1
Toute la vie de l'homme, depuis sa naissance jusqu'à sa mort, ressemble
à un jour de sa vie, depuis qu'il s'éveille et jusqu'à ce qu'il
s'endorme.
Souviens-toi comment tu te réveilles après un sommeil profond, comment
tu ne reconnais pas d'abord l'endroit où tu le trouves, comment tu ne
reconnais pas celui qui est à ton chevet et qui te réveille; comment
tu ne veux pas te lever et qu'il te semble n'en avoir pas la force.
Mais, peu à peu, tu reviens à toi, tu commences à comprendre ce que tu
es et où tu te trouves, tu te lèves et tu te mets à l'ouvrage. Il en
est de même, à très peu de choses près, de l'homme lorsqu'il naît et
commence à entrer peu à peu dans la vie, à gagner des forces, à devenir
raisonnable et à travailler.
La différence consiste en ce fait que les manifestations du sommeil se
passent rapidement, tandis que celles de la croissance durent des mois,
des années.
Ensuite, un jour ressemble également à la vie humaine tout entière. En
s'éveillant, l'homme travaille, s'occupe, et plus la journée avance,
plus il devient alerte. Arrivé au milieu de la journée, il ne se sent
plus aussi robuste que le matin; et vers le soir, il se fatigue de plus
en plus et il a déjà envie de se reposer. Il en est de même de la vie
entière.
Dans sa jeunesse, l'homme est alerte et il vit gaiement; vers le milieu
de sa vie, il n'est plus aussi robuste, et dans la vieillesse, il se
sent fatigué et il a de plus en plus envie de repos. Et de même que la
nuit arrive à la fin de la journée et que l'homme se couche, de même que
les idées commencent à se brouiller dans sa tête, et, en s'endormant,
qu'il se sent s'en aller, il a la même sensation lorsqu'il meurt.
De sorte que l'éveil dé l'homme est une petite naissance; la journée,
depuis le matin jusqu'à la nuit, est une petite vie; le sommeil est une
petite mort.
2
Lorsque le tonnerre gronde, nous savons que la foudre est déjà tombée
et le tonnerre ne peut plus nous tuer; cependant, nous tressaillons
toujours en entendant un coup de tonnerre. Il en est de même de la mort.
Il semble à celui qui ne comprend pas le sens de la vie, que tout périt
avec la mort, et il la craint, se cache d'elle comme le sot se cache
d'un coup de tonnerre, alors que ce coup ne peut plus le tuer.
3
Parce qu'un homme a traversé lentement l'espace qui s'ouvre à mes
yeux et au delà duquel je ne vois plus, et qu'un autre l'a traversé
rapidement, je ne vais pas penser que celui qui marchait lentement vit
plus longtemps que celui qui marchait vite. Je ne sais qu'une chose: je
sais que si j'ai vu un homme passer vite ou lentement devant ma fenêtre,
l'un et l'autre ont existé avant que je ne les vis et qu'ils vivront
aussi après. Il en est de même des hommes dont j'ai vu la vie courte ou
longue avant leur mort.
4
La mort est la transformation de l'enveloppe à laquelle notre âme est
liée. Il ne faut pas confondre l'enveloppe avec ce qu'il y a dedans.
5
Souviens-toi que tu ne restes pas sur place, mais que tu passes, que tu
n'es pas dans une maison, mais dans un train qui te conduit à la mort.
Souviens-toi que ton corps ne fait que passer et que seul l'esprit vit
en toi.
6
Bien que je ne puisse pas le prouver indubitablement, je sais toutefois
que l'élément immatériel libre et raisonnable qui vit en moi ne peut pas
mourir.
7
Même si je me trompais, en supposant que les âmes sont immortelles,
je serais heureux et satisfait de mon erreur; et, tant que je suis en
vie, aucun homme ne sera à même d'ébranler cette conviction. Cette
conviction me donne le calme et la satisfaction absolue.