perplexité est pareille à celle que
l'homme éprouve lorsqu'il se voit dans une société occupée à lire un bon
livre. La perplexité de cet homme qui n'écoute pas attentivement ou n'a
pas compris ce qu'on lit et qui s'agite au milieu des gens occupés, n'a
rien de noble ni de tragique, mais est ridicule, bête et pitoyable.
6
Il y avait une fois un bienfaiteur qui, voulant faire aux hommes le plus
de bien possible, se mit à réfléchir pour savoir comment il devait s'y
prendre pour n'offenser personne et pour que tous en profitent. Si l'on
distribue les richesses directement aux gens, on risque de donner moins
à celui qui en a le plus besoin, et l'on en saurait en donner également
à tout le monde; alors ceux qui n'en auraient pas assez diraient:
Pourquoi as-tu donné aux autres et pas à nous?
Le bienfaiteur eut alors l'idée d'installer une auberge dans un endroit
où passait beaucoup de monde et d'y déposer tout ce qui peut être utile,
ou faire plaisir au voyageur. Il y ménagea des chambres bien chaudes, de
bons poêles, du bois à brûler de provisions d'éclairage, de pains, de
légumes, de fruits, de boissons de toute sorte, des lits, des vêtements,
du linge, des chaussures, bref, quantité de produits pouvant suffire à
beaucoup de monde. Puis, le bienfaiteur s'en alla pour voir ce qui en
résultera à son retour.
Les bonnes gens commencèrent à affluer à l'auberge: y mangeaient,
buvaient, couchaient, passaient parfois un jour ou deux, y restaient
parfois une semaine entière. Parfois, ceux qui en avaient besoin
emportaient des vêtements et des chaussures. Avant de s'en aller, ils
rangeaient tout pour que d'autres passants puissent aussi en profiter,
et puis ils partaient en remerciant le bienfaiteur inconnu.
Mais un jour, arrivèrent des gens grossiers et méchants. Ils
s'emparèrent de tout ce qui leur convenait, et une dispute éclata
parmi eux au moment du partage. D'abord, ils s'injurièrent, puis ils
en vinrent aux mains, et se mirent à s'arracher les uns aux autres
les objets et à les briser exprès pour que d'autres ne puissent s'en
emparer. Et lorsqu'ils eurent tout détruit et commencèrent à souffrir
du froid et de la faim ils se mirent à médire du propriétaire, en
l'accusant d'avoir mal organisé les choses, de n'avoir pas mis de
gardiens pour empêcher d'entrer de mauvaises gens. D'autres prétendaient
qu'il n'y avait pas de propriétaire du tout, et que l'auberge s'êtait
organisée toute seule.
Affamés, transis de froid et irrités, ces gens quittèrent l'auberge
en s'injuriant entre eux, maudissant l'auberge et celui qui l'avait
construite.
Les hommes agissent de même sur la terre quand ils ne vivent pas pour
leur âme, mais pour leur corps, qu'ils gâchent leur vie et celle des
autres, s'accusent entre eux et accusent Dieu, au lieu de s'accuser
eux-mêmes, s'ils croient en Dieu, et accusent l'univers, s'ils ne
croient pas en Dieu, et s'imaginent que le monde s'est organisé tout
seul.