V.--_Pourquoi tous les hommes sont égaux._

1

Seul celui qui ignore que Dieu vit en lui, peut attribuer à certaines

gens plus d'importance qu'aux autres.

2

Lorsque l'homme aime les uns plus que les autres, il aime d'un amour

humain. Pour l'amour divin, tous les hommes sont égaux.

3

Le même sentiment d'attendrissement tout particulier que nous éprouvons

indifféremment à la vue d'un nouveau-né, aussi bien qu'à la vue d'un

être humain qui vient de mourir, indépendamment de la classe à laquelle

il appartient, nous démontre notre conscience innée de l'égalité de tous

les hommes.

4

Si l'on considère tous les hommes comme ses égaux, cela ne veut pas dire

que l'on est aussi fort, aussi agile, aussi intelligent, aussi instruit,

aussi bon que les autres; cela veut dire qu'il y a en toi la chose la

plus importante au monde qui est la même en tous les hommes: l'Esprit de

Dieu.

5

Dire que les hommes ne sont pas égaux, serait prétendre que le feu de la

cheminée, de l'incendie, de la bougie n'est pas le même. L'esprit divin

vit en chaque homme. Comment pouvons-nous faire une différence entre les

porteurs du même principe?

Un feu a pris, l'autre prend seulement; mais le feu est le même et nous

nous comportons envers chaque feu de la même façon.

VI.--_La reconnaissance de l'égalité de tous les hommes est possible et

l'humanité s'y rapproche._

1

Les hommes s'occupent à établir l'égalité devant leurs lois, mais ils

ne veulent rien savoir de l'égalité établie par la loi éternelle qu'ils

transgressent par leur loi.

2

Ne devrions-nous pas nous efforcer d'organiser notre vie de façon à ce

que l'élévation sur les degrés de l'échelle sociale ne séduise pas les

hommes, mais les effraye; car cette élévation les prive de l'un des

principaux bienfaits de la vie: des rapports égaux entre tous les hommes.

D'après RUSKIN.

3

On dit que l'égalité est impossible. Il faudrait dire au contraire:

l'inégalité est impossible parmi les chrétiens.

On ne peut pas faire qu'un homme grand, devienne petit, un fort faible,

un intelligent sot, un ardent froid, mais on peut et on doit également

aimer et respecter un petit comme un grand, un faible comme un fort, un

sage comme un sot.

4

On dit toujours que les uns sont plus forts, les autres plus faibles,

que les uns sont plus intelligents, les autres plus bêtes. C'est

précisément parce que les uns sont plus intelligents, ou plus forts que

les autres, dit Lichtenberg, que l'égalité des droits des hommes est

nécessaire. Si, outre l'inégalité intellectuelle et physique, il y avait

encore l'inégalité des droits, l'oppression des faibles par les forts

serait encore plus grande.

5

Ne crois pas que l'égalité est impossible, ou bien qu'elle ne puisse

être réalisée dans un avenir très éloigné. Apprends-la chez les

enfants. Elle peut exister dès à présent pour chaque homme. Toi-même,

tu peux établir dans ta vie l'égalité envers tous les gens que tu

rencontres. Seulement, ne témoigne pas de respect particulier à ceux

qui se croient grands et haut placés, mais traite surtout avec le

même respect ceux que l'on considère comme petits et placés au bas de

l'échelle sociale.

VII.--_Tous les hommes sont égaux pour celui qui vit de la vie

spirituelle._

1

Pour le chrétien l'amour est un sentiment qui veut le bonheur de tous

les hommes. Pour bien des gens le mot «amour» exprime un sentiment

absolument contraire, parce qu'ils l'envisagent sous son aspect animal:

c'est le sentiment qui force la mère, pour le bien de son enfant, à

ravir, en prenant une nourrice, le lait de sa mère à un autre enfant; un

père à arracher le dernier morceau à ceux qui ont faim pour le donner

à ses enfants; celui qui aime une femme, à la faire souffrir en la

séduisant, ou, par jalousie, causer sa perte et la sienne; le sentiment

qui détermine les gens du même clan à nuire à ceux des camps étrangers

ou ennemis; celui qui pousse les hommes outragés dans leur orgueil

national à couvrir les champs de bataille de morts et de blessés.

Ces sentiments ne sont pas de l'amour, car ceux qui les éprouvent ne

reconnaissent pas tous les hommes comme égaux. Et sans la reconnaissance

de l'égalité des hommes, il ne peut y avoir de véritable amour.

2

On ne peut combiner l'inégalité avec l'amour. L'amour est comme le

soleil qui éclaire indifféremment tout ce qui tombe sous ses rayons.

Quand l'amour luit sur l'un et exclut l'autre, cela montre qu'il n'est

pas amour, mais seulement quelque chose qui lui ressemble.

3

Il est difficile d'aimer également tous les hommes; mais pour la raison

que cela est difficile, on ne peut pas dire qu'on ne doit pas s'efforcer

de le réaliser.

Tout ce qui est bien est difficile.

4

Plus les hommes sont inégaux par leurs qualités, plus on doit se donner

de la peine pour les traiter d'une façon égale.

5

En toi, en moi, en chacun de nous demeure le Dieu de la vie. Tu as tort

de te fâcher contre moi, de ne pas supporter mon approche: sache, que

nous sommes tous égaux.

La Pensée de l'Humanité Dernière oeuvre de L. Tolstoï · 第 198 / 513 题