4
Le fait que l'homme peut renoncer à sa vie corporelle prouve clairement
que l'homme est pourvu de quelque chose en vertu de quoi il renonce.
5
Plus on s'abandonne au charnel, plus on perd le spirituel.
Plus tu renonces au charnel, plus tu reçois de spirituel. Vois lequel
des deux t'est plus nécessaire.
6
L'abnégation n'est pas le renoncement à soi-même, mais le transport de
son «moi» d un être charnel dans un être spirituel. Renoncer à soi-même,
n'est pas renoncer à la vie. Par contre, renoncer à la vie charnelle,
c'est augmenter la vraie vie spirituelle.
7
La raison démontre à l'homme que son bonheur ne peut être dans la
satisfaction des exigences de sa chair; c'est pourquoi la raison
entraîne l'homme irrésistiblement vers le bonheur qui lui est propre,
mais qui ne se place pas dans sa vie corporelle.
On pense et on dit généralement que le renoncement à la vie corporelle
est un haut fait; ceci n'est pas exact. Ce renoncement n'est pas un
exploit, mais une condition inévitable de la vie de l'homme. Pour la
bête, le bonheur dans la vie corporelle, et la prolongation de l'espèce
qui en découle, est le but suprême de la vie. Mais pour l'homme, cette
vie, et la prolongation de l'espèce, n'est qu'un degré de l'existence
d'où s'ouvre pour lui le vrai bonheur de la vie, incompatible avec le
bonheur de la vie charnelle. Pour l'homme, celle-ci n'est pas toute la
vie, mais uniquement une condition de la vraie vie qui consiste en une
communion de plus en plus grande avec le principe spirituel de l'univers.
II.--_L'imminence de la mort amène nécessairement l'homme à la
conscience de la vie spirituelle qui n'est pas assujettie à la mort._
1
Lorsqu'un enfant vient de naître, il lui semble qu'il n'y a que lui qui
existe au monde. Il ne cède à rien ni à personne, ne veut rien savoir
de personne et ne fait que réclamer ce qui lui est nécessaire. Il ne
connaît pas même sa mère, il ne connaît que son sein. Mais des jours,
des mois, des années passent, et l'enfant commence à comprendre qu'il y
a d'autres hommes pareils à lui qui veulent aussi ce qu'il désire pour
lui. Et plus il vit, plus il comprend qu'il n'est pas seul au monde et
qu'il doit, s'il en a la force, lutter contre les autres hommes pour
obtenir ce qu'il désire posséder, ou bien, s'il n'a pas la force, se
soumettre à ce qui est. En outre, plus l'homme vit, plus il comprend
clairement que sa vie ne dure qu'un temps, et que chaque heure peut se
terminer par la mort. Il voit, aujourd'hui, demain, tantôt l'un, tantôt
l'autre, emportés par la mort, et il comprend que cela peut également
lui arriver à tout instant et que cela arrivera sûrement tôt ou tard. Et
alors, l'homme ne peut ne pas comprendre qu'il n'y a pas de vraie vie
dans son corps, et que tout ce qu'il pourrait faire dans cette vie pour
son corps ne servirait à rien.
Et lorsque l'homme aura clairement compris tout cela, il comprendra
également que l'esprit qui vit en lui n'est pas uniquement en lui, mais
en tous les hommes, dans tout l'univers, que cet esprit est l'Esprit
de Dieu. Et ayant compris cela, l'homme n'attachera plus d'importance
à sa vie corporelle et fondera le but de sa vie sur la communion avec
l'Esprit de Dieu, avec ce qui est éternel.
2
La mort, la mort, la mort nous guette à tout instant. Notre vie
s'accomplit en vue de la mort. Si vous travaillez pour votre vie
charnelle à venir, vous savez qu'une seule chose vous attend dans
l'avenir: la mort. Et cette mort détruit tout ce à quoi vous avez
travaillé. Vous direz que vous travaillez pour le bien des générations
à venir; mais elles disparaîtront également et il n'en restera rien.
Par conséquent, la vie, dans un but matériel, ne peut avoir aucun sens.
La mort détruit toute cette vie. Pour que la vie ait un sens, il faut
que la mort ne puisse pas détruire l'œuvre de la vie. Et c'est cette
vie-là que le Christ révèle aux hommes. Il montre aux hommes qu'à côté
de la vie charnelle, qui n'est qu'une apparence de la vie, il est une
autre vie, la vraie, qui donne le véritable bonheur à l'homme, et que
chaque homme connaît cette vie dans son cœur. La doctrine du Christ
indique l'illusion de la vie personnelle, la nécessité d'y renoncer et
de reporter le sens et le but de la vie dans une vie juste, la vie de
l'humanité entière, dans la vie du Fils de l'homme.
3
Pour comprendre la doctrine du Christ indiquant le salut de la vie, il
faut bien comprendre ce que disaient tous les prophètes, ce que disait
Salomon, ce que disait Bouddha, ce que disaient tous les sages du monde
entier sur la vie individuelle de l'homme. On peut, suivant l'expression
de Pascal, ne pas y penser, porter devant soi des petits écrans qui
cacheraient au regard l'abîme de la mort auquel nous courons tous; mais
il n'y a qu'à réfléchir à ce qu'est la vie corporelle individuelle pour
se persuader que toute cette vie, si elle n'est que matérielle, n'a non
seulement aucun sens, mais encore n'est qu'une mauvaise plaisanterie aux
dépens du cœur, de la raison de l'homme et de tout ce qu'il y a de bon
en lui. C'est pourquoi, pour comprendre la doctrine du Christ, il faut
tout d'abord reprendre ses sens, réfléchir, afin qu'il se fasse en nous
ce que dit Jean, le précurseur du Christ, en prêchant sa doctrine à des
gens égarés comme nous: «Repentez-vous avant tout, c'est-à-dire, revenez
à vous; sinon, vous périrez tous.»
«Lorsqu'on eut raconté au Christ comment ont péri les Galiléens par la
main de Pilate, il dit: «Pensez-vous que ces Galiléens avaient commis
plus de péchés que tous les Galiléens pour avoir souffert ainsi? Je
vous dis que non; mais si vous ne vous repentez pas, vous périrez tous
ainsi. La mort inévitable est devant vous tous. Nous tâchons vainement
de l'oublier, mais cela ne nous permettra pas de l'éviter; au contraire,
lorsqu'elle viendra par surprise, elle sera plus affreuse encore. Il n'y
a qu'un seul moyen de salut: c'est de renoncer à la vie qui meurt et de
vivre de celle pour laquelle il n'y a pas de mort.»
4
Celui qui ne voit pas son «moi» dans son corps mourant, connaît la
vérité de la vie.
_Sagesse bouddhiste._
5
«C'est pourquoi je vous dis: ne soyez point en souci pour votre vie, de
ce que vous mangerez et de ce que vous boirez; ni pour votre corps, de
quoi vous serez vêtus. La vie n'est-elle pas plus que la nourriture, et
le corps plus que le vêtement?
Regardez les oiseaux de l'air; car ils ne sèment ni moissonnent, ni
n'amassent dans des greniers, et votre Père Céleste les nourrit.
N'êtes-vous pas beaucoup plus qu'eux?
Et qui est-ce d'entre vous qui, par son souci, puisse ajouter une coudée
à sa taille?
Ne soyez donc point en souci, disant que mangerons-nous, que
boirons-nous et de quoi serons-nous vêtus.
Mais cherchez premièrement le Royaume de Dieu et sa justice, et toutes
ces choses vous serons données par surcroît.
Ne soyez donc point en souci du lendemain; car le lendemain aura le
souci de ce qui le regarde: «à chaque jour suffit sa peine».