1
La mort libère si facilement de toutes les difficultés et de tous les
malheurs, que ceux qui ne croient pas à l'immortalité devraient la
souhaiter. Et ceux qui croient en l'immortalité, qui attendent une vie
nouvelle, devraient la souhaiter plus encore. Pourquoi donc la plupart
des hommes ne la désirent pas? C'est parce qu'ils vivent de la vie
corporelle, et non de la vie spirituelle.
2
Les souffrances et la mort se présentent à l'homme comme un malheur
quand il prend la loi de son existence corporelle et bestiale pour la
loi de sa vie. Alors seulement, il s'abaisse au niveau de l'animal,
alors seulement les souffrances et la mort l'effraient. De tous
côtés, elles se ruent sur lui et le chassent sur l'unique route de la
vie humaine qui lui est ouverte, celle de la loi de la raison et se
manifestant par l'amour. Les souffrances et la mort ne sont que les
dérogations à la loi de la vie. Si l'homme menait une vie absolument
spirituelle, il n'y aurait pour lui ni souffrances, ni mort.
3
Craindre la mort revient au même que de craindre les fantômes, de
craindre ce qui n'existe pas.
4
Pour l'homme qui vit pour son âme, la destruction du corps n'est qu'une
libération, et les souffrances sont les conditions inévitables de cette
libération. Mais quelle est la situation de celui qui croit que toute sa
vie est dans son corps, lorsqu'il voit que la seule chose dont il vit--
son corps--se détruit et qu'il doit, de plus, endurer des souffrances?
5
L'animal meurt sans s'apercevoir de la mort et presque sans la craindre.
Pourquoi donc l'homme doit-il voir la fin qui le guette, et pourquoi lui
semble-t-elle si affreuse, au point qu'elle le force parfois à mettre
fin à ses jours? Je ne sais pourquoi cela est ainsi; mais je sais dans
quel but: pour que l'homme conscient et raisonnable transforme sa vie
charnelle en vie spirituelle. Cette transformation abolit non seulement
la crainte de la mort, mais encore elle donne à l'attente de la mort une
sensation analogue à celle qu'éprouve le voyageur à l'approche de sa
maison.
6
La vie n'a rien de commun avec la mort. C'est probablement pour cela
que s'éveille en nous l'espoir inepte qui obscurcit la raison et nous
fait douter de l'exactitude de notre connaissance quant au caractère
inévitable de la mort. La vie corporelle tend à s'obstiner dans
l'existence. Elle répète toujours, comme le perroquet dans la fable,
même au moment où on l'étrangle: «Ce n'est rien, ça.»