II--_Les souffrances éveillent l'homme à la vie spirituelle._

1

L'homme est l'esprit de Dieu enfermé dans un corps.

Au début de la vie, l'homme ne le sait pas, et croit que sa vie est

dans son corps. Mais plus il avance, plus il apprend que la vraie vie

est dans l'esprit et non dans le corps. Toute l'existence de l'homme

consiste à l'apprendre de mieux en mieux. Et cette connaissance nous est

donnée plus facilement et plus sûrement par les souffrances corporelles

qui rendent notre vie telle qu'elle doit être, c'est-à-dire spirituelle.

2

La croissance physique sert à préparer les provisions pour la croissance

spirituelle, qui commence lorsque le corps décline.

3

L'homme vit pour son corps qui dit: tout est mal. L'homme vit pour son

âme qui dit: ce n'est pas vrai, tout est bien. Ce que tu crois mauvais

est précisément la meule sans laquelle ce qu'il y a de plus précieux en

toi serait émoussé et rouillé: ton âme.

4

Tous les malheurs--ceux des individus comme ceux de l'humanité

entière--conduisent l'humanité et les hommes, bien que par des chemins

détournés, à l'unique but qui est donné à tous les hommes: à la

manifestation de plus en plus grande de l'élément spirituel, par chaque

homme séparé comme par toute l'humanité.

5

«Car je suis descendu du Ciel pour faire non pas ma volonté, mais la

volonté de Celui qui m'a envoyé. Or, la volonté du Père qui m'a envoyé

est que je ne perde rien de ce qu'il m'a donné,» dit Jean (VI, 28-39),

autrement dit, il est commandé de conserver, de cultiver, d'amener au

plus haut degré possible l'étincelle divine qui m'est donnée, qui m'est

confiée, comme un enfant à sa bonne. Que faut-il pour accomplir cela?

Non pas satisfaire nos désirs charnels, celui de la gloire; non la vie

tranquille, mais, au contraire, l'abstinence, l'humilité, le travail,

la lutte, les privations, les persécutions, tout ce qui est dit tant de

fois dans l'Evangile. Et c'est précisément ce dont nous avons besoin qui

nous est envoyé sous diverses formes, en grandes et en petites mesures.

Sachons seulement l'accepter comme il convient, comme une épreuve dont

nous avons besoin et qui donne la joie, et non comme quelque chose

d'ennuyeux qui trouble notre existence bestiale, et celle que nous

croyons être la vraie et dont l'accroissement d'intensité nous apparaît

comme un bonheur.

6

«Si l'homme pouvait ne pas craindre la mort et ne pas y penser,

les souffrances affreuses, inutiles, injustifiables et inévitables

suffiraient à enlever tout sens raisonnable attribué à la vie», disent

les hommes.

Je m'emploie à une bonne œuvre, incontestablement utile aux autres, et

brusquement la maladie interrompt mon travail, me fait souffrir sans

raison. La vis d'un rail se rouille, et il faut que ce soit précisément

le jour même qu'il saute, qu'une excellente mère se trouve dans le

wagon et que ses enfants soient écrasés devant elle. Il faut que

le tremblement de terre se produise juste à l'endroit où se trouve

Lisbonne ou Verny, et que des innocents soient ensevelis sous la terre

et périssent dans d'affreux tourments. Pourquoi les milliers d'autres

accidents affreux, ineptes, tant de souffrances qui frappent les hommes?

Quel sens à cela?

La réponse est que ces raisonnements sont absolument justes pour ceux

qui ne reconnaissent pas la vie spirituelle. Pour eux, la vie humaine

n'a réellement aucun sens. La vie de ceux qui n'admettent pas de vie

spirituelle ne saurait, en effet, qu'être insensée et malheureuse. Et

s'ils déduisaient tout ce qui découle inévitablement de leur conception

matérielle de la vie, ils ne pourraient vivre un instant de plus. Car

aucun ouvrier ne serait resté chez un patron qui, en l'engageant, aurait

exigé le droit de brûler, toutes les fois qu'il en aurait envie, cet

ouvrier sur un feu lent, ou bien de l'écorcher vif, de le soumettre

à toutes les horreurs que le patron ferait subir à ses ouvriers, en

présence de celui qu'il engage. Si les hommes comprenaient réellement

la vie, comme ils le disent, c'est-à-dire uniquement comme une

existence matérielle, nul parmi eux, par la seule crainte des affreux

et inexplicables tortures qu'il voit autour de lui et qui peuvent

l'assaillir à tout instant, ne continuerait à vivre sur la terre.

Pourtant, les hommes vivent, se plaignent, se lamentent, mais continuent

à vivre.

Il n'y a qu'une seule explication à celte étrange contradiction: c'est

que tous les hommes savent, dans leur for intérieur, que leur vie n'est

pas dans leur corps, mais dans leur âme, et que toutes les souffrances

sont nécessaires, indispensables pour le bien de la vie spirituelle;

quand, ne voyant aucun sens à la vie humaine, ils se révoltent

contre les souffrances, mais continuent néanmoins à vivre, cela tient

uniquement à ce que leur raison affirme la matérialité de leur vie,

tandis qu'ils sentent, au fond de leur âme, qu'elle est spirituelle et

qu'aucune souffrance ne peut priver l'homme de son vrai bonheur.

III.--_Les souffrances apprennent à l'homme à considérer la vie au point

de vue raisonnable._

1

Tout ce que nous appelons mal, toute peine, à condition de l'envisager

comme il convient, améliore notre âme. Et toute l'œuvre de la vie

consiste en cette amélioration.

«En vérité, en vérité, je vous dis que vous pleurerez et vous vous

lamenterez, et le monde se réjouira; vous serez dans la tristesse, mais

votre tristesse sera changée en joie. Quand une femme accouche, elle a

des douleurs parce que son terme est venu; mais dès qu'elle a accouché

d'un enfant, elle ne se souvient plus de son travail, à cause de sa joie

de ce qu'un homme est né dans le monde.»

La Pensée de l'Humanité Dernière oeuvre de L. Tolstoï · 第 444 / 513 题