6
La loi hindoue dit: De même qu'il est juste qu'il fasse froid en hiver
et chaud en été, il est juste qu'un mauvais homme soit malheureux et un
bon heureux. Que personne n'entame de querelle, bien qu'il soit offensé
et qu'il souffre; que personne n'offense, ni par un acte, ni par une
parole, ni par une pensée. Tout cela prive l'homme du vrai bonheur.
7
Lorsque je sais que la colère me prive du vrai bonheur, je ne peux plus
chercher consciemment querelle aux autres; je ne peux pas, ainsi que je
le faisais avant, me réjouir de mon péché, en être fier, l'encourager,
le justifier, me donner de l'importance et me croire raisonnable,
considérer les autres comme nuls, perdus, insensés; je ne peux plus
maintenant, en sentant que je me laisse emporter par la colère, ne
pas reconnaître que j'en suis seul coupable, et ne pas tâcher de me
réconcilier avec ceux qui me cherchent querelle.
Mais cela ne suffit pas. Si je sais maintenant que la colère est un
mal pour mon âme, je sais aussi ce qui me conduit au mal. C'est
que j'oublie que la même chose vit en moi et en tous les hommes. Je
vois maintenant que l'habitude de se distinguer des autres hommes et
de se considérer comme étant supérieur à eux--est l'une des raisons
principales de mon inimitié.
En repassant ma vie écoulée, je vois que je n'ai jamais laissé
s'accroître mon sentiment d'inimitié envers les gens que je considérais
supérieurs à moi, et je ne les offensais jamais. Mais, par contre, le
moindre acte de celui que je considérais comme mon inférieur provoquait
ma colère, et plus je me considérais supérieur, plus il m'était facile
de l'offenser. Parfois même, rien que l'idée de l'infériorité de
l'homme, provoquait déjà une offense de ma part.
8
Un jour d'hiver François, accompagné du frère Léon se rendait de Pérouse
à Porcioncule. Il gelait, et tous deux tremblaient de froid. François
appela Léon qui marchait devant, et lui dit: «O frère Léon, Dieu veuille
que nos frères donnent par toute la terre, l'exemple de la vie de
sainteté. Note, cependant, que ce n'est pas là qu'est la joie parfaite.»
Un peu plus loin, François appela encore une fois Léon et lui dit:
«Note encore que si nos frères guérissent les malades, chassent le
diable, rendent la vue aux aveugles font ressusciter les morts, ce n'est
pas là non plus que sera la joie parfaite.»
Encore plus loin, François appela de nouveau Léon et lui dit: «Note
encore frère Léon, brebis du Seigneur, que si nous avions appris le
langage des anges, si nous connaissions le cours des étoiles, si tous
les trésors de la terre nous étaient apparus, et que si nous avions
compris tous les mystères de la vie des oiseaux, des poissons, des
bêtes, des gens, des arbres, des pierres et des eaux, note que cela non
plus ne serait pas une joie parfaite.»
Et un peu plus loin, François appela encore une fois Léon et lui dit:
«Note encore que si nous étions des prédicateurs, qui parviendraient à
ramener tous les payens au Christianisme, note que là encore, il n'y
aurait pas de joie parfaite.»
Alors le frère Léon dit à François:
--En quoi donc consiste la joie parfaite?
Et François répondit: «En ceci: lorsque nous arriverons à Porcioncule
sales, mouillés, transis de froid et affamés, et que nous demanderons
de nous donner asile, le portier nous dira: «Pourquoi traînez-vous,
vagabonds, par les chemins, pourquoi tentez-vous les gens, pourquoi
voulez-vous l'aumône des pauvres; allez-vous en d'ici,» et il ne nous
ouvrira pas. Si nous ne nous offensons pas et que nous pensons avec
humilité et amour que le portier a raison, et que mouillés, gelés, et
affamés, nous restons jusqu'au matin dans la neige et l'humidité sans
murmurer contre le portier, c'est alors, frère Léon, que sera la joie
parfaite.»