1
Rien qu'en voyant combien sont faibles et souvent mauvais ceux à qui
tout réussit dans la vie, qui se portent toujours bien, qui sont riches,
qui ne connaissent ni les offenses, ni les humiliations, on voit combien
les épreuves sont indispensables à l'homme. Et nous nous plaignons de
devoir les supporter!
2
Il n'est point de maladie qui puisse empêcher l'accomplissement du
devoir. Si tu ne peux pas servir les hommes par tes travaux, sers-les
par l'exemple de patience et d'amour.
3
Il y a une histoire où l'on conte qu'un homme a été puni, à cause de
ses péchés, par l'impossibilité de mourir. On peut dire sûrement que
si l'homme avait été puni par l'impossibilité de souffrir, la punition
aurait été tout aussi pénible.
4
Ce n'est pas bien de cacher à un malade qu'il peut mourir de sa maladie.
Il faut, au contraire, le lui rappeler. En le lui cachant, nous le
privons du bienfait que lui donne la maladie; elle évoque en lui, par la
conscience de la mort prochaine, la conscience de la vie spirituelle.
5
Le feu détruit et chauffe. Il en est de même de la maladie. Lorsque,
bien portant, nous tâchons de bien vivre, nous le faisons avec
difficulté; durant la maladie, au contraire, tout le poids des
tentations mondaines disparaît, on se sent brusquement libre, et l'on
est même effrayé de penser--tout le monde l'a éprouvé--qu'aussitôt la
maladie passée, ce poids retombe sur vous de toute sa force.
6
Plus l'homme souffre physiquement, mieux il se sent moralement. C'est
pourquoi l'homme ne peut pas être malheureux. Le spirituel et le
corporel sont comme deux fléaux d'une balance: plus le corporel est
lourd, plus le spirituel s'élève, plus l'âme est bien, et _vice versa._
7
«La décrépitude, la sensibilité marquent l'évanouissement de la
conscience et de la vie de l'homme», dit-on souvent.
Je me représente, d'après la légende, le vieux Jean Théologue, tombé
dans l'enfance. Il n'aurait fait que répéter: «Mes frères, aimez-vous
les uns les autres.»
Un petit vieillard centenaire, marchant avec peine, aux yeux larmoyants,
marmottant toujours les mêmes trois mots: aimez-vous tous. Dans un
tel homme, l'existence animale est presque imperceptible; elle s'est
désagrégée sous l'action de la nouvelle conception du monde, du nouvel
être qui n'a plus rien de charnel.
Un homme, comprenant la vie comme elle doit être comprise en réalité,
ne saurait parler de l'amoindrissement de sa vie par les maladies et
la vieillesse; ce serait se lamenter du fait qu'en s'approchant de la
lumière, son ombre diminue à mesure qu'il avance.