1
Lorsqu'un homme emploie sa raison à résoudre les questions de la cause
de l'existence du monde et de la cause de sa vie dans ce monde, il sent
une espèce de malaise, d'étourdissement. La raison humaine ne peut
imaginer de réponses à ces questions. Qu'est-ce que cela veut dire? Cela
signifie que la raison n'est pas donnée à l'homme pour répondre à ces
questions, et que c'est une erreur de la raison que de l'espérer. La
raison ne résout qu'une question: «Comment vivre?» Et la réponse est
claire: «Il faut vivre de façon à ce que je me sente bien et que les
autres hommes se sentent bien. Tout ce qui vit en a autant besoin que
moi. Et la possibilité en est donnée à tout ce qui vit et à moi par la
raison que je possède.» Cette solution exclut toutes les questions: le
comment et le pourquoi.
2
«N'avons-nous pas raison? Il faut que le peuple reste dans le mensonge:
voyez comme il est peu éveillé et sauvage!»
Non, il est peu éveillé et sauvage parce qu'il est grossièrement trompé.
C'est pourquoi cessez tout d'abord de le tromper.
3
Si Dieu, en tant qu'objet de notre foi, est au-dessus de notre
compréhension et si nous ne pouvons le concevoir par la raison, cela ne
prouve pas encore que nous devions négliger les fonctions de la raison
en les considérant comme nuisibles.
Bien que les objets de notre foi soient, sans aucun doute, au-dessus du
niveau de notre compréhension, notre raison a cependant une si grande
importance à leur égard, que nous ne pouvons absolument pas nous en
passer. Elle semble remplir les fonctions de censeur qui,--tout en
admettant, dans le domaine de la foi, la vérité qui est au-dessus de
la raison, c'est-à-dire, la vérité métaphysique,--nie toute vérité
imaginaire qui est contraire à la raison.
Mais en dehors de cette œuvre positive, la raison accomplit également
l'œuvre négative de libération de l'homme, des péchés, des tentations
(justification des péchés) et des superstitions.