MENEDEM.

8

Si tu te portes bien et que tu as travaillé jusqu'à sentir la fatigue,

l'eau et le pain te paraîtront meilleurs qu'au riche ses mets choisis,

ta paillasse plus moelleuse que tous les lits à ressorts, et ta blouse

de travail te sera plus agréable que tous les vêtements de velours.

9

Socrate s'abstenait de toute nourriture qui flattait, seulement le

goût, ne mangeait que juste pour satisfaire sa faim, et recommandait à

ses élèves de suivre son exemple. Il disait que les excès de boisson et

de nourriture étaient très nuisibles non seulement au corps, mais aussi

à l'âme, et il conseillait de sortir de table ayant encore faim. Il

leur rappelait l'histoire du sage Ulysse et de la fée Circé qui n'a pu

ensorceler Ulysse uniquement parce qu'il n'avait pas mangé à l'excès,

alors que tous ses compagnons furent métamorphosés par elle en pourceaux

dès qu'ils se sont empiffrés de mets délicats.

10

La plupart des hommes d'aujourd'hui sont persuadés que le bonheur est

de flatter les exigences corporelles. Cet état d'esprit est révélé

par l'extension de la doctrine socialiste. D'après cette doctrine,

l'homme dont les besoins sont peu développés est une brute, tandis que

l'accroissement des besoins est le premier indice de l'homme civilisé,

indice de la conscience de sa dignité. Les hommes de notre temps ont à

tel point foi en cette fausse doctrine qu'ils ne font que railler les

sages qui voyaient le bien de l'homme dans la diminution de ses besoins.

11

Voyez comment voudrait vivre l'esclave. Il veut, tout d'abord, qu'on le

mette en liberté. Il pense que, sans cela, il ne peut être ni libre,

ni heureux. Il dit: «Si on m'avait donné la liberté, j'aurais été

immédiatement heureux. Je ne serais plus obligé d'exécuter les caprices,

ni de gagner les bonnes grâces de mon maître; je pourrais parler à qui

me plaira, comme à mon égal; je pourrais aller où je voudrais sans eu

demander la permission à personne.»

Mais aussitôt qu'il est en liberté, il se met à chercher qui il

pourrait bien flatter pour mieux dîner. Pour y parvenir, il est prêt à

toutes les bassesses. Et dès qu'il réussit à s'installer auprès d'un

homme riche, il retombe dans le même esclavage que celui d'où il voulait

tant sortir.

Lorsqu'un tel homme commence à s'enrichir, il prend une maîtresse et

retombe auprès d'elle dans une servitude pire encore. Riche, il possède

moins de liberté encore, et alors il souffre et pleure. Et lorsqu'il

est très malheureux, il se rappelle sa servitude d'autrefois et dit:

«Je n'étais vraiment pas mal chez mon maître. Je n'avais aucun souci,

j'étais vêtu, chaussé, nourri, et lorsque j'étais malade on me soignait.

Le travail n'était pas trop difficile. Tandis que maintenant, j'ai tant

à faire. Je n'avais alors qu'un seul maître; maintenant, j'en ai un grand

nombre. Que de gens à satisfaire!»

La Pensée de l'Humanité Dernière oeuvre de L. Tolstoï · 第 100 / 513 题