SÉNÈQUE.

2

Pour comprendre combien il est indispensable de renoncer à la vie

corporelle pour la vie spirituelle, il suffit de se représenter combien

serait terrible et répugnante une vie consacrée uniquement à la

satisfaction des désirs charnels. La vraie vie ne commence qu'au moment

où l'homme renonce à toute bestialité.

3

Par la parabole des vignerons (MATTH., 33-42), le Christ éclaircit

l'erreur des gens qui prennent l'apparence de la vie--leur vie

charnelle--pour la vraie vie.

A force d'habiter le jardin cultivé de leur maître, des gens se crurent

propriétaires du jardin. Et de cette conception erronée il résulte une

série d'actes insensés et cruels accomplis par ces gens qui, finalement,

sont chassés du jardin, exclus de la vie. De même, nous nous sommes

imaginés que la vie de chacun de nous est notre vie personnelle, que

nous y avons droit et pouvons en jouir à notre gré, n'ayant aucune

obligation envers personne. Aussi, commettons-nous inévitablement la

même série d'actes cruels et insensés et sommes de même exclus de la

vie. Comme les habitants du jardin avaient oublié que le jardin leur

avait été donné en état, entouré d'un fossé et d'une clôture, pourvu

d'un puits, que quelqu'un avait travaillé à leur intention et attend,

par suite, qu'ils fournissent également du travail, les hommes qui ne

possèdent qu'une vie personnelle ont oublié, ou veulent oublier, tout ce

qui a été fait pour eux avant leur naissance, ce qui se fait au cours de

leur vie, et ce qu'on attend d'eux.

D'après la doctrine du Christ, de même que les vignerons, qui habitaient

une vigne qu'ils n'avaient pas travaillée, doivent sentir et comprendre

qu'ils ont contracté une dette constante envers leur maître, les hommes

doivent sentir et comprendre que, depuis leur naissance et jusqu'à

la mort, ils ont contracté une dette envers ceux qui ont vécu avant

eux, qui vivent encore et qui vivront, et envers ce qui était, est

et sera toujours le commencement de tout. Ils doivent comprendre que

chaque heure de leur existence confirme cette obligation, et que, par

conséquent, l'homme qui vit pour lui-même et qui nie cette obligation,

l'attachant à la vie et à son principe, se prive lui-même de la vie.

4

Les hommes pensent que l'abnégation compromet la liberté. Ils ne

savent pas que seule l'abnégation nous donne la vraie liberté, en nous

débarrassant de nous-mêmes, de l'esclavage de notre dépravation. Nos

passions sont les tyrans les plus cruels: il suffit de renoncer à eux,

et tu te sentiras libre.

La Pensée de l'Humanité Dernière oeuvre de L. Tolstoï · 第 384 / 513 题