1
Le mal dont les gens croient se défendre par la violence est
incomparablement moindre que celui qu'ils se font en se défendant par la
violence.
2
Non seulement le Christ, mais tous les sages de l'univers, et les
Brahmanes, et les Bouddhistes, et les Taoistes, et les savants grecs,
ont enseigné que les gens raisonnables devaient payer le mal par le bien
et non par le mal. Mais ceux qui vivent eux-mêmes de la violence disent
que ce n'est pas possible, que la vie serait ainsi plus malheureuse. Et
ils ont raison pour eux-mêmes, mais non pas pour ceux qu'ils violentent.
3
Il est difficile d'observer la doctrine de la non-résistance au mal par
la violence; mais est-il plus facile d'observer celle de la lutte et de
la vengeance?
Pour obtenir une réponse à cette question, ouvrez l'histoire de
n'importe quel peuple et lisez la description de l'une des cent mille
batailles que les hommes se sont livrées pour obéir à la loi de la
lutte. Au cours de ces guerres ont été tué des milliards d'hommes, si
bien que pendant une seule on a sacrifié un plus grand nombre de vies,
supporté plus de souffrances qu'il ne s'en accumulerait pendant des
siècles en ne résistant pas au mal.
4
La violence provoque la colère, et celui qui en use pour se défendre non
seulement n'y trouve pas une garantie, mais s'expose le plus souvent
à des dangers plus grands encore. Aussi, employer la violence pour sa
garantie est un mauvais calcul.
5
Toute violence ne désarme pas l'homme, mais ne fait que l'irriter
davantage. Il est donc évident que la violence ne saurait améliorer la
vie des hommes.
6
La violence assure un semblant de justice, tandis qu'elle éloigne les
hommes de la possibilité de mener une vie juste sans violence.
7
Pourquoi le christianisme a-t-il été perverti? Pourquoi la moralité
est-elle tombée si bas? Il n'y a qu'une seule raison à cela; la foi en
l'efficacité du régime de violence.
VI.--_Seule la non-résistance au mal par la violence permet à l'humanité
de substituer la loi de l'amour à la loi de la violence._
1
La signification des paroles: «Vous avez entendu qu'il a été dit:
œil pour œil, dent pour dent. Mais moi je vous dis: ne résiste pas
au méchant. Et celui qui te frappera etc.,» est absolument claire et
n'exige aucune explication ni commentaire. Il est impossible de ne
pas comprendre que ces paroles signifient que le Christ, en reniant
l'ancienne loi de violence: œil pour œil dent pour dent, renie par
cela même tout l'ordre des choses fondée sur cette loi, et institue
une nouvelle loi d'amour entre tous les hommes sans distinction et,
par cela même, une nouvelle organisation sociale qui n'est plus fondée
sur la violence, mais sur l'amour universel. Alors, comprenant cette
doctrine dans son véritable sens et prévoyant que sa mise en pratique
fera disparaître tous leurs privilèges et avantages, certains hommes ont
crucifié le Christ et continuent à crucifier ses disciples. D'autres
hommes ayant également compris le sens réel de la doctrine sont allés et
vont encore à la croix, en rapprochant de plus en plus le moment de la
nouvelle organisation de la vie fondée sur la loi de l'amour.
2
La doctrine de la non-résistance au mal par le mal n'est pas une
nouvelle loi, mais simplement le signalement de la déviation de la loi
de l'amour, savoir que toute admission de violence contre son prochain,
que ce soit sous prétexte de vengeance ou sous celui de la libération de
soi-même ou de son prochain du mal, est incompatible avec l'amour.
3
Rien n'entrave l'amélioration de la vie humaine tant que le désir des
hommes d'améliorer leur vie par des actes de violence. Et la violence
des uns envers les autres, nous détourne plus que tout de la seule chose
qui pourrait améliorer notre vie: l'effort sur nous-mêmes pour devenir
meilleurs.
4
Moins l'homme est satisfait de lui-même et de sa vie intérieure, plus
il se fait remarquer dans la vie extérieure, publique.
Afin de ne pas tomber dans cette erreur, l'homme doit comprendre et se
souvenir qu'il n'a pas le pouvoir et qu'il n'est pas appelé à organiser
la vie des autres, mais qu'il doit s'occuper, comme tous les hommes,
uniquement de son perfectionnement intérieur que cela seulement est en
son pouvoir et que cette conduite seule peut avoir une action sur la vie
des autres.
5
Si les hommes consacraient le temps et les forces dépensés aujourd'hui
à l'organisation de la vie des autres à la lutte de chacun contre
ses propres péchés, le but qu'ils veulent atteindre--la meilleure
organisation de la vie--serait bien vite réalisé.
6
Lorsqu'on demandait à Socrate où il était né, il disait: sur la terre.
Lorsqu'on lui demandait de quel pays il était; il répondait: du pays
universel.
Nous devons nous souvenir que, devant Dieu, nous sommes tous les
habitants de la même terre, et que nous sommes tous sous le pouvoir
suprême de la loi divine.
Cette loi est toujours la même pour tous les hommes.
7
Aucun homme ne peut être ni un instrument, ni un but. Là est sa dignité
d'homme. Et de même qu'il ne peut disposer de sa personne à aucun prix
(ce qui serait contraire à sa dignité), il n'a pas le droit de disposer
de la vie d'autrui; autrement dit, il doit reconnaître la dignité
humaine de chaque homme, et c'est pourquoi, il doit exprimer son respect
à chaque homme.