On demande: Qu'arrivera-t-il après la mort? Il n'y a qu'une réponse à
cette question: le corps pourrira et deviendra poussière, cela nous
le savons sûrement. Quant à ce qu'il adviendra de notre âme, nous ne
pouvons en rien dire, parce que la question de: «qu'arrivera-t-il?» se
rapporte au temps. Or l'âme est hors du temps. L'âme n'a pas été et ne
sera pas. Elle est. Si elle n'existait pas, il n'y aurait rien.
I.--_La mort charnelle n'est pas la fin de la vie, mais uniquement uns
transformation._
1
Quand nous mourons, il peut nous arriver de deux choses l'une: ou bien
ce que nous considérions comme nous-mêmes passera en un autre être, ou
bien nous ne serons plus des êtres séparés, et nous nous confondrons
avec Dieu. Que cela soit l'une ou l'autre, nous n'avons rien à craindre
dans les deux cas.
2
La mort constitue une transformation de notre corps, la plus grande, la
dernière. Nous subissons constamment des changements dans notre corps:
nous étions d'abord des morceaux de chair; nous devenions ensuite des
nourrissons; graduellement, nos cheveux, nos dents poussèrent, puis
tombèrent, puis ils poussèrent à nouveau, la barbe apparut, commença à
blanchir, à tomber, et nous n'avons jamais craint ces changements.
Pourquoi craignons-nous le dernier changement?
Parce que personne ne nous a raconté ce qui lui est arrivé après ce
changement. Mais personne ne dira, lorsqu'un homme nous quitte et ne
nous écrit plus, qu'il n'existe pas, qu'il est mal là où il est allé,
nous dirons simplement que nous n'avons pas de nouvelles de lui. Il en
est de même des morts: nous savons qu'ils ne sont plus parmi nous, mais
nous n'avons aucune raison de croire qu'ils n'existent plus, ou qu'ils
sont plus malheureux depuis qu'ils nous ont quittés. Si nous ne pouvons
savoir ni ce qui arrivera après la mort, ni ce que nous étions avant
cette vie, cela prouve uniquement qu'il ne nous est pas donné de le
savoir, parce que nous n'avons pas besoin de le savoir. Nous ne savons
qu'une chose, c'est que notre vie n'est pas dans les changements du
corps, mais en ce qui vit dans ce corps, dans l'âme. Et l'âme ne peut
avoir ni commencement ni fin, parce qu'elle seule existe.
3
«De deux choses l'une: ou la mort est la disparition absolue de la
conscience, ou elle est, conformément à la légende, simplement un
changement et la migration de l'âme d'un endroit dans un autre. Si
la mort est la destruction complète de la conscience, et qu'elle
est pareille à un sommeil profond sans rêves, elle est un bienfait
incontestable, car chacun n'a qu'à se rappeler une nuit passée dans
un tel sommeil sans rêves et à la comparer aux autres jours et aux
autres nuits, avec leurs craintes, leurs inquiétudes et désirs non
satisfaits, éprouvés tant en réalité qu'en rêves, et je suis persuadé
que personne ne trouvera beaucoup de jours et de nuits plus heureux que
les nuits sans rêves. De sorte que, si la mort est un tel sommeil, je la
considère, quant à moi, comme un bienfait. Si elle constitue le passage
d'un monde dans un autre, et s'il est vrai que tous les hommes sages et
saints morts avant nous s'y trouvent, pourrait-on espérer un bonheur
plus grand que de vivre parmi ces êtres? J'aurais voulu mourir, non pas
une fois, mais cent fois, pourvu que je puisse pénétrer dans cet endroit.
«De sorte que ni vous, juges, ni les hommes, en général, ne doivent
craindre la mort, me semble-t-il; ils n'ont qu'à se souvenir d'une
chose: pour un homme de bien, il n'y a pas de mal ni dans la vie, ni
dans la mort.»
(_Extrait du discours de Socrate devant le Tribunal._)
4
Celui qui voit le sens de la vie dans le perfectionnement spirituel
ne peut croire à la mort; il ne peut croire à l'arrêt de ce
perfectionnement. Ce qui se perfectionne ne peut disparaître, cela ne
peut que se modifier.
5
La mort est l'interruption de la conscience dont je vis actuellement. La
conscience de cette vie s'arrête; je le vois sur ceux qui meurent. Mais
que devient ce qui était la conscience? Je ne le sais pas, et je ne puis
le savoir.
6
Les hommes craignent la mort et voudraient vivre aussi longtemps que
possible. Mais si la mort est un malheur, n'est-il pas indifférent de
mourir dans trente ou dans trois cents ans? Quelle joie a un condamné à
mort de savoir que ses camarades mourront dans trois jours et que son
exécution à lui aura lieu dans trente jours.
La vie se terminant par une mort définitive serait la mort même.